PAS UN CHEVEU DE VOTRE TETE NE SERA PERDU 

Ml 3, 19-20 ; 2 Th 3, 7-12 ; Lc 21, 5-19
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année C (15 novembre 1998)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Certains paroissiens de saint Jean de Malte parlaient de l'église, admirant la beauté des pierres et les dons importants des fidèles de cette paroisse paraît-il si riche. Alors Jésus leur dit oui, oui, Jésus vient, Il est là, Jésus leur dit : "Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n'en restera pas pierre sur pierre. Tout sera détruit". Je sais qu'il y a des personnes qui ont passé du temps, et on les comprend, à gratter les murs pour avoir de belles pier­res, et je ne veux pas me faire des ennemis parmi l'Association des Amis de saint Jean de Malte, il faut continuer à se battre pour que cette église soit belle. Mais tout sera détruit, il ne restera pas pierre sur pierre. Qu'est-ce que cela signifie ? Je pense en fait que ce ne sont ni les dons élevés des fidèles ni la beauté des pierres, pour reprendre les mots de l'évan­gile, qui nous sauveront. C'est une question qui nous est posée par rapport finalement à un thème très sim­ple : l'éternité.

Et la question qu'il y a derrière ce thème très simple de l'éternité c'est : en qui avons-nous mis notre confiance ? ou encore, quelle est notre espérance ? Nous vivons, et c'est normal, de beaucoup d'espoir, c'est-à-dire que dans ce monde nous voulons travailler pour vivre, nous voulons avoir une vie où nous pou­vons profiter, justement de la vie avec ce qu'elle a d'agréable. Et puis c'est vrai que vu les catastrophes que l'évangile lui-même annonce, entre les tremble­ments de terre, les pestes et les famines, et il faudrait actualiser cela : il suffirait de penser à ce qui arrive en Amérique centrale, à telle ou telle maladie contempo­raine, ou bien encore aux famines qui dans certains pays font de nombreux dégâts, pourrions nous dire : "et bien oui, puisque tout cela est signe de la fragilité de notre monde et de la fragilité même de notre vie, nous avons tout simplement besoin de quelques repè­res, de quelques assurances, nous avons besoin de nous appuyer sur des choses que nous pensons im­portantes"

Et le Prophète Malachie en note une, c'est l'interprétation que je fais. "Voici, parlant lui aussi de la fin du monde et de l'entrée de ce monde dans l'éter­nité, voici que vient le jour du Seigneur, brûlant comme une fournaise ". Et voilà qu'il y a des gens qui pensent avoir trouvé certaines assurances, mais le Seigneur dit par le Prophète Malachie aux arrogants, à ceux qui commettent l'impiété, finalement au tout-venant : "Il ne leur laissera ni racines ni branches", autant dire qu'il ne nous restera rien. Ce n'est pas la peine de remonter son arbre généalogique et de pren­dre prétexte de descendre depuis le douzième siècle, d'une extraction très illustre et antique comme certai­nes familles aixoises, mais cela pourrait arriver dans n'importe quelle ville de province, et encore plus dans la capitale, en pensant que nous avons l'assurance d'être bien enracinés, bien fondés, bien dans l'histoire, en somme que nous tenons bon. Et ce n'est pas la peine non plus de se rattraper aux branches, c'est-à-dire sur nos descendants, ça ne sert à rien, d'autant plus qu'il n'y a parfois pas de mérite ni vraiment de quoi trouver satisfaction.

