LA PERFECTION EN CE MONDE

Dn 12, 1-3 ; He 10, 11-14 + 18 ; Mc 13, 24-32
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année B (13 novembre 1994)
Homélie du Bernard MAITTE

Qu'y a-t-il de nouveau en ce monde ? Est-ce ce que nous rapportent souvent les nouvelles : les guerres, les détresses ? Est-ce, comme nous l'annonce l'évangile, les étoiles, le soleil qui s'obscur­cissent ? Qu'y a-t-il de nouveau dans ce monde ? Est-ce ce que je vis petit à petit tous les jours et qui sem­ble au contraire bien quotidien et répétitif ? Est-ce la détresse ou l'angoisse qui m'étreint quand je me ré­veille le matin ? La peur qui peut me saisir dans la nuit ? Que peut-il y avoir de nouveau dans ce monde, nous qui attendons sa fin ?

L'épître aux Hébreux répond qu'il y a quelque chose de nouveau en ce monde, c'est la perfection. Cela peut-être vous semble utopique, mais il m'apparaît que la perfection est dans ce monde et c'est ce qu'il y a de radicalement nouveau. Nous vivons ou nous avons cette impression de vivre dans un monde toujours ancien où tout se refait toujours, où tout s'use avec cette impression de crépuscule, de fin des choses. Et pourtant il y a la perfection dans ce monde qui donne un visage neuf et radicalement nouveau à chaque jour. L'épître aux Hébreux nous dit : "Par son sacrifice unique, parlant du Christ, Il a mené pour toujours à leur perfection ceux qui reçoivent de Lui la sainteté".

Frères et sœurs, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais le paysage de cette épître est assez étonnant. Car il y a une sorte d'opposition entre les différents acteurs qui sont décrits et mis en situation.

Dans l'Ancienne Alliance, pour parler avec le Christ de la Nouvelle Alliance les prêtres, il y en avait beaucoup, par rapport à Jésus-Christ, seul prêtre étaient debout dans le Temple, le Christ s'est assis pour toujours à la droite de Dieu pour célébrer une liturgie quotidienne, par son sacrifice unique et pour offrir à plusieurs reprises les mêmes sacrifices qui n'ont jamais pu enlever les péchés, quand le pardon est accordé, on n'offre plus de sacrifices pour les pé­chés.

Il y a quelque chose de radicalement nouveau parce que quelque chose de parfait a surgi, que la perfection dans ce monde existe. Elle est en Christ. C'est ce que nous dit l'épître aux Hébreux : plus de multitude de prêtres, pas même de l'Église catholique, cela n'existe pas, il n'y a qu'un seul prêtre : le Christ. Les autres ne le sont que par participation au sacer­doce unique du Christ. Il n'y a plus besoin de beau­coup de prières et de sacrifices, i1 n y a qu'un seul acte qui sauve : la Pâque de Jésus. Il n'y a plus besoin de s'agiter, d'être debout, d'offrir régulièrement et quotidiennement, le Christ l'a fait, et dans l'épître aux Hébreux, c'est un terme important, Il l'a fait une fois pour toutes. Il n'y a plus que cette réalité seule et unique parce que cela est parfait. Et si c'est parfait, il n'y a pas à revenir sur la question ou sur la chose accomplie.

Frères et sœurs, ces thèmes antithétiques dé­veloppés dans l'épître aux Hébreux nous montrent à quel point le sacrifice du Christ offert est efficace. Il est efficace car ce que ne pouvait pas réaliser l'An­cienne Alliance, la Nouvelle Alliance l'a réalisé. Le Christ a d'abord aboli toute distance entre Dieu et les hommes. Car il y avait séparation : pour accéder au Temple, il fallait être purifié, il n'y avait que quelques personnes qui y accédaient. Et l'on offrait aussi des animaux. Comment déjà la distance existante entre les hommes et les animaux aurait pu combler celle avec Dieu lorsqu'on offrait des bêtes ? Les bêtes peuvent-elles faire entrer en communion avec Dieu ? C'est quand même une question importante. Alors certes ce sacrifice des bêtes peut déjà évoquer une sorte de condition religieuse cherchant à s'approcher de Dieu. Mais elle ne signifie absolument pas ce que Dieu veut faire avec nous, ce qu'Il veut réaliser avec nous.

Que veut-Il réaliser ? c'est que cette distance, si elle est abolie, doit réaliser la transformation de l'homme. Les sacrifices offerts à plusieurs reprises n'ont jamais pu enlever les péchés. Le Christ abolit la séparation. Il abolit la distance, car Il est vrai Dieu et Il est vrai homme. Si on enlève une part de la divinité en Jésus ou une part de son humanité, nous tomberons toujours dans l'hérésie, c'est-à-dire nous défigurons ce que le Christ a voulu être et vivre pour nous : la communion entre Dieu et les hommes. Et parce qu'Il est vrai Dieu et parce qu'Il est vrai homme, Il réalise la transformation de l'homme. Les multiples sacrifices de bêtes n'ont jamais enlevé le péché. Le sacrifice unique du Christ nous a menés pour toujours à la per­fection.

Il y a là, je pense, quelque chose de capital. Car si Jésus est capable d'abolir la distance, Il a sur­tout été capable de mettre la divinité là où on ne l'at­tendait parfois plus : dans la souffrance, dans la mort, dans le péché. Il s'est fait péché pour nous, dira l'apô­tre. Cela signifie que toute distance est effectivement abolie puisque plus rien ne peut en somme séparer de Dieu. Cela nous ouvre deux perspectives, à mon avis, qui sont la condition finalement de la vie de foi, de la vie chrétienne.

