L'HOMME : NEURONAL, ROMANTIQUE, SPIRITUEL
Ml 3, 19-20 ; 2 Th 3, 7-12 ; Lc 21, 5-19
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année C (19 novembre 1995)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Abuser, cela veut dire d'ailleurs, avant de vouloir dire qu'on a été trompé, cela veut dire user avec excès, user mal. Nous ne pouvons pas ignorer le monde dans lequel nous vivons et forcément nous avons à y vivre, à le critiquer, à y vivre encore pour un jour le quitter. Et ainsi nous avons été abusés par ce monde et nous avons eu à inventer un nouveau langage, fruit de la distance que nous avons réussi à prendre avec lui, sans mépris mais par amour de la liberté. Et je crois que l'évangile malgré son aspect terrifiant laisse entrevoir la nécessité d'une certaine liberté. Mais combien de fois avons-nous été trompés ?
Nous avons été trompés par exemple en croyant à un moment donné dans la pensée contemporaine que la science qui nous entourait pouvait nous apporter des certitudes, pouvait nous donner des points fixes sur lesquels nous pouvions construire notre vie. Nous avons accordé quelque crédit à cette science-là et puis nous avons critiqué cette science certainement, nous avons pris conscience qu'elle avait évacué tout un discours, une réflexion spirituelle sur la mort, sur la souffrance. J'ai même cru moi-même, j'allais dire, malgré ou avec le sida, avec cette maladie nouvelle, que quelque chose de plus authentique allait surgir. Et nous avons lu ça et là des discours, des témoignages, même des livres qui semblaient traduire une nouvelle réflexion quant à la mort, à la souffrance.
Je vais vous raconter une histoire qui m'est arrivée vendredi dernier et vous livrer quelque chose qui est encore en train de nous abuser, que je vais nommer le nouveau romantisme. Donc la semaine dernière, j'étais appelé pour aller enterrer un de mes amis qui est mort du sida, que je n'ai pas eu le courage d'ailleurs d'aller voir avant, je sentais en lui une sorte de morbidité qui me blessait. Il a mon âge, je n'ai pas eu le courage d'aller le voir quand il a perdu la vue. Cela a mis un terme à mon désir d'aller le voir avant qu'il ne meure. Je savais que je ferais l'enterrement, mais je ne voulais pas le voir avant. Il avait dit une fois cette phrase qui m'avait glacé jusqu'au fond des os (il connaissait la réaction que suscitait son aspect physique, très amaigri) quand il voulait rendre visite à quelques amis : "qui allons-nous terrifier aujourd'hui ?" Et je ne voulais pas être victime de ce théâtre, je m'en défendais, je m'accusais de manque de compassion, mais je ne voulais pas succomber et je voulais ne garder de lui qu'un souvenir plus vivant, plus heureux. Après l'enterrement, j'ai demandé des nouvelles des uns et des autres que je connaissais et j'ai demandé des nouvelles d'une femme que j'avais croisée, il y a cinq ans, lorsque j'avais administré à mon ami le sacrement des malades puisqu'il l'avait demandé (il était croyant). Au sortir du sacrement des malades, cette femme, un peu plus jeune que moi, m'avait rudoyé en me disant que ce sacrement que j'avais donné est une forme de récupération de l'Église, de la maladie et de la souffrance et qu'elle détestait ce que j'avais fait. On avait discuté assez durement, et l'on s'est quitté sur ces termes. Or j'ai appris que cette femme était morte, il y a deux ans d'un cancer du pancréas. Et mes yeux se sont en quelque sorte ouverts sur un aveuglement ou une surdité de ma part. Je n'ai pas su entendre cette femme car j'étais trop préoccupé du sort de mon ami. Nous étions tous solidaires autour de lui, tous "fascinés" par cette maladie nouvelle, difficile qui semble être un face-à-face avec la mort, maladie qui véhicule quelque chose de religieux, au sens où elle met à part, c est un peu comme si nous déposions en lui, en eux un peu de l'héroïsme que nous ne vivons pas nous-mêmes. Nouveaux martyrs, porteurs de l'authentique dialogue avec la souffrance, la mort. Étrange renaissance du romantisme. Je n'avais pas entendu celle qui ne disait rien et qui est morte bien avant notre ami. Nous étions tous solidaires autour de lui, unanimement serrés pour tenter de l'aider, mais nous n'entendions pas celle qui est vraiment morte plus tôt, sans embarrasser personne. Vous voyez bien que je ne veux pas dire là qu'il faut cesser toute solidarité, c'est le nouveau mot. On ne peut pas se désolidariser des malades, mais il faut se méfier de leur faire porter quelque chose qu'ils ne veulent pas forcément porter ou qu'ils portent alors avec un certain exhibitionnisme, ils ne portent pas un nouveau dialogue avec la mort, ils ne portent pas une nouvelle façon de braver les grandes questions métaphysiques de la vie. C'est chacun de nous qui, là où nous sommes, en santé ou affaiblis, malades ou non, qui devons nous confronter à cette question et non pas demander à certains qui le portent devant nous, qui le portent à notre place.