Le prophète Malachie le dit bien : "Tous se­ront comme de la paille" autant dire que nous ne pou­vons pas nous appuyer sur aucune réalité terrestre pour faire face à Dieu, nous ne pouvons pas nous appuyer sur aucune réalité de ce monde pour croire que nous serons épargnés par l'éternité. Et je dis bien "épargnés par l'éternité", parce que ce qu'il y a der­rière ces pages de l'Évangile comme du prophète Malachie, ce ne sont pas tant les tremblements de terre, les famines, les guerres, les royaumes contre les royaumes, vos pères, vos mères, et pensez-y à vos pères, vos mères, à vos enfants ou à vos familles qui vous livreront, dit le Seigneur, à cause de mon Nom, que la peur de l'éternité ça va très loin, ce n'est pas tant que ces calamités sont difficiles à vivre et contre lesquelles il faudrait se protéger, parce que notre vrai peur est celle qui nous pousse à nous protéger contre l'éternité.

En fait l'éternité nous fait peur. L'éternité nous fait peur et c'est pour cela que nous prenons prétexte ou d'évacuer l'éternité ou au contraire de prendre des assurances dans ce monde en se disant : "c'est toujours ça de pris, justement sur l'éternité". Et bien que vous le vouliez ou pas, tout cela est de la paille, et quand viendra le jour du Seigneur, il la consumera.

Qu'est-ce à dire ? Que nous serons toujours ils seuls à faire face à cette éternité, nous serons toujours seuls à devoir rendre compte de la manière dont nous voulons être attachés à Dieu. Nous serons toujours seuls à trouver ce qui est le plus important dans notre vie et qui ne peut qu'être notre relation avec Dieu commencée dès aujourd'hui et appelée à être achevée dans l'éternité. Rien ne peut nous servir d'appui, aucune réalité de ce monde ne pourra nous garantir le salut, rien ne nous préservera de la Vie de Dieu pour nous.

Frères et sœurs, plutôt que d'attendre le der­nier moment pour y faire face, il serait utile d'y penser déjà. Et c'est pourquoi la liturgie de l'Église, c'est pourquoi un nombre important de textes de l'Évangile vont désormais nous entretenir de cette fin du monde et de cette éternité. Alors vous allez me dire : "mais dans ce cas-là, et c'est ce que certains ont pensé, ça ne sert à rien de faire tout ce que l'on fait, ça ne sert à rien de continuer à vivre". Oui, mais cela serait une démission motivée par une autre peur et cela voudrait dire que l'on ne considère pas que le Salut s'adresse à ce monde et à nous, personnellement dès aujourd'hui. Or ce n'est pas cela que dit le Seigneur. Justement Il nous dit d'être attentifs aux signes des temps, et Il nous dit d'être attentifs parce qu'il y en a qui viendront en mon Nom, qui diront : "c'est moi", il y en a d'au­tres qui diront : "le Royaume est tout proche". Et bien ne les suivez pas. Donc on ne peut pas se désolidari­ser de cette réalité de ce monde qui est le nôtre.

Cela signifie simplement une chose, c'est que spirituellement nous devons vivre dans un état de tension, en ce sens que nous ne trouverons pas le re­pos en nous appuyant simplement sur des espoirs terrestres parce que, lorsque tous les espoirs terrestres seront détruits, il faut que l'espérance demeure, et l'espérance est plus forte que tous nos espoirs terres­tres, elle les innerve même, elle leur donne un sens. Et ce n'est pas non plus en se reposant uniquement dans l'éternité et en se retirant de ce monde que nous pen­serons avoir trouvé la solution. Non cela implique que le chrétien vive dans un état de tension où ce monde même est en enfantement de l'éternité de Dieu, est en travail continu de ce salut qui a peut-être parfois du mal justement, pensons-nous, à s'imposer et qui pourtant réellement travaille au corps.

