LA FIN

Dn 12, 1-3 ; He 10, 11-14 + 18 ; Mc 13, 24-32
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année B (16 novembre 1997)
Homélie du Bernard MAITTE

 

C'est la fin. En tout cas, pendant quelques se­maines, quitte à trouver que cela fait trop, nous n'allons écouter quasiment que des textes qui vont nous parler de la fin du monde, de la fin des choses, de la fin des êtres. C'est la fin. Mais j'aimerais m'entretenir un peu avec vous, ce matin sur la fin justement. D'abord pour comprendre peut-être une chose, c'est que nous attendons. Deuxièmement que Jésus nous propose une fin. Troisièmement que la difficulté, c'est que la fin que nous attendons puisse correspondre à celle que Dieu nous propose.

D'abord nous attendons la fin, en ce sens que toute chose que l'on fait, toute chose qui nous donne d'agir dans ce monde, nous le savons, constituera un jour une certaine oeuvre, mais que cette œuvre doit prendre fin. Et c'est pourquoi on va aussi, par rapport à ce qu'on veut faire de sa vie, à ce que l'on veut y mettre, on va projeter aussi une fin, ce que l'on pour­rait aussi appeler un but. Tout cela se rejoignant puis­que le mot fin désigne une borne, une limite. Et c'est aussi que par exemple à bon propos on peut se donner certaine fin, mettre tout ce que l'on a de force pour vivre au service de quelque chose que l'on veut ac­complir, que ce soit pour sa famille, que ce soit dans la société, que ce soit dans son travail. Mais le pro­blème c'est que, quand on fait cela, quelque part c'est toujours un peu pour se continuer, pour demeurer parce qu'on sait soi-même qu'il y a une fin de toute chose. Et de toute façon on expérimente cette fin même dans des choses très banales, je suis sûr que, parmi vous, l'un ou l'autre attend la fin du sermon comme on peut attendre la fin d'un spectacle pour en parler ensuite ou la fin de telle ou telle chose même si on est heureux de la faire ou de l'accomplir, on se dit : "cela ne va pas être éternel", Dieu merci pour le ser­mon.

Donc nous sommes toujours confrontés à la fin. Mais la chose qui nous dépassera et qui marquera toujours la fin c'est celle de la mort pour nous, car la mort va constituer effectivement une fin, parce que pour le coup nous n'avons plus de maîtrise, nous n'avons plus la possibilité de cerner ce que va être notre propre fin, fin physique. Et c'est pourquoi nous avons toujours du mal à nous situer aussi par rapport à cette fin.

Quand c'est une fin simplement d'ordre familial, professionnel ou autres choses semblables, on va toujours essayer même si nous n'existons plus, même si nous ne pouvons plus la faire, de se continuer. Mais par rapport à la mort, nous savons très bien que là, c'est une limite irréfragable, c'est une borne que l'on ne peut pas enlever. Elle demeure et nous devons y faire face, même si parfois nous-mêmes ou notre société pratiquent la politique de l'autruche et se voile la face ou se la cache pour ne pas affronter cette fin. Et c'est pourquoi nous réagissons en fonction de la manière dont nous envisageons notre propre fin, d'une manière parfois différente en fonction dont Jésus nous parle Lui-même de la fin.

Nous l'avons entendu dans les textes, Jésus nous parle de la fin selon deux pistes. La première, c'est qu'Il propose une fin où tous les élus seront ras­semblés "des quatre vents, des extrémités de la terre et du ciel", dit Jésus. Et la deuxième piste qu'Il nous donne par rapport à la fin qu'Il propose, c'est celle de sa gloire "vous verrez le Fils de Dieu entrer dans la Gloire". Qu'est-ce à dire ? que nous regardons très peu souvent le côté positif de ce qui apparaît comme la fin du monde. Qu'est-ce que nous retenons d'abord dans le texte ? que les étoiles tombent, que la terre s'ouvre, que tout semble disparaître dans un grand bouleversement, ou encore comme le dit lui-même le texte de l'évangile : "après une grande détresse tout cela va survenir". Mais c'est pour un bien, c'est pour une fin heureuse que cela survient, à savoir ce qui est le rassemblement de tous ceux qui aiment Dieu et veulent le suivre jusqu'au bout, auxquels Dieu propose justement sa gloire comme fin, à savoir le bonheur ou ce que l'on appelle le bonheur.

Alors la difficulté que nous avons, c'est de faire correspondre ce que nous, nous avons comme expérience de fin par rapport à la fin que Dieu Lui-même nous soumet. En effet pour nous, nous avons l'impression que la fin est toujours une destruction, que la fin est toujours une limite et donc apparaît toujours comme un temps de détresse, comme un temps de difficulté, comme un temps de bouleversement où tout se détruit, où tout se corrompt, et c'est pourquoi nous avons tant de difficulté peut-être à imaginer la fin du monde autrement que de cette manière-là.

Il est normal que nous ayons des difficultés à expérimenter une telle fin dans notre vie, tout simplement parce que, dans notre vie, nous pouvons faire déjà l'expérience d'un certain bonheur, nous pouvons déjà faire l'expérience d'une certaine joie, de certain désir que nous portons dans le cœur et que nous voyons réalisé. Et il est vrai que, lorsque l'on s'est battu pour quelque chose, pour son travail, pour sa famille, pour l'amour que l'on porte dans son cœur, lorsqu'on s'y est mis tout entier soi-même pour que des choses, des réalités, des personnes grandissent, vivent et puissent connaître un petit peu de joie, il est toujours difficile de faire une expérience de fin à ce moment-là. Mais c'est pourquoi il nous faut aussi saisir que ce que Jésus nous propose, c'est justement une fin où le bonheur règne, une fin où tous les élus sont rassemblés, c'est-à-dire tous ceux qui veulent l'amour, tous ceux qui vivent l'amour, tous ceux qui connaissent l'amour seront rassemblés des quatre vents, de l'extrémité du ciel et de la terre pour que cet amour n'ait plus de fin. Et cet amour, pour qu'il n'ait plus de fin, Jésus Lui-même nous propose que ce soit sa gloire, c'est-à-dire qu'Il nous propose d'innerver dans notre propre vie, dès ici-bas ce qui constituera l'éternité.

