CE QUE TU M'AS CONFIÉ !

Pr 31, 10-13+19-20+30-31 ; 1 Th 5, 1-6 ; Mt 25, 14-30
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année A (17 novembre 2002)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Je ne vous parlerai plus de la femme vaillante qui est une femme parfaite, je présente donc mes excuses à ceux qui attendaient une homélie sur la femme parfaite. Cela dit, il suffit de regarder notre assemblée, nous les retrouverons sans problème. En revanche, nous ne sommes pas loin de cette femme vaillante et parfaite, car elle a un point commun avec la parabole que nous venons d'entendre, c'est qu'elle a forcément tous les talents.

Oui, je crois qu'un des problèmes que nous pose cette parabole, n'est pas celui que l'on imagine au premier abord, un peu ce problème de l'injustice. Pourquoi y a-t-il quelqu'un qui reçoit cinq talents, l'autre deux, et le dernier un seul ? Sachant que rece­voir un talent, c'est beaucoup, puisque cela équivaut à six mille journées de travail d'un ouvrier. Celui qui en a cinq, en reçoit en plus cinq autres, pareil pour celui qui en a déjà deux. Comme dit le proverbe : "on ne finit que par donner qu'aux riches".

Puisque Jésus aime les histoires, j'aimerais bien aussi raconter une histoire qui me paraît bien évoquer là où se situe en fait le point qui fait tout bas­culer dans la parabole. Non pas de s'interroger donc sur la manière dont on donne plus à l'un ou à l'autre, mais plutôt sur la manière dont on fait fructifier son talent, mais surtout sur ce qu'on attend de la part de celui qui nous l'a donné.

"Il était une fois un homme assis près d'une oasis à l'entrée d'une ville du Moyen-Orient. Un jeune homme s'approcha et lui dit : "Je ne suis jamais venu ici. Comment sont les gens qui vivent dans cette ville ?" Le vieil homme lui répondit par une question : "Comment étaient les gens dans la ville d'où tu viens ?"-"Egoïstes et méchants, c'est d'ailleurs la raison pour laquelle j'étais bien content de partir". -"Tu trouveras les mêmes ici", lui répondit le vieil homme. Un peu plus tard, un autre jeune homme s'approcha et lui posa la même question :"Je viens d'arriver dans la région. Comment sont les gens qui vivent dans cette ville ?" Le vieil homme répondit de même : "Dis-moi, mon garçon, comment étaient les gens dans la ville d'où tu viens ?"- "Ils étaient bons, bienveillants, accueillants, honnêtes. J'y avais de nombreux amis et j'ai eu beaucoup de mal à les quit­ter". - "Tu trouveras les mêmes ici", répondit le vieil homme.

Un marchand qui faisait boire ses chameaux avait entendu les deux conversations. Dès que le jeune homme s'éloigna, il s'adressa au vieillard sur un ton de reproche : "Comment peux-tu donner deux réponses complètement différentes à la question po­sée par deux personnes ?"- "Mon fils, dit le vieil homme, chacun porte son univers dans son cœur, d'où qu'il vienne. Celui qui n'a rien trouvé de bon par le passé ne trouvera rien ici non plus. Par contre, celui qui avait des amis dans l'autre ville, trouvera ici aussi des amis loyaux et fidèles. Car vois-tu, les gens sont vis-à-vis de nous ce que nous trouvons en eux."

Il me semble que c'est exactement le pro­blème de notre parabole : les gens sont vis-à-vis de nous ce que nous trouvons en eux. Lorsque le premier serviteur s'avance et remet ses cinq talents au maître il dit : "Tu m'as confié cinq talents. Voici, j'en ai gagné cinq autres". Le suivant s'avance à son tour et dit : "Tu m'as confié deux talents, voici, j'en ai gagné deux autres". Le troisième lui, commence par un discours : "Tu es un maître dur, tu moissonnes là où tu n'as pas semé et tu ramasses là où tu n'as rien donné". Le pro­blème de ce troisième c'est de savoir ce qu'il attendait. Il n'a pas reçu son talent, car il l'a d'abord enfoui. Il ne l'a pas reçu comme un don, il n'a pas senti que le maître lui confiait quelque chose. Les autres le souli­gnent : "Tu m'as confié cinq talents, tu m'as confié deux talents". Et le troisième dit seulement : "J'ai eu peur !" Ce qui l'a motivé, ce n'est pas d'abord ce qu'il a reçu, mais ce qu'il pense du maître, ce qu'il pense de la personne qui est en face de lui. C'est là tout son problème : "Tu savais que je suis un maître dur. Tu savais que je moissonne là où je n'ai pas semé. Qu'ar­rive-t-il ? La logique de ce que tu penses." Si l'on attend rien, on ne trouve rien. Si l'on pense qu'on est défavorisé, on sera toujours défavorisé. Le problème, ce n'est pas ce que l'on a, c'est ce que l'on désire, c'est ce que l'on attend.

