LA FOLLE ESPÉRANCE QUI EST EN DIEU !

Dn 12, 1-3 ; He 10, 11-14 + 18 ; Mc 13, 24-32
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année B (19 novembre 2000)
Homélie du Yves HABERT

Pour le dernier dimanche ordinaire de notre année liturgique, le Sauveur a eu la bonne idée de convoquer tout le monde. Il a eu la bonne idée de convoquer le soleil, la lune, les étoiles, qui selon le mot de Baruch répondent joyeuses : "Me voici", Il a eu la bonne idée de convier aussi les ar­bres, les feuilles, les générations humaines. Il a eu la bonne idée de convoquer tout le monde visible, et de même tout le monde invisible, puisqu'il y a les anges. Le tableau est complet, et le Fils de l'Homme est sur le seuil, aux portes, car il fallait leur créateur, Il est là, Il répond, Il va entrer. Et pour l'instant, Il est là tran­quille, sur un coin de verdure, avec quelques disci­ples, quelques "happy few", Il leur parle librement de tout ce qui doit arriver, Il est là comme à une sorte de garden party, dans son shaker, il a secoué la création tout entière, et puis tout à coup, jaillit une question qui fâche, une question étonnante, parce qu'on veut aussi convoquer la montre, l'horloge, la clepsydre, la pendule, on veut convoquer "le temps".

Mais, quand cela doit-il arriver ? Jusque-là il y avait une sorte de grande maîtrise à la fois de l'uni­vers visible et invisible, et là, patatras, "quant au jour et à l'heure, personne ne les connaît, pas même les anges, ni le Fils, seulement le Père." Jésus avoue en quelque sorte son ignorance, il avoue qu'Il ne sait pas, et que seul le Père sait. Il y a là une difficulté. J'en­tends d'ici tous les disciples d'Arius, ce prêtre d'Alexandrie du quatrième siècle, qui disait que si Jésus était sûrement un homme un peu plus homme que les autres hommes tout en n'étant pas tout à fait un Dieu, il était entre les deux, une sorte de tertium quid. Arius qui dit que Jésus n'est ni tout à fait homme ni tout à fait Dieu non plus. Si Jésus ignore "l'heure", disent les disciples d'Arius, c'est qu'Il n'est pas vraiment Dieu, c'est un Dieu moindre que le Père. Imaginez, vous êtes chez vous tranquillement, vous avez mille choses à faire, et l'on sonne à la porte, il y a deux personnes qui sont là, ils se présentent rare­ment tout de suite, ils ont une petite revue, "La Tour de Garde", et ils nous expliquent que ce qui nous ap­porterait le bonheur, ce sont quelques cours bibliques un peu sérieux, parce qu'il y a des paroles qu'on ne sait pas bien comprendre dans l'évangile, par exemple que le Fils ne sait pas l'heure du retour, le Père sait, et si nous voulons en savoir davantage, on ferait bien de se documenter en participant à ces cours-là chez les Témoins de Jéhovah. Ils se présentent quand même finalement à un moment ou à un autre. Et nous, si on est plus ou moins en forme, on leur répondra plus ou moins poliment.

Donc, il y a une réelle difficulté aussi bien pour les disciples d'Arius hier que pour les Témoins de Jéhovah d'aujourd'hui. Mais dans l'évangile, quand il y a une difficulté, il faut qu'elle rebondisse et serve à la Gloire du Seigneur. Comment cette ignorance peut-elle servir à la Gloire de Dieu ? Expliquons d'abord qu'il y a un hiatus, parce que le Père est dans l'éternité et Il n'a pas d'horloge sur le mur de sa cui­sine, et le Fils pendant toute sa vie terrestre, pas à pas, essaie de faire rentrer tout notre temps humain dans l'éternité, jusqu'au Golgotha. Pas à pas comme une espèce de sablier qui a la forme d'une croix, Il s'ingé­nie à faire rentrer notre temps dans l'éternité. Il y a une obscurité pour le Fils, mais le Père, qu'attend-Il ? Attend-Il une complétude au niveau du bien ? Attend-Il que le Paradis soit venu sur terre ? Je crois qu'il peut encore attendre. A l'inverse, attendrait-Il une complétude au niveau du mal ? Alors, pourquoi n'est-Il pas encore venu ? Attendrait-il une complétude au niveau de la foi ? Mais il y a cette phrase dans l'évan­gile : "Le Fils de l'Homme quand Il viendra, trouvera-t-Il la foi sur la terre ? "

