QUAND DIEU COURONNE NOS MÉRITES, IL COURONNE SES PROPRES DONS
Pr 31, 10-13+19-20+30-31 ; 1 Th 5, 1-6 ; Mt 25, 14-30
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année A (14 novembre 1999)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Effectivement, cet évangile nous met en face de questions très profondes, très fondamentales de notre foi. C'est la question du mérite et de la grâce, c'est la question souvent développée par saint Paul dans ses épîtres : la grâce et les oeuvres, c'est la question qui divise les catholiques et les protestants : tout est-il fonction du bon vouloir de Dieu, ou Dieu tient-il compte de ce que nous faisons en bien ou en mal ? Plus profondément, c'est la question de la justice et de la miséricorde. A force de parler de miséricorde, ne sommes-nous pas en train de laisser de côté la justice ? A force de parler de grâce et de gratuité, ne sommes-nous pas en train de négliger, de minimiser l'effort de l'homme, cette nécessaire prise en main de soi-même pour faire le bien et éviter le mal ? Est-il équivalent d'être pécheur ou de faire ce que Dieu nous commande ? Nous sommes là effectivement en face d'un problème crucial de l'évangile, de notre foi.
De fait, les textes du Nouveau Testament nous disent des choses apparemment contradictoires : "Je rendrai à chacun selon ses oeuvres" (Apocalypse 2,23), voilà quelque chose qui correspond à cet évangile. Et puis, saint Paul qui dit : "Si c'est par grâce que nous sommes sauvés, alors ce n'est pas en vertu de nos oeuvres" "(Romains 11,6). Dieu est tout-puissant, alors que viennent faire nos efforts là-dedans, par rapport à son dessein qu'Il réalise en vertu de ce qu'Il porte en lui-même ? Devons-nous limiter ce dessein de salut de Dieu par la considération de ce que nous avons fait en bien ou en mal ? Enfin, bref, nous voilà donc en face de quelque chose de bien délicat : allons-nous dire avec saint Paul, avec sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus que "tout est grâce", que le don de Dieu est gratuit ? Mais alors, qu'en est-il de la justice de Dieu s'il traite l'assassin, la prostituée, le publicain, le pécheur comme celui qui fait le bien, le pharisien, l'homme vertueux ? Alors, où est la justice ? N'est-il pas écrit dans l'épître aux Hébreux que les deux fondements de la foi c'est que Dieu existe et que Dieu nous rétribue selon ce que nous avons accompli (Hébreux. 11,6) ? N'est-il pas fondamental que devant une humanité aussi déchirée par les passions, par les intérêts, par les égoïsmes il y ait quelqu'un qui mette un peu d'ordre, et que ceux qui ont souffert de leurs frères ou de l'adversité puissent recevoir une compensation de la part de Dieu, tandis que ceux qui ont cherché leur plaisir, leur intérêt, leur satisfaction, au détriment des autres en niant la loi de Dieu, il faut bien qu'une sanction ait lieu ?
Vous le voyez, nous sommes là à un point critique dans notre relation avec Dieu et donc de ce qu'on appelle la religion : religion de grâce de gratuité mais alors où est la justice, ou bien religion de justice, mais alors pourquoi parler d'un Dieu de miséricorde, de tendresse et de pardon ?
Il est certain que nous devons d'abord fondamentalement, comme le dit l'épître aux Hébreux dans la citation que je vous en faisais tout à l'heure, nous devons d'abord attendre de Dieu qu'Il établisse entre Lui et nous un rapport de vérité et que celui qui agit selon la Loi de Dieu, selon la Loi d'amour, puisse rencontrer cet amour, en être rempli, en être envahi, tandis que celui qui a recherché uniquement ce qui était son intérêt au détriment des autres, reçoive le salaire de ses actes. C'est fondamental. S'il n'y avait pas ceci, il n'y aurait aucune espèce d'objectivité dans notre vie de relation avec Dieu. Aussi bien parler de miséricorde ne peut pas ne pas être lié à cette justice fondamentale.
