SEUL LE PRÉSENT DONNE ACCÈS A L'ÉTERNITÉ

Dn 12, 1-3 ; He 10, 11-14 + 18 ; Mc 13, 24-32
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année B (13 novembre 1988)
Homélie du Jean-François NOEL

 

Extrait d'un propos d'un jeune homme du ving­tième siècle suffisamment nuancé ou intelli­gent pour avoir observé l'Église et s'adressant ainsi à un des membres de cette Église : "Il est une chose qui m'étonne en vous, si j'observe depuis deux siècles la façon dont vous dé­fendez votre foi, c'est le retournement assez incroya­ble qui s'est opéré depuis disons cinquante ans. Avant on avait bien soin de situer la vie humaine comme une chose un peu difficile et douloureuse et de souligner ainsi les immuables et éternel les réalités du ciel en comparaison des vanités de ce monde, et que nos douleurs d'ici-bas ou que nos échecs d'aujourd'hui n'ont de valeur que parce qu'ils nous conduisent, par la Passion nous conformant à celle du Christ, à la résurrection qui n'appartient pas à ce monde. Vous aviez bien soin à l'époque de souligner parfois avec emphase et même avec beaucoup de génie, combien la vie pouvait sembler dure, mais elle n'était que le signe de l'agonie nécessaire de l'homme et du monde afin qu'ils héritent de la vie éternelle. Bref un certain penchant pour le côté négatif de la vie, pour le côté obscur qui ne faisait que ressortir l'éclatante lumière de la grâce divine. A l'inverse maintenant, comme il est curieux de constater, à vous lire ou à vous en ten­dre, comme vous avez bien soin de gommer cette apologétique ancienne pour nous enseigner une autre apologétique beaucoup plus exaltante et beaucoup plus positive. Ainsi vous me parlez de santé, vous me parlez d'épanouissement de l'homme, vous me parlez de plénitude familiale, sexuelle, parfois même sociale, vous avez bien soin de gommer ce qui fait mal au cœur ou au corps de l'homme pour me dire : mais non, mais non, le chemin d'ici-bas a une importance incroyable car c'est ici même que se prépare le royaume de Dieu, et c'est par notre épanouissement propre que nous ferons grandir dans ce monde le royaume qui vient vers vous".

Ainsi Dieu n'est plus le consolateur de nos peines ou de nos blessures, mais Il devient l'inspira­teur de nos réussites. Et il est vrai, reconnaissez-le avec moi, que lorsqu'on lit quelques pages de Bos­suet, par exemple quand il relate la mort de la du­chesse d'Orléans qui, après une nuit effroyable, ce qui donne à Bossuet l'occasion de deux ou trois pages admirables sur la mort : "Madame va mourir, Ma­dame est dans la mort, Madame est morte. Ah, quelle mort effroyable que celle de Madame, Madame à Gethsémani, et quelle grande nuit que cette nuit où Madame est partie !" Et il ajoute dans son sermon : "Madame n'a pas demandé les médecins, mais les prêtres". Or il s'agit d'une crise d'appendicite, et au­jourd'hui nous aurions demandé les médecins et non pas les prêtres, et Madame serait guérie.

Il est vrai que les choses ont un peu changé et qu'il nous faut reconsidérer positivement et la science et ce qu'elle nous apporte. Il est vrai qu'il nous faut comme prendre en compte une nouvelle attitude posi­tive. Le jeune homme ajouterait à la fin de ce petit réquisitoire aimable : "Est-ce que votre problème, à vous chrétiens, n'est pas de vous pencher par mo­ments du côté du passé et par d'autres du côté de l'avenir ? Est-ce que vous n'avez pas un petit pro­blème pour si tuer dans le temps l'avènement du royaume, aujourd'hui ? Est-ce que vous n'avez pas tendance pour une part à analyser le passé avec ses douleurs, ses fractures, ses guerres et ses difficultés pour tenter d écraser tout cela avec la puissance même de l'espérance de la résurrection ? Ou au contraire de projeter dans un progrès réel qui aide l'homme à vivre mieux ce que le royaume peut susciter comme espé­rance dans le cœur de l'homme ? Est-ce que vous n'êtes pas toujours en train de balancer entre une analyse du passé et l'analyse de l'avenir ou du pro­grès ?"