La première, c'est qu'il y a, pour paraphraser un auteur célèbre, du côté du Christ et du côté de l'homme. Du côté du Christ : le Christ nous a rendus parfaits. Il ne peut plus y avoir d'autre salut que celui offert par Dieu. Il nous a rendus parfaits c'est-à-dire qu'Il a été capable d'atteindre jusqu'à notre humanité, même la plus éloignée de Dieu et que c'est en cela qu'Il peut nous sauver. Nous n'avons pas besoin d'être sauvé sur des actes bons, nous n'avons pas besoin d'être sauvés sur ce qui pourrait être bien en nous, sur ce qui pourrait être ou apparaître parfait. Tout cela d'ailleurs, c'est souvent superficiel, ce sont des sacrifices quotidiens offerts au jour le jour. C'est dans l'imperfection de notre humanité que nous avions besoin d'être sauvés. C'est dans notre péché, notre souffrance, dans notre détresse, c'est dans notre mort et notre angoisse que nous avions besoin du visage du Christ. Il a donc rendu parfait en son humanité l'action de la divinité en instaurant la communion.

Du côte de l'homme, c'est toujours la même phrase qui nous le dit : par son sacrifice unique, Il a mené pour toujours à leur perfection ceux qui reçoi­vent de Lui la sainteté. Du côté de l'homme, c'est ceux qui reçoivent la sainteté. Il faudrait traduire cette phrase par "le Christ a rendu parfaits ceux qui sont en train de devenir saints". C'est la bonne traduction. Tous les hommes face à Dieu sont ceux qui sont en train de devenir saints. Le peuple chrétien, l'Église rassemblée, le corps du Christ, nous ici présents, nous ne pouvons pas nous targuer d'être parfaits, nous pou­vons simplement proclamer : nous sommes en train de devenir saints. Et en même temps, en nous réside la perfection puisque ce n'est pas nous qui nous ren­dons parfaits ou saints, mais c'est le Christ qui agit.

C'est pourquoi tout ce que nous vivons dès lors se met en action pour aller vers ce principe de perfection. Tout ce que nous avons à saisir, à relever, à transformer, à transfigurer dans ce monde est tendu vers la perfection de Dieu. Et en même temps c'est tout cela qui est déjà sanctifié, qui est en train de de­venir saint. Et même si nous reculons, peu importe. Nous aurons beau reculer dans notre vie, nous aurons beau accumuler dans notre vie le péché, peu importe, Christ sera là même près de nous quand nous tombe­rons. Nous sommes en train de devenir saints. Et c'est pourquoi paradoxalement c'est dans les ténèbres peut-être qu'on reconnaît mieux la lumière. C'est parfois dans la nuit que le jour se lève. C'est parfois dans l'angoisse, la détresse ou la guerre, que l'espérance surgit parce que ce monde-là, celui que nous vivons, qui est un monde imparfait, est parfait dans le Christ.

Saint Augustin disait à ce sujet, en parlant de saint Paul : "Paul voulait montrer qu'il existe, à la mesure de cette vie, une certaine perfection et que cette perfection implique, entre autres, que chacun reconnaisse n'avoir pas encore atteint la perfection. La perfection de ce monde, c'est son imperfection. La perfection de notre cœur, de notre vie en Dieu, c'est de reconnaître que nous n'avons pas atteint la perfec­tion". J'ajouterai, mais que nous sommes en train de devenir saints. Christ a inscrit dans ce monde son sacrifice unique qui est capable de nous sauver de tous nos péchés.

Frères, quand le pardon est accordé, on n'offre plus de sacrifices pour les péchés. Le Christ s'offre. Et dans la tension de ce monde, nous vivons cette autre tension entre l'acquis et ce qui reste à faire, on n'a pas à nous dire qu'on n'a plus rien à faire, mais on n'a pas à nous dire non plus que tout nous reste à faire Il y a selon la formule consacrée, le déjà là et le pas encore. Il y a le déjà là du sacrifice du Christ, unique, une fois pour toutes, qui sauve du péché. Et il y a le pas encore de notre vie qui avance, parfois péniblement, vers la sainteté ouvert à la perfection de Dieu. Mais le Christ nous a laissé, pour le coup, le sacrifice même de sa Pâque. C'est pourquoi le chrétien vient chaque diman­che à la messe, il vient trouver dans cette eucharistie l'ultime don de Dieu, il vient y trouver la perfection de ce monde. Et en même temps l'eucharistie nous rappelle combien nous sommes indignes, qui que nous soyons, de pouvoir communier. Alors il nous faut faire attention à la manière justement dont la vie de foi est vécue.

Y a-t-il des parfaits parmi nous ? Tant mieux, quelque part en fait nous le sommes tous. Y a-t-il des pécheurs parmi nous ? Tant mieux, nous sommes en train de devenir saints. Il y a à l'heure actuelle dans l'Église certaines personnes qui essaient de rendre compte de la manière dont on peut participer à la vie sacramentelle, la manière finalement dont il faudrait être dignes pour recevoir tel ou tel sacrement, à la manière d'une quantification. Il y a en ce moment dans l'Église certains chrétiens qui imaginent faire partie de la normalité par rapport à une autre catégorie de gens qui seraient anormaux et incapables de faire partie de la communion de l'Église.

Frères et sœurs, nous sommes capables d'une seule chose, être capables de Dieu, c'est ce que nous rappelle cette épître, et c'est Dieu qui l'a voulu ainsi. Nous ne sommes capables dans notre vie que de ce simple geste, de cette simple action d'accepter que Dieu soit pour notre vie. Dieu ensuite se débrouille, Dieu fait ce qu'Il peut, Il a fait beaucoup, Il a fait son sacrifice.

 

 

AMEN