LA PARABOLE DES TALENTS : LA FOI VAILLANTE ET VIGILANTE
Pr 31, 10-13+19-20+30-31 ; 1 Th 5, 1-6 ; Mt 25, 14-30
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année A (18 novembre 1990)
Homélie du Frère Michel MORIN
Voilà la perspective que Jésus ouvre, Lui, le maître, le Seigneur. Celle que nous croyons, que nous allons proclamer dans le Credo, célébrer dans l'eucharistie : "Nous rappelons ta Mort, nous proclamons ta Résurrection et nous attendons ta Venue". Voilà le temps intermédiaire qui nous préoccupe, nous, maintenant. Car lorsque le Seigneur dévoile son mystère, c'est toujours pour en faire don aux hommes et à son Église. De quel don s'agit-il ? Voici deux traits importants de l'évangile pour bien le comprendre dans un don c'est toujours une responsabilité qui nous est donnée. Recevoir un don, c'est être lié de façon responsable au donateur, c'est-à-dire que ce don, il va falloir le faire valoir, l'exploiter, en doubler la mise, pas moins que cela et un talent pour l'époque de Jésus, cela valait quelques milliards de francs. Et ce n'est qu'un symbole par rapport à la foi qui est sans prix. Le Christ a donné le don de la foi son Église par la révélation de son mystère, ce don nous l'avons reçu, nous en sommes responsables, nous aurons à en répondre, nous avons à en répondre aujourd'hui exactement dans les mêmes termes que ceux de l'évangile : cinq ou deux talents, pour le jour du retour du maître.
Le deuxième aspect du don, lorsqu'il est accueilli il crée une relation avec le donateur, et le plus important devient le donateur, c'est pourquoi Jésus, le maître, dit aux serviteurs qu'ils sont bons et fidèles. Or la bonté et la fidélité ne se disent pas par rapport aux choses, mais par rapport aux personnes. Il s'agit donc pour nous aujourd'hui en ayant reçu le don de la foi par la révélation du mystère de Jésus, de gérer et de vivre ce don à cause du donateur et pour le donateur, dans une disposition qui nous rend bons et fidèles vis-à-vis de Jésus. C'est le donateur, par notre lien de responsabilité, de confiance, qui crée la bonté et la fidélité. Il y a un troisième aspect qui me vient à l'instant à 1'esprit, le don doit devenir nôtre, il n'est pas un objet à utiliser comme quelque chose d'extérieur à nous, nous devons le faire, chacun pour soi, sien. C'est cela d'ailleurs que le troisième serviteur n'a pas compris car il dira au maître : "Voilà ton bien, je te le rends tel que Tu m'as donné". Ce serviteur n'a pas saisi que le maître créait une relation de responsabilité, voulait manifester sa présence dans le don, et que ce don le serviteur devait le faire sien.
Et nous ? Nous sommes comblés des talents de la foi, enrichis de la Parole de Dieu, mis en possession du trésor du salut, le Père de qui vient tout don parfait nous inonde tout au long de notre vie des talents divins donnés par les sacrements, par la vie chrétienne, par la prière.
Frères et sœurs, et moi-même, que faisons-nous du don de la foi ? Est-ce que nous croyons vraiment que nous sommes en lien de responsabilité par rapport à Dieu ? Prenons-nous vraiment conscience que Dieu a une telle confiance dans les hommes et en nous-mêmes qu'Il nous a remis ce qu'Il a de plus précieux : le corps de son Fils, le mystère de son amour, le poids du salut de nous-mêmes et de nos frères ? La foi chrétienne devient-elle vraiment le mystère de Dieu qui se fait nôtre ? et pas simplement une sorte de système de sécurité religieuse qui nous barricade parce que nous avons peur, ou quelque chose que nous avons reçu, on ne sait pas trop pourquoi, mais puisqu'on l'a, mieux vaut le garder et le mettre dans un trou pour qu'il ne s'épuise ni ne s'use. Alors notre vie chrétienne devient une économie du bas de laine ? Économie signifie "la règle de la maison". Comment la foi régule -t-elle notre vie ? Il ne suffit pas d'accueillir la foi ni de pratiquer. Il faut que nous ayons cette volonté de faire fructifier le don de Dieu, de lui donner une valeur double de celle que nous avons reçue. Nous-mêmes qui sommes baptisés, quel souci avons-nous de faire produire des fruits à notre baptême ? Quel souci avons-nous de faire porter des fruits au sacrement de confirmation que nous avons reçu ? Voilà déjà deux talents, Est-ce que nous avons vraiment pris la mesure, pour les personnes concernées, du sacrement du mariage ? ou, plus exactement, le sacrement de mariage que vous avez reçu mesure-t-il votre amour humain, lui donnant toute sa mesure de don, d'accueil, d'exigence, de pardon, de volonté de faire fructifier ce sacrement, en réconciliation, en paix, en respect, en don, en éducation ? Et nous voici à trois talents. Nous qui recevons le pardon de Dieu, est-ce quelque chose qui tombe en nous, dans notre pauvre être, comme un talent dans un trou et qui fait que plus rien ne bouge. Je Te rendrai ton bien, Seigneur, mais surtout qu'il ne me dérange, qu'il ne me convertisse pas trop, qu'il ne m'oblige pas à me convertir trop pour lui faire porter des intérêts. Et voilà un quatrième talent. Et le cinquième, l'eucharistie, le corps du Christ, la chair vivante de Dieu, comment la recevons-nous ? Qu'est-ce que cela nous fait vivre ? Est-ce que ce n'est pas pour nous une espèce de forme un peu squelettique de communion, d'amour, de foi chrétienne, de vie spirituelle et de prière ? C'est le cinquième talent. Il y en a encore deux autres. Mais j'arrête ici.
