CONTEMPORAINS DE L'ETERNITÉ
Dn 12, 1-3 ; He 10, 11-14 + 18 ; Mc 13, 24-32
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année B (17 novembre 1991)
Homélie du Jean-François NOEL
Et de fait l'évangile que nous entendons en ce jour, avec cette apparition avec gloire et puissance dans les nuées, et le fait que le ciel s'obscurcisse, que la lune perde son éclat et que les étoiles tombent n'arrange rien à cette affaire. Il est difficile en effet de régler notre imagination sur ce texte finalement assez sobre qui nous laisse imaginer le pire des cataclysmes et la plus grande des catastrophes annonçant ainsi la fin du monde. L'évangile, le petit morceau d'évangile qui suit, lui, parle d'un figuier, un figuier à l'approche de l'été. Et vous savez que le figuier vient à fleurir après l'amandier, après le térébinthe et même l'olivier, il est le dernier, il est le plus tardif, il est le plus lent. Et ses bourgeons qui commencent à apparaître sur ses ramures, sont les derniers à éclater et à faire apparaître les feuilles. Lorsque le figuier commence à laisser poindre ses feuilles, c'est donc que l'été est déjà là. Ces deux évangiles mis bout à bout, corrigent-ils la première version d'une espèce de cataclysme ?
Il est vrai, frères et sœurs, que nous avons souvent l'impression que notre vie s'écoule, quelquefois qu'elle s'écoule vers un néant, vers un infini, impression que nous avons du mal à contrôler même par la foi, même si nous savons que nous sommes attendus. Il suffit que la mort frappe dans les rangs de nos familles ou de nos parents ou même dans le monde pour que ce sentiment de néant, d'hémorragie de la vie, de nouveau vienne frapper nos cœurs et s'imposer à nous. Et de fait, si nous nous posons aujourd'hui, en voyant au loin dans l'horizon des temps, la question d'un cataclysme final, nous avons grande impression que notre vie va s'effondrer dans ce cataclysme, qu'elle va disparaître, et fusionner avec cette espèce de puissance et d'effroyable rupture qui serait l'entrée définitive de Dieu dans ce monde, comme si notre vie ne comptait pas plus qu'un fétu de paille et qu'elle disparaîtrait dans ce grand tout.
En même temps il est question d'un figuier. En même temps il est question de quelque chose d'infiniment intime, même finalement de chaleureux, de familier qui est l'approche de l'été. J'ai envie d'y trouver une comparaison avec la façon dont Dieu se rend présent dans nos vies, la façon dont le Christ était présent aux apôtres, cette présence intime, familière, quotidienne, presque douce même si quelque violence pouvait parfois se laisser voir à travers ses propos, il était là, à côté d'eux, la présence aussi néanmoins plus douce, plus intime et plus cachée encore de l'Esprit saint dans nos cœurs. Là aussi Dieu est présent, de façon encore plus petite, encore plus douce, encore plus délicate. Et puis, comme à l'opposé de ces deux modes de présence, il y a celui de la fin des temps, du cataclysme, comme si la puissance effroyable de Dieu était contenue et qu'elle pouvait à peine rester derrière les guides que Dieu lui avait assignées et qu'un jour surgisse et apparaisse l'océan de la puissance de la Parole de Dieu.
Il est vrai, frères et sœurs, que la façon dont la Parole prend possession de nous peut revêtir ces trois modes de présence familière, plus intime et cachée, ou plus effroyable. Et il est vrai que nous pouvons, par rapport à ces façons dont la Parole prend possession de nous, nous sentir surpris, étonnés, effrayés peut-être, et puis en même temps émerveillés, réconfortés, réconciliés. Il n'est donc pas anormal que les évangiles aient à la fois traite l'irruption de la Parole de Dieu dans le monde comme à la fois une rupture effroyable et en même temps comme un événement aussi délicat et aussi intime qu'est la flexibilité des ramures du figuier.
Frères et sœurs, derrière cela il y a un élément que nous oublions. Cet élément est le suivant en fait nous sommes contemporains de la fin du monde, fondamentalement contemporains. Il n'est pas au-delà, il est aujourd'hui. Quand le figuier commence à bourgeonner, c'est que l'été est déjà là. Et en même temps, l'événement de cette irruption ressemblant à l'été est un événement plus lointain que nous pouvons faire hâter par le désir, un désir de voir enfin la victoire établie et visible. Quand je dis que nous sommes contemporains de la fin du monde, c'est que nous sommes en attente d'une victoire et que nous devrions avoir au fond de nous, au fond de notre cœur, une impatience à voir cette victoire enfin réalisée, la victoire de la vie, la victoire de la justice, la victoire de la vérité. Et nous, les chrétiens, dans ce monde, nous devrions être ceux qui témoignent de l'attente impatiente d'une victoire visible et tangible.