Mais c'est vrai qu'il faut passer par l'épreuve de la détresse, il faut parfois passer par l'épreuve de la souffrance ou encore de la mort, mais tout simple­ment parce que nous sommes des êtres finis et non pas éternels, tout simplement parce que tout ce que nous faisons et réalisons, nous sentons très bien que nous n'avons pas la capacité de leur donner la vie éternelle, la seule chose que nous pouvons constater ou que nous pouvons espérer, c'est que justement cela se continue et se survive au-delà de nous-mêmes.

Jésus ne nous propose pas d'autre fin que celle-là. Et je pense que dans ces cas-là, il faut juste­ment que l'adéquation se fasse entre nos désirs et celui de Jésus, entre notre fin et la fin que Jésus nous pro­pose. Et cela nous le trouvons tout simplement dans l'évangile, Jésus dit deux choses par rapport à la fin, la première, c'est que ses paroles ne passeront point, cela signifie, Il le dit : "Vous avez un monde dont vous sentez peu à peu qu'il va vers sa fin", c'est cela que signifie la fin du monde évoquant le cosmos boule­versé, la science pourrait nous dire exactement la même chose, les scientifiques ont bien conscience maintenant désormais qu'il y a eu un commencement et ils savent qu'il y aura une fin, même si pour nous rassurer, ils nous disent que la fin est dans bien long­temps parce qu'avant que le soleil meure, il se passera plusieurs milliers de milliards d'années. Mais ce que Jésus nous dit plus loin, nous faisons déjà l'expérience de la fin. Et d'ailleurs quand nous affrontons des ré­alités qui nous font toucher la fin, pour nous c'est toujours un bouleversement, c'est comme si les étoiles tombaient, c'est comme si les astres de lumière ces­saient de briller, c'est comme si la détresse avait en­vahi le monde. Et Jésus dit : "oui, tout cela c'est signe de fin. Mais il y a une chose qui ne finit pas, ce sont mes paroles, celles-là elles ne passeront pas parce que ce sont des paroles de vie, ce sont des paroles créatrices au même titre que lorsque Dieu a parlé, Il a créé au début de ce monde". Ce sont des paroles où Dieu Lui-même nous parle d'amour : "Aimez-vous les uns les autres comme Je vous ai aimés. Aimez Dieu de tout votre cœur". Et encore des paroles comme on l'a entendu pour la Toussaint : "Bienheureux, bienheu­reux ceux qui pleurent, ceux qui sont tristes, etc..." Au-delà de toute mort et de toute détresse, il y a quand même une espérance et ces paroles-là demeu­rent. Elles demeurent d'autant plus que la deuxième réalité dont parle Jésus, c'est la venue du Fils de l'homme.

Qu'est-ce que cela signifie pour nous la venue du Fils de l'homme dans la gloire ? Cela signifie que le Fils de l'homme, c'est d'abord Jésus et que Jésus est d'abord venu avant, comme on le dit, de revenir et que la gloire de Jésus a consisté à expérimenter la propre fin humaine, et donc que la gloire de Jésus a consisté à un moment paradoxal de sa vie, c'est celle de l'expérience de la mort sur la croix et que c'est là que désormais Jésus veut que tous nos désirs et nos expériences, comme nos espérances se rejoignent dans la gloire de sa croix, une croix que certes reste bien sur terre par sa dimension horizontale, mais qui déjà nous ouvre, par sa dimension verticale, le ciel, le bonheur et l'éternité.

Autant dire que ce que Jésus nous promet, c'est que toutes nos expériences de vie dans lesquelles nous faisons toujours une expérience de fin, ces expé­riences de vie demeureront, parce que ces paroles d'amour demeureront et que ces paroles d'amour nous créent nous-mêmes capables d'amour, de cet amour de Dieu. Comme l'envisage la parabole de l'évangile, il nous faut reconnaître aujourd'hui lorsque le figuier a des branches un peu plus tendres et que ses feuilles commencent à pousser que l'été est proche. Il nous faut aussi reconnaître peut-être dans notre propre vie, cette annonce du salut, rien n'est jamais une fin pour Dieu, tout est toujours un commencement. Et dans l'éternité je crois que nous ferons l'expérience des quatre saisons. Il y aura dans l'éternité récapitulée parfois toute l'émergence que nous avons eue dans notre vie, cette émergence de vie qui est comme le printemps de notre vie. Nous aurons peut-être acquis, au fur et à mesure de notre vie, une certaine plénitude comme l'est l'été. Et puis nous aurons vu peut-être aussi dans notre vie briller les derniers feux du soleil. Et dans notre vie aussi nous aurons fait l'expérience de l'endormissement comme la nature le fait en hiver.

Mais Jésus nous promet non pas de supprimer les saisons, mais de les récapituler, c'est-à-dire de prendre tout ce que nous sommes et déporter nos fins à sa fin, nos temps à son temps d'amour. Et sa fin à Lui qu'Il a montrée sur la croix, c'est une fin de gloire.

 

 

AMEN