Oui, frères et sœurs, je crains parfois que nous soyons des serviteurs pas très bons et peu fidèles, atteints d'anorexie spirituelle, de pessimisme religieux, de peur de l'engagement, d'irresponsabilité quant à la fructification des dons de Dieu. Or, si vraiment nous croyons en Dieu, lorsque je vois cette assemblée de six cents personnes, je me dis que de talents enfouis dans votre cœur ? quelle richesse de Dieu, au fond de votre être dans tous les plis et les replis de votre vie ? quelles charges de bonté et de fidélité sont capables de porter des énergies de vie ? Et si nous mettions autant d'énergie à faire produire au don de la foi donné par les sacrements, autant d’intérêt que nous mettons à faire produire notre argent, je crois que nous pourrions entrer dans une vie chrétienne, communautaire et personnelle, d'une extraordinaire richesse, d'une extraordinaire beauté, d'une extraordinaire vaillance, d'un très beau témoignage. Voilà ce qu'il nous faut garder de cet évangile.
Revenons ici à la perspective du retour du Christ, notre attente doit être active, vivante, attentive, mais d'abord attentive à ce que nous avons reçu. Et dans la mesure où nous saurons l'exploiter, le Seigneur viendra, Il nous apparaîtra, Il se manifestera en nous, Il nous attirera vers Lui. La venue n'est pas pour demain. Le Seigneur vient dans la mesure où vous laissez grandir en vous les talents qu'II vous a donnés c'est-à-dire son propre mystère. Oui, cette vigilance du Seigneur dans son attente exige de nous une extraordinaire vaillance. Mais nous avons tout pour le faire.
J'achève par le premier texte de la liturgie. Vous savez que le concile Vatican II a voulu que ce premier des trois textes, soit comme le porche d'entrée dans l'évangile. Alors je vous relis simplement cette admirable figure de femme, telle que le Livre des Proverbes nous en a tracé le portrait intérieur, cette femme suffisamment femme pour ne point avoir besoin d'être féministe.
"La femme vaillante, qui la trouvera ? Elle est infiniment plus précieuse que les perles. Son mari peut avoir confiance en elle, au lieu de lui coûter cher, elle l'enrichira. (C'est sublime, quel programme !) Elle fait son bonheur et non son malheur chaque jour de leur vie. Elle cherche laine et lin, elle travaille d'une main allègre. Il fait encore nuit, elle se lève déjà, distribuent à sa maisonnée la pitance et les ordres à ses serviteurs. A-t-elle un champ ? elle l'acquiert. Du produit de ses mains, elle plante des vignes. Elle ceint vigoureusement ses reins, elle déploie la force de ses bras. Elle sait que ses affaires vont bien. De la nuit, sa lampe ne s'éteint jamais. Elle met la main à la quenouille, ses doigts prennent le fuseau. Elle étend les mains vers le pauvre, elle tend les bras aux malheureux. Elle se fait des couvertures de lin et de pourpre. Aux portes de la ville, son mari est connu, il siège parmi les anciens. Elle tisse des étoffes et les vend, au marchand elle livre des ceintures. Force et dignité forment son vêtement, elle rit au jour à venir. Avec sagesse, elle ouvre la bouche et, quand elle parle, c'est une doctrine de piété. Ses fils se lèvent pour la proclamer bienheureuse et son mari en fait son éloge. Et il dit : Nombre de femmes ont accompli des exploits, mais toi, la mienne, tu surpasses tout".
Ainsi soit-il de l'Église et de chacun d'entre nous !