SAUVÉ D'UN CHEVEU !

Ml 3, 19-20 ; 2 Th 3, 7-12 ; Lc 21, 5-19
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année C (18 novembre 2001)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Vous avez entendu cet évangile, vous l'avez peut-être lu chez vous avant de venir ( ce qui est conseillé, d'ailleurs ). Il nous apparaît aussi terrifiant qu'un journal télévisé, j'ai vu récem­ment un J.T. et je crois que tout ce qui était dit dans cet évangile y était, à l'exception de la finale de ce journal, où l'on annonçait la naissance d'un zèbre par­ticulier dans un zoo, pour donner une petite note d'es­poir, parce qu'il ne faut pas décourager le consom­mateur qui va devoir, après le journal, regarder une page de publicité !

L'évangile est aussi terrifiant, mais il annonce autre chose. Quelque chose que nous allons essayer de découvrir, non pas pour ne pas désespérer le consommateur, mais parce qu'il en va de notre Salut et de notre vie.

Reprenons cet évangile. Première chose : le temps. Tout est détruit, il ne reste pas pierre sur pierre, c'est comme si Dieu s'éloignait, comme si on avait mis Dieu à l'écart. C'est comme si Dieu ne pou­vait pas supporter ce qui allait arriver par la suite. C'est comme s'il y avait une panne dans la prière. Ensuite, juste après, les faux prophètes, les sectes pourrait-on dire aujourd'hui. Les gourous, ceux qui disent : c'est moi. Et Jésus dit : ne les suivez pas, parce qu'ils ont des visions de clinquant. Le clinquant, cette expression vient du Livre des Lamentations et c'est une belle définition de ce que proposent les sec­tes. Ne suivez pas ces faux prophètes, dit Jésus, car lorsqu'il n'y a plus l'adoration, il y a l'illusion. Ensuite, Jésus relie les guerres, les soulèvements aux tremble­ments de terre. C'est assez pathétique de voir qu'à la fois l'homme et la terre sont tellement liés, que ce qui agite l'un bouleverse l'autre, et enfin, tout se casse la figure. C'est assez terrible de voir que tout s'en va ainsi, et de voir que la création et l'homme ont été embarqués et unis dans la même création, ils le sont aussi dans la même disparition, ce qui nous dit l'unité du plan créateur de Dieu, cette idée si chère à Mon­sieur Jean Bastaire que nous avons accueilli lundi dernier.

Et dire que certains, au regard de cet évangile, ont rêvé à des lendemains qui chantent. Il y en a qui ont rêvé à cette espèce de bonté naturelle de l'homme qui est de toute manière simplement le jouet de mau­vais mécanismes de société, et si on pouvait changer ces mécanismes, l'homme bon par nature pourrait très bien s'en sortir. Lénine rêvait dans l'Etat et les révolu­tions, de mettre un jour au commandement de l'U.R.S.S. un simple cuisinière illettrée. Pourquoi ? Parce que les hommes dans un état qui serait conve­nable, iraient spontanément vers le bien commun. Je crois qu'on en est revenu, pas partout, mais si Lénine rêvait, l'évangile lui, ne rêve pas. Il ne rêve pas et il dit comme en creux l'urgence, l'absolue nécessité d'un salut, une sorte de besoin massif d'un Salut. Non pas seulement un petit système de valeurs pour colmater quelques brèches, mais la nécessité pour le monde et pour l'homme d'être sauvés, la nécessité d'entendre une parole qui tranche avec tout ce qui a été dit avant. C'est ce qu'on appelle le "kérygme", c'est-à-dire la joyeuse annonce du héraut, la joyeuse annonce du messager : "Ce Jésus que vous avez crucifié, Dieu l'a ressuscité d'entre les morts, nous en sommes té­moins". Et aussi : "Dieu a tellement aimé le monde qu'Il a donné son Fils unique, non pour condamner le monde mais pour le sauver". Une idéologie fermée sur elle-même, mais cette annonce du héraut, cette annonce du messager comme elle vient de plus loin que nous-même elle nous entraînera aussi plus loin que nous-même.

Comment dans cet évangile, parce que tout l'évangile est Bonne Nouvelle, tout l'évangile est ké­rygme et annonce du salut, comment dans cet évan­gile aussi noir la Bonne Nouvelle est-elle annoncée ? Jésus dit d'abord qu'il est le Paraclet, après, on nom­mera l'Esprit Paraclet, et Jésus l'annoncera ainsi Lui-même. Mais Jésus est Lui-même notre défenseur dans le procès qu'on nous livre. Rappelez-vous cette vision d'Etienne avant son martyre, quand il voit à la droite du trône Jésus, le Paraclet, l'avocat.

Mais dans cet évangile, Jésus annonce le sa­lut, cette Bonne Nouvelle du Salut, de manière capil­laire, comme une sorte de Figaro génial. Il dit : "Pas un cheveu de votre tête ne sera perdu". Il va en quel­que sorte faire filer le Salut par le cheveu. Mais qu'est-ce que les cheveux ? D'abord, cela ne sert à rien. Les yeux servent à voir, les pieds à marcher, les mains à prendre mais les cheveux ? Cela ne sert à rien! C'est de l'ordre de la signification, cela nous couvre la tête peut-être pour éviter les refroidisse­ments, cela veut dire quelque chose.

