L’INIMAGINABLE, L’AUTRE NOM DE LA GRÂCE

Dn 12, 1-3 ; He 10, 11-14 + 18 ; Mc 13, 24-32
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année B (16 novembre 2003)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Ah ! Si Jésus avait pu peindre ce que nous venons de lire, s'Il avait pu le traduire sur une toile, s'Il avait pu faire jaillir cette lu­mière des ténèbres, s'Il avait pu à nouveau saisir tout ce qui va ce passer, cet opéra fabuleux dont nous parle l'évangile aujourd'hui, Il aurait imaginé la lune, les étoiles qui tombent, l'obscurité totale, l'obscurité comme dans un tombeau, quand il n'y a plus d'étoiles au-dessus de la tête, quand il n'y a plus de soleil ni de lune, l'obscurité la plus obscure. Il aurait fallu traduire aussi comment ce Fils de l'Homme grandit dans la grande nuit, comment petit à petit monte cette lumière au sein de ces ténèbres, le Fils de l'Homme qui arrive. En même temps, il aurait fallu traduire aussi les an­ges, les apôtres qui iraient d'Aix à Johannesburg, ou de Tokyo à Tahiti, partant des quatre coins du monde pour l'annoncer. Et il aurait fallu aussi traduire cette incapacité du figuier à dire l'heure, il aurait fallu tra­duire ce figuier incapable de donner un renseignement correct, parce que tout est détraqué, parce qu'on ne peut plus voir le figuier quand il annonce l'été, on n'aurait pas pu dire l'arrivée du grand soleil. Et puis, il aurait fallu traduire en même temps tout cela dans une sorte d'immense ignorance, puisque personne ne sait quand tout cela va arriver ! Ni les anges, ni non plus nous évidemment, à fortiori, ni même le Fils, ce qui est un mystère incroyable, le Fils comme homme, ne sait pas. Seul le Père sait. Il aurait fallu saisir que le Père seul, sait, l'origine sait le terme, il aurait fallu saisir comment tout ce projet qui a jailli du cœur du Père, seul le Père sait quand ce projet doit retourner dans le cœur du Père.

Faute de pouvoir le traduire, de pouvoir ima­giner suffisamment ces événements qui se conjuguent dans un texte d'une extrême densité, je vous propose de nous interroger ce matin sur l'ignorance. Cette ignorance massive, cette ignorance qui est un cadeau de l'évangile et qu'il nous faut saisir pour comprendre son enjeu. La fin d'un monde, la fin d'un livre, la lampe de chevet qu'on éteint, la fin d'un match, la fin des haricots … Quand on s'inquiète de savoir s'il y a encore quelque chose après … Parce que cette fin pose la question de l'inquiétude. Cette ignorance est une réponse de Dieu à l'inquiétude. Parce que, dit sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, la grande Thérèse de Lisieux, puisqu'on saisit aujourd'hui toute la profon­deur et la largeur de sa pensée, elle dit : "S'inquiéter, c'est pécher contre la pauvreté". C'est comme si on se mêlait de créer. C'est comme si l'on se mêlait de pro­vidence, c'est comme si par notre inquiétude, nous nous mêlions d'arranger les affaires telles que nous voudrions qu'elles soient, ou telles que nous vou­drions les imaginer.