Actuellement, si on définissait la pensée contemporaine, nous pourrions dire qu'il y a en fait deux sortes de définitions d'hommes, plusieurs définitions anthropologiques, et j'emprunte ce mot bien connu à notre archevêque qui disait récemment qu'on ne peut pas actuellement rester sans réfléchir sur l'anthropologie. Alors réfléchissons-y. Il y a, à la suite de l'homme rationnel qui avait tellement fasciné nos aïeux, un homme nouveau qui vient de naître qu'on pourrait appeler l'homme neuronal. Si vous avez mal dormi cette nuit, si vous avez quelque problème sexuel, si vous avez des angoisses, si vous avez des difficultés professionnelles, je vous conseille une nouvelle molécule qui s'appelle la métalonine, qui n'est pas encore en vente en France, mais si vous avez quelques amis à New-York, ils peuvent vous l'envoyer. Et même maintenant nous savons que l'ulcère vient d'une bactérie, que différentes maladies sont liées à des molécules. Et nous connaissons la magnifique merveille du cerveau, nous avons analysé les voies neuroanatomiques et connaissons les substances qui nous permettent de penser, de vivre, de dormir, etc ... C'est fascinant, c'est vraiment fascinant à notre siècle de connaître ces processus électriques et techniques qui parachèvent, qui décrivent cette nature humaine comme hautement sophistiquée.
L'homme neuronal, l'homme de demain, l'homme qui n'est plus l'homme de parole, mais qui est l'homme de ses neurones, nous sentons bien qu'il est insuffisant. Alors nous avons complété cet homme neuronal par ce que j'appelle le niveau romantique, l'homme qui brave la mort. Mais l'un et l'autre ont congédié ce que je vais appeler l'homme spirituel. Et je voudrais utiliser une définition que je ne comprends pas très bien, que j'ai lue dans un article au sujet de Cézanne : "Le spirituel, c'est du réel précis". Cette phrase me trotte dans la tête depuis un certain nombre de jours, elle peut sembler facile, mais elle ouvre à une étonnante réflexion et dessine une certaine perspective.
Nous sommes affamés de réalisme et nous avons cru un moment que la science, dans ses certitudes et ses grandes découvertes, nous donnait un accès au réel. Et nous savons maintenant parce que Eisenberg et avant lui Einstein nous ont prouvé que le réalisme, (comme il l'a écrit lui-même) avait déposé son bilan aux portes de l'atome. Et le principe d'incertitude d'Eisenberg établit que l'observation même de l'atome change ce dernier. Il est "capricieux", on ne peut pas l'observer de façon neutre, une observation même change la nature de sa structure. Et vous savez, comme moi qu'on ne sait pas ce que c'est que la lumière, il y a deux théories : ondulatoire ou corpusculaire. Bref nous ne sommes plus dans l'exactitude mais dans un relativisme permanent en ce qui concerne la science. Alors évidemment nous avons été chercher le réel ailleurs et l'on a pu penser que certains malades, dans leur souffrance, dans ce face-à-face avec la mort, pouvaient témoigner d'un certain réalisme.
