L'ETERNITÉ PAR TOUS LES TEMPS
Ml 3, 19-20 ; 2 Th 3, 7-12 ; Lc 21, 5-19
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année C (19 novembre 1989)
Homélie du Frère Michel MORIN
Voici cette phrase du Christ, la plus importante pour nous, après avoir bien situé la fin des temps, non pas comme le moment ultime du monde, mais comme le sens du monde. La phrase du Christ est celle-ci, c'est la dernière de l'évangile : "Vous sauverez votre vie par la persévérance". Première application, n'en faisons pas une application individualiste ou personnelle, ne commençons pas toujours à appliquer l'évangile à nous, pensons un peu aux autres, cela nous fera grand bien l'Église depuis deux mille ans, persévère. Elle persévère au milieu des guerres, des famines, des persécutions, des destructions. L'Église persévère et ainsi elle sauve la vie. L'Église résiste à toute force au mal, et là-même où humainement elle a été complètement "nettoyée", elle continue intérieurement de vivre.
Cette parole du Christ : "C'est par votre persévérance que vous obtiendrez la vie" s'applique à l'Église parce que, dans cette longue fin des temps, par l'activité de la foi, le labeur de la charité, la constance de l'espérance, elle navigue et ne coule pas. S'il n'en était pas ainsi depuis deux mille ans, nous ne serions pas là, ni vous ni moi. Nous sommes un fruit actuel de la fidélité et de la persévérance de l'Église à la présence du Christ, source de vie au milieu de toutes les catastrophes, famines et persécutions qui en définitive ne sont que la surface du temps, que la périphérie du sens. Mais comment l'Église dure-t-elle encore, au milieu de tant de bouleversements où tant et tant et toutes les institutions humaines ont disparu, car quelle est la seule institution qui tient, même socialement, depuis deux mille ans ? Frères et sœurs, il n'y a que l'Église, et aucun autre qui ait tenu à travers les bouleversements, les pestes, les famines et les persécutions. Et pourquoi l'Église a-t-elle tenu ? parce que les chrétiens sont meilleurs ? Oh j'espère que vous ne pensez pas ça. Mais parce que le Christ vit en elle et que, malgré ses péchés, ses infidélités, ses trahisons, elle garde, elle vit, elle persévère, c'est-à-dire elle reste inflexible dans son identité, dans sa foi, crue, célébrée et annoncée. Elle reste toujours, malgré tout, l'Église de la sainteté de Dieu au milieu du monde.
Et, pour moi, vous voir ici ce matin constitue tout simplement le signe qu'au milieu de notre temps, l'éternité est présente. Car qu'est-ce que l'éternité ? Elle défraie régulièrement la chronique, l'éternité, l'au-delà nous fascine. Regardez dans les librairies toutes les collections "la vie après la vie" et combien de chrétiens se jettent sur cette littérature comme la pauvreté sur le monde, c'est bien le cas de le dire d'ailleurs, pauvreté de l'intelligence de la foi. Cette vie éternelle nous fascine et en même temps nous la refoulons dans des espèces de gnose, de théorie de réincarnation, de rêve terrestre, ou plus exactement extra-terrestre. Et les chrétiens ne sont pas indemne de tout cela. Parmi ceux qui viennent nous demander le baptême pour leur petit enfant, quand on leur demande s'ils croient en la vie éternelle ou en la résurrection des morts, eh bien ils préfèrent le silence plutôt que de vous dire ce qu'ils croient, parce qu'ils ne croient en rien du tout. L'éternité, fascination, refoulement cela ne peut pas être considéré comme une attitude de croyant, car comment voulez-vous persévérer dans ces sentiments-là ou dans une telle approche de l'éternité ? L'éternité n'est pas pour demain. N'attendez pas l'éternité comme la fin des temps, comme le dernier moment du temps enfin on pourra se reposer sur nos lauriers ou sur les lauriers des autres si nous n'en avons pas nous-mêmes. La vie éternelle pour demain une vision des choses qui est chronologique, la création, le passé, maintenant notre vie au ras des flots, et puis l'éternité enfin paisible, enfin tranquille, plus de soucis, une vision humaine, mais qui n'est pas chrétienne. L'éternité, c'est maintenant, l'éternité, c'est nous rassemblés, l'éternité, la réflexion de Dieu et de son mystère sur le visage des hommes, l'éternité, la vie éternelle de Dieu présente, fécondante, imprégnant toutes les réalités temporelles des hommes. L'éternité, la seule source de notre humanisation, nos progrès ne nous humanisent pas ou ne nous humanisent plus, ils nous permettent tout juste de vivre un peu mieux,ce qui est tout à fait légitime, il faudrait même que tous les hommes vivent bien mieux. L'éternité, la vie éternelle, la perfection de l'homme, l'homme parfait n'est jamais au bout d'aucun progrès humain et même de leur totalité. Pourquoi ? parce que c'est l'éternité qui permet à l'homme de progresser, la vie éternelle de Dieu permet à l'homme de s'humaniser. L'éternité, l'origine d'où nous venons, le terme où nous allons et entre les deux, Dieu qui achève son œuvre de sanctification.