Et là, on voit toute l'utilité de signification des cheveux. Les cheveux disent l'âge, les cheveux blancs, ou d'une autre couleur. Cela dit le soin qu'on apporte à sa personne. C'est un signe évident, parce que c'est comme l'écrin des yeux, on voit très vite le soin qu'on porte à une chevelure. Cela dit par exemple aussi bien la grâce que la révolte : je pense à ces che­veux de toutes les couleurs et de toutes les formes des punks, à une certaine époque, ils voulaient dire à tra­vers leur chevelure beaucoup plus que simplement une coiffure. C'est si important au niveau de la signi­fication que les règlements monastiques ou ecclésias­tiques se sont largement intéressés aux cheveux, alors qu'ils ne se sont jamais intéressés aux ongles par exemple, c'est dire l'importance. Les cheveux sont extrêmement importants sur le plan de la significa­tion. Par exemple pour les indiens, le scalp signifie la personne qu'on a dominée et tuée.

Mais ce qui est intéressant à constater, c'est que si les cheveux ont du sens, cela veut dire beau­coup de choses, le cheveu au singulier n'en a pas beaucoup, sauf peut-être pour l'officier de la police criminelle qui doit prouver la culpabilité d'un tel, mais Jésus ne connaissait pas les techniques subtiles pour retrouver les criminels. Mais le cheveu dit la précarité : combien perd-on de cheveux par jour ? C'est énorme et certains plus que d'autres ... "Pas un cheveu de vo­tre tête ne sera perdu". Jésus dit cela à ses disciples, et moi je pense à la tête du Corps, je pense au Christ. Il y a quelque chose que peu de personnes ont remar­qué, c'est que dans les évangiles de la Passion, l ne parle pas des cheveux du Christ, on en parle avant, mais pas pendant les récits de la Passion. C'est comme si c'était oublié.

Deux exemples : Sainte Catherine de Sienne, docteur en théologie, grande mystique, du tiers-ordre dominicain, dans sa doctrine du Christ "pont", pas­seur, parle des pieds, de la poitrine, de la bouche, mais ne fait aucune allusion aux cheveux. Francis James, poète, dans son livre intitulé "Le crucifix du poète", parle du cou, des épaules, des pieds, de la tête, mais il ne parle pas des cheveux. Il y a là comme une sorte d'absence qui est très compréhensible parce que les évangiles n'en parlent pas de ces cheveux du Christ. Et cependant, je crois que c'est extrêmement important si on reprend la Parole de Jésus : "Pas un cheveu de votre tête ne sera perdu", c'est parce que je pense que le Père n'aurait pas supporté qu'un seul des cheveux de son Christ, ne soit perdu. N'est-ce pas déjà une annonce de la Résurrection ? Une annonce même de la divinité du Christ : pas un cheveu de sa tête n'a été perdu. Dans le Cantique des Cantiques, qui est comme une sorte d'évangile de l'amour, on parle beaucoup des cheveux. Lorsque la Bien-Aimée s'est endormie (elle s'endort à plusieurs reprises), son Bien-Aimé frappe à la porte et il dit : "Ouvre-moi, ma sœur, mon amie, car ma tête est couverte des gouttes la nuit". Il donne cela comme explication. Ouvre-moi, parce que je suis ton Bien-Aimé, et l'amour n'a pas supporté qu'un seul des cheveux de ma tête soit perdu, parce que l'amour ne supporte pas qu'on touche à ce­lui qui est aimé. Il donne cela comme preuve de son identité : voilà, c'est bien moi, parce que mes boucles sont couvertes des gouttes de rosée de la nuit.

Pour terminer, je vous rapporte une petite histoire qui est racontée par Chesterton, un poète an­glais du début du vingtième siècle, il écrit un livre avant la première guerre mondiale qui s'appelle : "Le monde comme il ne va pas". Dans ce livre où il essaie de démonter un peu les mécanismes des idéologies, et aussi tout ce qui peut toucher à la personne, à la fa­mille, au travail de l'homme, il voit dans ce livre, une petite jeune fille qui court avec des immenses boucles d'or. Il dit que derrière cette petite fille qui court, il y a tout un projet, parce qu'on pourrait même construire toute une politique autour des boucles de cette petite fille. Parce que si elle a le droit de garder des boucles d'or, cela veut dire qu'elle a le droit d'avoir une fa­mille unie, d'avoir une maison, d'avoir de quoi se la­ver, d'avoir le droit d'entretenir ses cheveux pour qu'ils restent beaux et propres, et donc il dit qu'il y a tout un projet derrière ces boucles d'or. Je vous en lis un tout petit extrait : "Sa mère peut lui demander de nouer ses cheveux, car c'est l'autorité naturelle, mais l'empereur de la planète ne saurait lui demander de les couper. Elle est l'image sacrée de l'humanité. Cette dignité fondamentale de la personne signifiée à travers le choix qu'elle fait d'avoir les cheveux longs. Autour d'elle l'édifice social s'inclinera et se brisera en s'écroulant. Les colonnes de la société seront ébranlées, la voûte des siècles s'effondrera, mais pas un cheveu de sa tête ne sera touché". A travers ce texte est dite la dignité de la personne qui doit ressus­citer parce que pas un cheveu de la tête du Christ n'a été touché, pas un cheveu de notre tête ne sera touché.

A travers ce cheveu, de ceux que nous per­dons jusqu'à ce soir, à travers cette chose infime nous est dit l'amour que Dieu a pour nous, la profondeur de cet amour, et la joie d'en vivre aujourd'hui.

 

 

AMEN