Il s'agit donc de situer la justice et la miséricorde. Je crois qu'une première remarque, qui est d'ailleurs de l'ordre de la justice, c'est qu'il n'y a aucune proportion, aucune commune mesure entre ce que nous faisons, en bien ou en mal, et ce que Dieu nous propose. Nous n'attendons pas de Dieu un salaire, c'est-à-dire quelque chose qui soit du même ordre que nos actes, ce que nous attendons de Dieu, c'est ce qu'Il nous a promis, c'est la béatitude, le bonheur éternel, la vie, la participation à ce qu'Il est, l'entrée dans sa joie : "Entre dans la joie de ton Maître !" Dans la parabole, Dieu ne dit pas au serviteur : "Tu as ramassé cinq talents, je vais t'en donner cinq autres, ainsi tu en auras quinze, les cinq du départ, les cinq que tu as gagnés, et puis les cinq de la récompense". Dieu ne se situe pas au niveau de la tractation : "Entre dans la joie de ton Maître !" Nous ne pouvons donc pas dire que les cinq talents ou les deux talents gagnés par les bons serviteurs sont du même ordre que la réponse que Dieu leur fait. Il y a une disproportion complète, il ne s'agit pas de comptabilité, et d'ailleurs, la parabole le dit clairement: "Tu as été fidèle en de petites choses, je vais t'en donner de grandes, tu as été fidèle en peu de choses, je vais t'en donner beaucoup" ! Par conséquent, du simple point de vue de la justice, nous ne pouvons pas établir d'équivalence entre nos actes, fussent-ils les meilleurs du monde, nos efforts, même s'ils ont mobilisé toutes nos énergies, et ce que Dieu veut nous donner, ce qu'Il nous promet, ce que nous attendons de Lui sur sa Parole : disproportion du simple point de vue de la justice déjà. Il est donc évident que ce don que Dieu nous fait de Lui-même ne peut pas être quelque chose que nous avons mérité, car comment peut-on mériter, au point de se sentir en droit de réclamer, le quelque chose qui non seulement nous dépasse, mais que nous ne pouvons en aucune manière imaginer, que nous ne pouvons même pas désirer, parce que nous ne pouvons pas savoir de quoi il s'agit tellement c'est grand, tellement c'est immense. De plus, quand nous faisons le bien, cela même vient déjà de Dieu, car c'est Lui qui nous donne ce que nous sommes, notre être, notre vie, notre agir. Il est notre source permanente et même le bien que nous faisons suppose déjà un don préalable de Dieu. C'est ce que saint Augustin exprime dans cette admirable formule : "Quand Dieu couronne nos mérites, il couronne ses propres dons".
Alors, je pense que ceci nous invite effectivement à comprendre que le don de Dieu est si démesuré, si disproportionné que la marge de gratuité qui dépasse nos droits, nos mérites, nos bonnes actions, est infini, et en ce sens, c'est vrai, tout est grâce. Non pas que Dieu nous donne au hasard ses biens, non pas que Dieu ne tienne pas compte de ce que nous avons fait mais ce qu'Il nous donne est d'un autre ordre qui sera toujours gratuit par rapport à tout ce que nous avons pu faire de bien. Même lorsque nous avons bien agi, ce que nous avons fait est si loin de ce que Dieu nous promet, que notre situation reste une situation de demande, d'attente, de supplication qui n'est pas fondamentalement différente de celle du pécheur qui bien évidemment ne peut espérer que le pardon, ne peut espérer un bien que par un dépassement infini de ce qu'il a fait, puisqu'il n'a fait que le mal ; celui qui fait le bien ne peut pas se glorifier de ce bien comme si c'était un droit, et d'une certaine façon il est en dette, plus exactement, il est en attente, tout comme celui qui a fait le mal et qui sait pertinemment qu'il n'a aucun droit à recevoir quoi que ce soit.
Seulement voilà, là où notre foi catholique se distingue de la version protestante du christianisme, c'est que, certes la toute-puissance de Dieu est infinie, certes les promesses de Dieu sont sans commune mesure avec ce que nous sommes, certes la grâce seule peut nous sauver, seulement, Dieu est d'une délicatesse encore plus grande, ou plus exactement, la toute puissance de la grâce de Dieu est tellement toute puissante qu'Il va jusqu'à tenir compte de nos actes, si dérisoires soient-ils. Le bien que nous faisons, certes est infinitésimal par rapport à la récompense que Dieu nous donne, et c'est pourquoi ce ne peut pas être une récompense ou un salaire. Cependant, Dieu ne méprise pas nos actes, Dieu ne veut pas nous sauver sans nous, Dieu par un effet de sa miséricorde, (car il s'agit encore de miséricorde), Dieu veut non seulement nous donner son bonheur, mais encore tenir compte de ce que nous avons fait pour qu'au moment où Il nous donnera ce bonheur ce soit d'une certaine façon quelque chose à quoi nous avons participé, travaillé, pour lequel nous nous sommes donné du mal, et cela compte aux yeux de Dieu. Dieu nous aime trop pour mépriser nos œuvres, nos actes, non pas que ces œuvres et ces actes soient à la hauteur de son don, mais Il veut les faire participer à ce don. C'est par grâce que Dieu veut que nous méritions sa récompense, son don, son bonheur.
Vous le voyez, Dieu est justice, mais la miséricorde de Dieu n'est pas étrangère à sa justice, je dirais même que la justice est l'effet premier de la miséricorde de Dieu.
Certes, cette miséricorde s'étendra au-delà de la justice, car pour ceux qui n'ont pas fait le bien, Dieu ouvrira les bras de son pardon. Mais il ne négligera pas pour autant les oeuvres de ceux qui ont peiné jour et nuit dans la vigne du Seigneur.
Alors, je crois que la seule attitude vraiment chrétienne, vraiment catholique, c'est de nous dire que, de toute façon, nous sommes entre les mains de Dieu, et nous sommes tellement entre les mains de Dieu que ce qu'Il nous donne vient de Lui seul, et cependant Il nous aime assez pour que cela vienne de nous, pour que nos actes, nos œuvres, nos efforts comptent à ses yeux, pèsent dans la balance, entrent dans le bilan : "Parce que tu as fait de petites choses, alors je vais t'en donner d'immenses, et ce que je vais te donner, ce n'est pas seulement une rétribution, c'est d'entrer dans la joie de ton Maître".
AMEN