Et encore il y a une espèce d'évacuation de Dieu, du spirituel, d'une dimension de l'homme. Et nous nageons dans une espèce d'imaginaire romantique comme si nous avions donné, parce que l'époque en manque, à ces hommes et à ces femmes qui meurent avant nous, l'héroïsme nécessaire parce qu'il nous faut des héros, et il nous faut des martyrs.
J'ai envie de penser que ce réel précis, donc ce spirituel, c'est ce qui fait lien entre nous, entre le ciel et la terre, entre la vie et la mort, entre le début et le commencement de notre vie, entre Dieu et nous, comme une mécanique plus fine, plus subtile, qui serait non pas cette voix de la conscience ou de l'inconscience, mais qui serait cet appel profond que nous pouvons laisser surgir et qui est cette présence de Dieu que nous pouvons discerner à travers des visages, à travers les autres sans pour autant les doter d'une espèce d'inflation imaginaire ou fantasmatique, et qu'il y a précisément, très précieusement au fond de chacun de nous ce début, cette ébauche de l'homme spirituel et que nous avons toujours envie de congédier. C'est beaucoup plus facile de congédier l'homme spirituel que de congédier l'homme neuronal ou de congédier l'homme romantique.
L'homme spirituel ne s'impose pas, pourtant c'est lui qui décide, j'allais dire : le spirituel c'est le lieu où nous tentons à la fois de nous défaire des liens où nous sommes abusés dans le monde et de nous ouvrir à une autre liberté, à d'autres liens que nous voudrions bien ressentir, pressentir ou attendre, qui sont les liens divins. Peut-être que le spirituel, c'est la façon dont l'âme et le corps sont chevillés en nous-mêmes, ils forment une solidité, peut-être que le spirituel, c'est cette singularité à la fois désespérante et exaltante qui fait que je suis celui que je suis et non pas un autre. Peut-être que cette singularité, c'est cette masse confuse de pensées qui font que c'est moi et que vous n'en saurez jamais rien et que c'est vous dans un secret que même vous, vous ignorez et que par contre Dieu accueille. Peut-être que le spirituel, c'est cette façon que Dieu nous entend et nous tient dans sa main : pas un cheveu ne sera perdu.
Et peut-être que cela qui s'oppose au spirituel, c'est cette rumeur de guerres, de bouleversements qui ont l'air, d'après l'Évangile, de faire inexorablement partie du monde et qui sont toujours pour nous comme une façade et qui cachent mal quelque chose d'autre, cet attachement premier que nous devons toujours reconstituer, reprendre, accueillir comme un lien d'amour, comme un lien que nous devons tisser. Peut-être que ce réel précis, c'est la trame la plus fine qui fait que le tissu tient. Et le tissu, c'est notre chemin vers Dieu, le tissu réel, ce n'est pas le neurone, ce n'est pas le face-à-face avec les grandes questions. Et je pense à cette femme dont je vous ai parlé, je pense à cette femme que je n'ai pas entendue, que je n'ai pas accueillie et que je n'ai pas pu suivre et aider et qui devait réclamer différemment cet appel. Et comme beaucoup d'entre nous en fait attendent d'être rencontrés, d'être accueillis.
Frères et sœurs, avant que tous nos cheveux soient tombés, c'est commencé pour certains, demandons au Seigneur que s'inscrive en nous cette certitude profonde que le spirituel est cette mécanique intérieure si subtile, si délicate, qui fait que nous sommes des vivants, nous sommes des vivants de Dieu, nous ne sommes pas des morts, nous sommes des vivants de Dieu qui tissons à travers la vie humaine, terrestre, parfois abusés du monde dans lequel nous sommes, une vie secrète qui a besoin de la vie du monde pour se tisser, qui ne peut pas se tisser uniquement de grandes théories éthérées, qui a besoin des belles pierres, de la nature, de l'art, tout en priant, tout en restant libre pour commencer à tisser en nous cette vie de Dieu, cette vie éternelle qui devrait briller au fond de nous comme un réel étonnant, qui fait que lorsque nous recevons le corps du Christ, réel des réels, réel qui traverse tout le réel, et bien nous puissions nourrir, construire jusqu'à Dieu la vie qu'Il nous a donnée.
AMEN