Il faut chercher plus loin, traverser la diffi­culté, creuser plus profondément et remarquer que l'aveu d'ignorance de la part du Fils, est faite précisé­ment par le Fils qui se présente en tant que Fils : c'est au moment où Il dit son égalité avec le Père qu'Il avoue son ignorance. C'est au moment où Il proclame sa divinité et sa maîtrise sur l'univers visible et invisi­ble qu'Il avoue son ignorance. En Dieu, il y a une sorte "d'analogue" de l'attente, bien différente de celle qui se situe dans la salle d'attente du dentiste, mais qui est une attente amoureuse, une attente de désir qui serait comme l'autre mot de l'Amour en Dieu. La cha­rité en Dieu, c'est évident, On en a l'exemple dans la croix, parce qu'Il a donné toute sa vie, parce qu'Il a été jusqu'au don total, jusqu'au Cœur ouvert. La foi parce qu'on a cette Parole : "Père, entre tes mains, je remets mon esprit", cet abandon radical.

Et il restait l'espérance en Dieu et je crois que cette ignorance du Fils quant au jour et à l'heure, nous parle de l'espérance en Dieu. Mais en qui Dieu espère-t-Il ? Il ne peut pas espérer en Lui-même, alors peut-être espère-t-Il en l'homme ? A côté de l'espérance théologale, cette espérance qui a Dieu pour objet, on pourrait parler en quelque sorte, en Dieu, d'une espérance "anthropologale" son espérance dans cet homme qui attendrait qu'il prenne en main sa vie et ce monde, qui attendrait que l'homme "clarifie" comme on clarifie un vin, qu'il rende limpide ce ciel pour que le Fils de l'Homme puisse venir, qui attendrait que l'homme mette une bonne fois pour toutes l'esprit de service (Jean 13), et l'esprit de sacrifice (Jean 19), que l'homme retrouve tout son héritage humain qu'il a quelquefois égaré et ce serait une espérance en Dieu.

Bien sûr, l'Apocalypse elle est dans le camp de Dieu, Il reviendra quand Il voudra, et je suis trop petit pour savoir quand ce sera. Mais Il a aussi une forme d'espérance en l'homme. Est-ce amoindrir Dieu que de dire qu'Il espère en l'homme ? Non, il faut que nous nous lavions de cet imaginaire qui consiste à penser qu'à partir du moment où l'on élève l'homme, que si on pense que Dieu espère en l'homme Dieu s'en trouve diminué ? Il faut débarrasser notre pensée, notre imaginaire de toutes ces théories depuis Feuer­bach jusqu'aux théories de la mort de Dieu, qui consistent à penser que Dieu et l'homme sont comme un chien et un chat, qu'ils sont sans arrêt en compéti­tion. Ou que Dieu et l'homme sont sur un plateau de balance, et si un des deux pèse trop, l'autre s'en trouve diminué. Il faut cesser de penser comme toutes ces idéologies qui à force de nier Dieu ont fini par nier l'homme. C'est saisissant de comprendre comment le New Age aujourd'hui est né en même temps que tou­tes les théories de la mort de Dieu. Simultanément, dans les années soixante, les théories de la mort de Dieu et le New Age ont vu le jour : au moment de la négation de Dieu, le New Age commençait à nier l'homme. Car, qu'est-ce que le New Age ? C'est la dissolution de l'homme dans une sorte de "grand tout" qui malgré le chauffage qu'on a mis en route ce matin à sept heures trente, nous fait froid dans le dos. Ima­ginez qu'après la mort de Dieu, le New Age annonce la mort de l'homme.

Cette ignorance du Fils qui ne sait pas "quand", cette ignorance du Fils qui nous parle de l'espérance qui est en Dieu, et qui nous fait croire en un Dieu qui espère en l'homme, cette ignorance du Fils nous révèle la grandeur de l'homme. Et ce n'est pas un homme amoindri qui présentera à Dieu un vrai sacrifice et s'engagera réellement dans ce monde, mais c'est un homme en qui Dieu espère comme un fou.

Accueillons cette ignorance du Fils, non comme une difficulté mais comme la certitude que Dieu a une espérance folle en chacun d'entre nous, pour transformer ce monde, à travers l'esprit de sacri­fice et de service.

 

 

AMEN