Et c'est ce que, je pense, nous dit l'Écriture, ce qui signifie que, pour nous, il y a aussi non seulement une tension de toute notre vie, mais une manière de regarder les choses, c'est d'essayer de voir et de com­prendre ce qui, en ce monde, est signe de l'achève­ment de la Vie de Dieu et de sa grâce en nous, ce qui veut dire qu'il devrait y avoir aussi dans notre vie, parce que notre vie est tendue entre ce monde et le monde nouveau, il devrait y avoir une précellence de l'achèvement au Royaume de Dieu en ce monde. Il nous faut donc découvrir la réalité même dans le cœur de nos contemporains comme dans notre propre cœur, du visage d'éternité qui, peu à peu, est, façonne, sculpte par la présence de Dieu, par la Vie de Dieu et par l'Amour de Dieu en nous. Ce qui signifie profon­dément que le chrétien est un être fait pour la Vie éternelle. Le chrétien est d'abord un être fait pour la vie, pour ce monde, pour cet univers, pour cette ré­alité. Et toutes ces vies, toute cette puissance et cette force de vie qui ne trouve pas en elle-même sa fin, c'est en fait un achèvement à trouver dans la Vie éter­nelle, dans la Vie de Dieu.

Il m'apparaît que, dans ces cas-là, ce qui de­vrait nous guider c'est la dernière phrase de l'évangile. Elle est, à mon avis, importante : "vous serez détestés de tous à cause de mon Nom, mais pas un cheveu de votre tête ne sera perdu". Nous savons combien pour nous, il suffit de voir le nombre de coiffeurs qu'il y a à Aix, nous savons combien pour nous la coiffure est importante et que les chauves se rassurent d'ailleurs : "pas un cheveu de notre tête ne sera perdu", cela n'a l'air de rien, mais je trouve cette phrase très belle. Cela veut dire que la plus petite, la plus infime des choses, la plus fragile de toutes les réalités et qui est ce que nous avons de plus précieux : la vie, le désir, le bonheur, l'amour que nous portons et que nous recherchons, c'est cela qui est le plus important pour Dieu, c'est ce cheveu-là. C'est cela qui n'est jamais perdu, il n'est jamais méprisé par Dieu, il n'est jamais oublié de Dieu, le reste, ça peut tomber : mes ascendants, mes descendants, les belles pierres de l'église Saint Jean de Malte, elles peuvent être détruites, Saint Pierre de Rome peut s'écrouler, tout peut disparaître, les tremblements, les guerres, les famines, tout peut advenir.

"En Dieu seul, dit le psaume, j'ai mis mon es­pérance et je sais que jamais je ne serai déçu par sa Miséricorde ". Pourquoi ? parce que Dieu, le premier, n'est pas déçu par nous, Dieu, le premier, est attentif à ce que je suis, Il n'est pas attentif à toutes ces belles œuvres, à toutes ces belles constructions, à toutes ces belles théories que je suis capable de faire, à toutes ces pensées, certes c'est beau, allons-y, fonçons, mais ce n'est pas le principal, ce n'est pas ce qui me donne de l'assurance, ce n'est pas ce qui me donne du poids, ce n'est pas ce qui me donne de la consistance, ce n'est pas ce qui fait de moi un être, ce n'est pas ce qui fait de moi une personne, ce n'est pas cela, ce qui est important, c'est cette proximité de l'Amour de Dieu, cette attention de Dieu, cette tendresse de Dieu, cet Amour de Dieu qui n'oublie pas un des cheveux de ma tête. Et c'est ce qui fait que quand je pose cette question : "qu'est-ce qui est le plus important ?", c'est la vie, et dans cette vie c'est l'éternité. Donc je me prépare à cette Vie éternelle, et c'est pourquoi, si je me demande : "mais en qui j'ai mis ma confiance ? en qui j'ai mis mon espérance ?" je ne peux répondre que par Celui qui a Lui-même mis en moi son espérance et sa confiance pour que pas un des cheveux de ma tête ne se perde.

Continuons à deviser sur les belles pierres, continuons à faire des dons importants, continuons à voir tout ce qui se passe dans le monde, mais vivons dans cette tension, dans ce désir et cette recherche de Dieu, vivons avec ce regard qui se pose sur l'humanité et qui voit l'achèvement de l'Amour de Dieu dans toutes ces réalités, c'est-à-dire vivons avec une réelle espérance au cœur que Dieu ne peut pas nous abandonner.

 

 

AMEN