Effectivement, cette parabole évoque pour moi le fait, non pas qu'il y en ait un qui possède dix talents, l'autre deux ou quatre, ou six, peu importe, chacun nous dit le maître, le Seigneur, chacun reçoit selon ses capacités. Ce qui veut dire que celui qui en a un ne pouvait pas en recevoir plus d'un, il était com­blé tout autant que celui qui en avait reçu cinq. Il n'y a pas de différence, ce n'est pas là une question de jus­tice, mais c'est bien une question d'attitude. Le juge­ment n'est pas donné par le maître, la sentence ne tombe pas de la main du Seigneur, elle vient simple­ment de celui qui a déjà l'idée de ce que le maître va faire. La sentence vient déjà des à-priori ou du juge­ment porté sur ce que le Seigneur fait ou ce qu'il est : "Tu moissonnes là où tu n'as pas semé". Les deux premiers ne l'ont jamais dit, et sans doute même ja­mais pensé. Ils sont bons et fidèles. Pourquoi le troi­sième ne serait-il pas lui aussi bon et fidèle ? Est-ce parce que le maître serait mauvais ? Est-ce parce que le Seigneur serait injuste ? Mais dans ces cas-là l'atti­tude des deux premiers aurait dû être exactement la même que le troisième.

Alors, frères et sœurs, nous nous lamentons toujours : "tu es mauvais, tu ramasses là où tu n'as pas semé". Et l'on ne regarde même pas ce qui a été d'abord donné et l'on n'attend même pas que ce qui a été donné puisse fructifier. On se demande souvent ce que la foi ou le christianisme peuvent changer main­tenant dans notre monde. Mais il suffit non pas de se lamenter sur ce qu'est notre monde, sur ce qu'est notre société, mais d'abord de poser un regard sur le monde et sur la société. Voyez comment les discours politi­ques changent en fonction de ce que l'on souligne dans notre monde ou dans notre société. Dans ces cas-là, on semble appliquer à partir d'une constatation ou d'un phénomène, souvent malencontreux, souvent mal interprété, on en fait une généralité. Oui, si le monde est mauvais, si notre société va mal et qu'elle a autant de problèmes, comment cela pourrait-il s'arranger ? Pas de solution ! Mais attendons-nous quelque chose de notre monde ? Attendons-nous quelque chose de notre société ? Nous touchons là à des problèmes généraux, mais le chrétien doit s'intéresser au monde et à la société. Il en est de même de notre vie, de notre ville, de notre cité. C'est vrai de ceux qui nous entou­rent : qu'attendons-nous d'eux ? Que nous ont-ils donné et que nous renvoient-ils ? C'est très exacte­ment le problème de notre histoire. Nous ne recevrons que ce que nous portons en nous, nous n'aurons fina­lement que ce qui fait notre propre richesse.

Je pense que cela est vrai aussi pour l'Église. Toutes les critiques sur l'Église, tout ce que l'on dit sur l'Église :"Ca va mal, Monseigneur "Machin", etc … les femmes d'un côté, les hommes de l'autre …" Bref, le problème, ce n'est pas l'Église, ce n'est pas ce qu'elle est. Le problème c'est ce que nous attendons d'elle, c'est ce que nous portons, nous, dans cette Église, la manière dont nous le faisons fructifier. Même si l'Église est encore trop générale, pensez à la communauté des chrétiens de Saint Jean de Malte. Oui, la communauté n'est pas parfaite, certes, mais elle doit bien avoir quelques talents, on peut l'espérer selon ses capacités. Et que faisons-nous ? Avons-nous peur ? Et dans ce cas-là, avons-nous enfoui le talent de notre communauté ? Ou bien au contraire, nous n'en avons qu'un, deux ou cinq, peu importe, selon nos capacités, et ce que nous sommes, ce que nous trouvons, c'est cela qui doit fructifier. Même si la communauté est encore trop grande, nous sommes renvoyés à nous-mêmes comme les trois serviteurs de la parabole.

Là aussi, nous n'aurons que ce que nous at­tendons. Si nous nous regardons dans un miroir, si nous n'attendons rien de nous, il ne se passera rien. L'espérance, le désir et l'attente sont les véritables dons, les véritables talents de chacun des chrétiens. Si le chrétien s'est trouvé des amis dans une ville, il en trouvera dans une autre. S'il sait avoir des rencontres, s'il sait comprendre les signes, les miracles, les choses fabuleuses et extraordinaires qui se passent dans son quotidien, il les trouvera également ailleurs, parce que le chrétien porte en lui ce que le Seigneur lui a donné. Le chrétien c'est celui qui sait dire d'abord : "Tu m'as confié". Confié … confiance … foi ! "Tu m'as donné et je reconnais ce don. Regarde tout ce que j'ai gagné. Ce que tu m'as donné, je l'ai fait fructifier. J'aurais pu le perdre, mais je l'ai tenté parce que la foi c'est une aventure. Oui, j'aurais pu perdre mes cinq talents, en le mettant à la banque, c'eût été la meilleure façon de les perdre. Mais non, je les ai peut-être joués au commerce, j'ai voulu aller plus loin, je les ai donnés à "un tel" qui me les a rendus, tel autre m'en a donné davantage. Voilà ! j'en avais cinq, je t'en donne en­core plus". Et le Seigneur ne fait que donner ce qu'Il a déjà donné, mais surtout, Il donne ce qu'Il trouve en chaque chrétien. Si le troisième homme n'avait eu peur de Dieu, s'il n'avait pas craint, s'il n'avait enfoui son talent, il ne serait pas en train de pleurer et de grincer des dents. C'est de sa faute, pas de celle de Dieu.

 

 

AMEN