S'inquiéter c'est pécher contre la pauvreté, c'est saisir comment la voie de confiance qui était celle de Thérèse, la voie des pauvres, la voie de ceux qui n'ont que cette confiance à placer, c'est une voie extrêmement réaliste. Si les riches sont réalistes, (puisqu'ils sont riches c'est qu'ils ont eu suffisamment de réalisme pour atteindre une certaine richesse), les pauvres aussi ont une forme de réalisme. C'est un réalisme des poches vides, c'est un réalisme différent de celui qui est riche, mais les pauvres ont une forme de réalisme qui tient à ce qu'ils n'ont rien, et donc, ils n'ont pas l'habitude, puisqu'ils n'ont rien, de se proje­ter davantage dans le futur. Le pauvre sait qu'il n'a rien, c'est pour cela qu'il est forcé de saisir le réel tel qu'il est. Le pauvre vit souvent beaucoup plus dans l'immédiat, parce que n'ayant rien à projeter, n'ayant pas d'avance à faire, il ne peut pas conjecturer sur l'avenir. Alors, le pauvre, le pauvre en esprit est celui qui est placé en premier dans les béatitudes, parce que c'est, je crois, la pauvreté qui nous délivre de l'in­quiétude. Et l'ignorance est une forme de pauvreté. Si Dieu nous demande cette ignorance, s'Il la demande même aux anges et jusqu'à son Fils comme homme, c'est qu'il veut faire partager une certaine forme de pauvreté. Le pauvre sait qu'il n'a rien. Nous quelque­fois, on envisage à midi, l'épreuve de quatorze heures, et on l'imagine de plus en plus avec toutes les diffi­cultés que cette épreuve de quatorze heures va occa­sionner. Notre imagination n'a pas de limites. Il est impossible d'envisager l'épreuve de quatorze heures à midi, parce que je ne sais pas quelle grâce accompa­gnera cette épreuve à quatorze heures. Je n'ai aucune idée à midi de la grâce qui accompagnera l'épreuve qui arrivera peut-être à quatorze heures. La grâce, c'est l'inimaginable. La grâce, ce n'est pas une faculté de notre imagination, ce n'est pas quelque chose que l'on pourrait produire par nous-mêmes, c'est quelque chose que l'on ne peut pas envisager, c'est quelque chose qui va au-delà, c'est quelque chose qui nous pousse avant, et la grâce agit dans l'épreuve réelle. La grâce n'est pas dans l'épreuve imaginaire, et l'on ne rencontrera jamais Dieu dans l'épreuve imaginaire. Dans l'épreuve imaginaire, on rencontrera nos diffi­cultés, nos blocages, tout ce qui nous empêche d'avancer, mais on ne rencontrera pas Dieu. Dans l'épreuve réelle, quand l'épreuve nous sollicite, quand l'épreuve frappe à la porte, quand l'épreuve est là, on mesure la grâce, on mesure aussi les forces qu'il y a en nous, on mesure la force que Dieu nous donne et l'on trouve le courage ou le non-courage d'y répondre. Mais je crois qu'il est très important de saisir qu'à midi, on n'a aucune idée de ce que l'on sera à quatorze heures. Cette ignorance, loin de nous brimer, loin de nous réduire dans une sorte de servilité, de nous ca­cher des choses, cette ignorance permet de ne pas s'inquiéter. C'est ce que je vous soumets ce matin.

Mais en même temps, cette question de l'in­quiétude, si elle agit sur notre esprit, si elle agit sur ces facultés qui se mobilisent en nous pour imaginer des solutions. Je ne veux pas dire qu'il ne faut pas penser à l'avance à certaines choses, mais je parle de certaines épreuves qui doivent arriver et qui nous mobilisent tellement qu'on est complètement paraly­sés. Je pense par exemple à certains bacheliers qui ont eu des examens, et qui paniquaient avant, et qui ont réussi, dans une sorte d'effet de la grâce juste au mo­ment du grand oral, à sortir exactement ce qu'il fallait. Ils se sont tracassés, tracassés, tracassés, sans s'imagi­ner que sur le moment, il y avait la grâce qui accom­pagne le moment.

Donc, l'inquiétude rebondit aussi sur quelque chose qui s'appelle le scrupule. Le scrupule touche à notre agir : qu'est-ce que je devrais faire ? Et s'il m'ar­rive telle chose, qu'est-ce que je peux faire ? Inquié­tude et scrupule, en quelque sorte, vont comme de pair, c'est un peu le même problème. L'ignorance si elle permet vraiment de saisir l'épreuve réelle telle qu'elle est, permet aussi de saisir le réel qui m'est de­mandé, cette action qu'il m'est demandé de réaliser telle qu'elle est. C'est donc un peu le même problème. Avec cette insistance sur l'ignorance qui est un peu massive dans cet évangile, je m'aperçois qu'en fait, ce qui nous est demandé, ce n'est pas forcément de nous tracasser, mais c'est de nous mobiliser au moment, avec la grâce du moment, comme des pauvres, comme ceux qui savent qu'ils n'ont rien. C'est pour cela qu'on dit : "Heureux les pauvres en esprit". Ils n'ont pas le loisir de s'inquiéter, puisque n'ayant rien, ils font absolument confiance en Dieu qui peut tout.

Cela rebondit aussi sur l'affaire de Fils de l'Homme. Jésus, le Fils de l'Homme, quand Il s'avance ainsi vers sa croix, dans l'ignorance, quand Il s'avance ainsi vers sa Passion, Il sollicite en Lui, il mobilise en Lui toutes les facultés pour répondre au moment de la croix : "Père, entre tes mains, je remets mon esprit". Il avance dans une sorte de nuit, Il avance vers cette nuit du tombeau pour ressusciter.

L'eucharistie nous fait participer à ce don total de Jésus sur la croix, au don total de Jésus et à sa Ré­surrection, pour que face à l'épreuve, comme Jésus, dans cette sorte d'ignorance qui nous conduit finale­ment et dans laquelle nous sommes assez heureux d'être, quelquefois, nous avancions jusqu'au don total de nous-mêmes.

 

 

AMEN