L'éternité, la vie éternelle auxquelles nous croyons et que nous attendons, ne peut se réduire à une attente, elle est avant tout une attention à cette vie éternelle que nous ne connaissons pas certes, mais qui, elle, nous connaît déjà intimement parce qu'elle travaille et germe en nous. Nous n'entendons pas la sonorité intérieure de la vie éternelle parce que nous sommes bien trop occupés par tous les brouhahas temporels. Regardez l'Église et admirez la réflexion, le réfléchissement sur la face humaine de la face de Dieu, l'Église, cette partie de la chair humaine qui déjà, dans la, foi accueille la vie éternelle, se laissant lentement travailler, ciseler, purifier, buriner pour qu'aujourd'hui déjà elle accède à son visage éternel et définitif qui sera la ressemblance parfaite avec le Christ créateur de l'homme, achèvement de l'homme. Nous autres, chrétiens, nous sommes dans la temporalité du monde le signe visible de la transcendance éternelle de l'homme. Et si nos discours cléricaux appellent les croyants à s'engager dans l'Église et à construire ce monde, ce n'est pas pour des raisons d'en bas, mais pour des raisons d'en haut, les deux sont absolument indissociables, tel un consentement indissoluble que Dieu Lui-même prononce pour les hommes et qui demande aux hommes de le prononcer avec Lui. L'Église est cette épouse, cette humanité qui persévère dans cette foi et qui, chaque jour, par la vie de chaque croyant, dans sa prière, la charité, la conversion, la louange, consent à vivre déjà de l'éternité et à accepter d'être dans sa chair et dans sa vie, dans sa vie mystique et dans sa vie morale, le signe réel, visible et reconnaissable de la transcendance éternelle de l'homme. Sans cela, frères et sœurs, nous n'avons rien à apporter à nos frères de ce temps, nous n'avons rien à leur donner si ce n'est ce qu'ils ont déjà. Donc soyons aujourd'hui des hommes de la présence de l'éternité, nous sommes dedans, elle est en nous, elle est extrêmement proche de nous, nous sommes extrêmement proches d'elle comme séparés par un voile infiniment mince, mais opaque, et qui peut à tout instant se déchirer, faire irruption en nous, nous faire basculer dans la vie éternelle totale et définitive. Nous attendons ce moment où ce que nous sommes nous sera pleinement manifesté, hommes pour l'éternité.
Que notre foi, notre vie, notre conversion quotidienne soient bien un chemin de vie éternelle, un resplendissement en nous de la sainteté de Dieu et une réfraction pour nos frères de cette sainteté de Dieu. On lit souvent dans de nombreux bulletins ou revues de la presse "chrétienne" cet appel aux accents pathétiques ressemblant à un slogan publicitaire : "Le chrétien doit être de son temps", cette déclaration m'a toujours amusé, de quel temps peut bien être un croyant si ce n'est de son temps, au temps d'aujourd'hui, le même temps pour tous les hommes ? Il n'y a pas trente-six possibilités de choix dans ce domaine-là. Comme quoi les choses les plus simples ne sont pas les plus évidentes.
Frères et sœurs, chrétiens de notre temps, soyez homme d'éternité, cela, l'humanité de notre temps l'attend impatiemment de nous, comme un cerf altéré assoiffé d'eau vive.
AMEN