Derrière cela, il y a le fait que notre vie ne sera pas confondue et mêlée aux autres vies dans ce cataclysme final, mais qu'au contraire elle sera recueillie comme une œuvre unique, précieuse, féconde. Cette irruption de la Parole par sa puissance ne confond pas les vies entre elles, mais recueille chacune dans un creuset particulier parce qu'elle l'attendait. Il est donc nécessaire que la Parole prenne possession définitivement et de chacun de nous et, à travers chacun de nous, du monde enfler et de son histoire. Et savoir et croire cela, c'est confesser que notre vie en ce jour ne se tient pas uniquement à l'histoire dans laquelle elle se déroule, mais qu'elle est plus large que cette histoire. Se vouloir être contemporain du monde qui l'entoure, ce n'est pas vouloir que ce monde s'achève, ce n'est pas vouloir un nouvel âge, une nouvelle ère comme si nous étions lassés de ce monde et qu'il était temps que nous puissions enfin en changer. C'est vrai qu'il y a au fond de nous souvent ce désir que quelque chose de nouveau arrive, que nous avons au fond de nous l'envie de recommencer à zéro, qu'il y en a assez de ces rumeurs, de ces drames, de ces souffrances et que nous voudrions que, quelque part, quelqu'un passe l'éponge et que nous puissions redémarrer sur un tableau blanc, net. Et c'est la nostalgie qui anime ceux qui fréquentent des sectes ou ce qui anime le Nouvel Age, c'est vouloir recommencer à zéro.
Mais il y a aussi un autre élément qui est important. Dans toutes ces médecines parallèles ou ces façons d'annoncer le nouveau monde ou la fin du monde ancien, peu importe, une constante est visible : "cherchez au fond de vous l'énergie qui vous guérit". Il y a au fond de nous, cachée derrière une hormone ou derrière une glande, une énergie nécessaire à notre guérison, mais nous ne savions pas comment nous guérir. Il suffit de s'arrêter un peu et de la susciter, car nous avons tout en nous. Il est curieux de constater que tous ces médecins nous font découvrir maintenant que nous pouvons nous guérir nous-mêmes, il suffit de s'arrêter un moment, de se masser les pieds ou autres choses semblables. Mais ceci est loin de la pensée chrétienne, puisque nous pensons que notre vie est faite pour être recueillie par quelqu'un d'autre et que le salut vient d'ailleurs, et pas de mon propre corps ou de ma propre énergie. Ce n'est pas une façon de régler sa vie que de régler les fluides énergétiques qu'il y a au fond de soi. Cela peut être utile, mais ce n'est pas le salut, c'est une façon de trouver une amélioration à sa santé.
Il est quand même curieux que l'on ait remplacé le salut de Dieu par l'homme par le salut de l'homme par l'homme. Dieu étant tombé de son piédestal, il faut retrouver un sacré, alors nous visons l'homme et son énergie globale et celui-là trouvera tout seul son salut. Non, le salut est recueilli, notre vie est attendue, notre vie est comptée, nos cheveux sont déjà comptés par Dieu, toute chose est en Dieu, en attente d'être reçue par Lui. Et cet événement final à la fois a la couleur du cataclysme décrit par le début de l'évangile et à la fois la douceur du figuier qui commence à pressentir l'été.
Alors, frères et sœurs, cessons de donner une image trop affaiblie de l'Église qui, de fait, aide tous ceux qui sont déçus par l'Église à chercher ailleurs le salut. Nous sommes aussi responsables par le fait que d'autres hommes et femmes, blessés dans leur cœur ou dans leur corps, déçus par ce monde, lassés par ces rumeurs et ces guerres, cherchent avec nostalgie un autre salut. Nous sommes là pour témoigner que nous attendons Quelqu'un, et que nous savons qui il est, et puisqu'Il est déjà venu, nous le reconnaîtrons. Et nous avons donc à essayer de faire comprendre à ceux qui nous entourent que nous savons qui peut nous sauver, nous le reconnaîtrons, nous le reconnaîtrons à ses gestes, à sa façon de parler, à sa façon de nous toucher, parce que c'est cela que nous désirons. Encore faut-il, frères et sœurs, que nous désirions vraiment cette victoire, qu'il y ait en nous, visible, inscrit dans nos cœurs, que nous attendons la victoire, que nous n'attendons qu'elle, et que nous sommes comme impatients, comme malheureux, que cette victoire ne soit pas encore arrivée pleinement dans ce monde. C'est en cela que nous sommes contemporains de la fin du monde, contemporains de l'avènement du monde nouveau, et il commence dans notre cœur.
Écoutons ce cri, cette prière d'Aliocha dans "les Frères Karamazov" de Dostoïevski qui dit : "Que n'importe qu'il n'y ait pas de coupable, que tout s'enchaîne directement et simplement et que je le sache. J'ai besoin d'une compensation, sinon je me détruis, et une compensation non pas dans l'infini du temps et de l'espace, mais ici sur terre. Et je veux le voir de mes propres yeux. J'ai cru, donc je veux voir moi aussi, et si je suis déjà mon, on doit me ressusciter car si tout se passait sans moi, ce serait trop vexant. Je n'ai pas souffert pour que mes fautes et mes souffrances servent de terreau à une harmonie future au bénéfice de je ne sais qui. Je veux voir de mes yeux la biche jouer près du lion et l'homme assassiné se relever et embrasser son meurtrier. Je veux être là, moi, quand tous apprendront finalement pourquoi les choses se sont passées ainsi".
AMEN