Qu'aurions-nous à répondre à ce jeune homme observateur qui met le doigt sur une chose si fréquente et réelle : que nous avons un peu changé de discours ? En quelque sorte la question de ce jeune homme est : comment vivre l'espérance chrétienne ? ou autrement posée : par rapport à l'histoire de ce monde, qui vraiment est maître de l'histoire de ce monde ? Comment peut-on dès maintenant affirmer, sans pour autant tomber dans une exaltation excessive de la douleur, ce qui a donné ce mouvement bien connu du dolorisme, ou au contraire dans une exalta­tion trop grande du progrès de la science qui risque­rait de nous faire croire que nous sommes arrivés à un paradis trop vite et par erreur, qui n'est pas le paradis divin que nous promet Dieu ? Est-ce que le problème n'est pas de comprendre comment Jésus Lui-même s'est rendu, en son temps, le garant de l'espérance dont nous sommes main tenant les héritiers ?

Frères et sœurs, les deux mots murmurés par Jésus au bord d'un puits à une femme où il est ques­tion de choses très confidentielles, comme d'avoir soif, chose quotidienne, ou encore du nombre de ses maris, je parle de la samaritaine, ou ces propos échangés comme d'oreille à oreille avec différents apôtres même parfois l'absence de propos quand Il les a appelés sur le bord de la mer de Galilée, ont eu le don à leur époque de n'analyser ni le passé de Pierre, ni de la samaritaine, ni vraiment de leur proposer un avenir. C'est bien pour cela que Jacques et Jean, à travers leur mère, essayeront de poser la question au Christ en disant : "Mais enfin qu'est-ce qui va advenir de nous dans le prochain royaume que Tu nous pro­mets, est-ce que nous pourrons siéger à ta droite et à ta gauche ?" L'évangile que nous entendions, il y a quelques dimanches, Jésus-Christ a le don de parler comme au présent de façon permanente. Il est là dans une situation présente, réelle : tu as soif, tu me suis, tu es guéri, tu marches. Et c'est à ce point déconcertant qu'on ne sait en général rien de la suite de tous ceux qui sont guéris, nous ne connaissons pas la fin de la vie de l'aveugle-né, ni des nombreux lépreux qui avaient été touchés par le Christ et qui sont guéris. L'évangile a le don d'avoir son regard braqué sur le présent. Et ces phrases murmurées, dites, prononcées, et la plus belle est peut-être celle du Christ Lui-même sur la croix où, au cœur de la souffrance, le Christ prononce une phrase qui ne peut être comprise ni par rapport au passé ni par rapport à l'avenir, mais dans sa situation cruelle de Fils de Dieu vivant jusqu'à la fin l'abandon lorsqu'Il disait : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné", toutes ces phrases qui n'ont de réalité que dans le présent où elles ont été prononcées, ont parcouru l'histoire et arrivent jusqu'à nous pour être entendues et murmurées et méditées à nouveau. Toutes ces phrases dites dans l'actualité même de ce qu'Il vivait, je dirais même, non seule­ment ces phrases, mais ce long silence de trente ans, de Jésus qui ne dit rien par rapport à l'histoire contemporaine en Galilée, et qui nous parviennent comme une chose aussi puissante, aussi forte, aussi réelle, comme si elles avaient poids d'éternité.

Et est-ce que le jeune homme qui nous pous­sait à réfléchir un peu sur notre apologétique, notre façon de prendre notre foi, ne nous disait pas finale­ment : "Mais pour quoi hésitez-vous à parler d'éternité?" c'est-à-dire à parler de présent, car seul le présent donne accès à l'éternité, et non pas l'avenir, et non pas le passé, seule cette parole murmurée dans le creux de l'oreille d'une Samaritaine, sous la plus grande chaleur du jour, porte le poids d'éternité suffisant pour traverser chaque époque et atteindre chacun de nous dans son présent. Il n'y a pas là de la part du Christ ni analyse du passé, ni analyse de l'avenir ; son apologétique, sa façon de dire qui Il est et de se rendre là, présent réellement en prononçant la phrase qui, creusant ce présent, nous ouvre à ce qui est juste derrière : l'avènement du royaume. Car le présent cache le secret même, en ce qu'il contient d'éternité, de ce que Dieu veut y mettre, et ce présent caché le royaume qui s'avance. Et qu'est-ce que le royaume qui s'avance ? C'est là où Dieu règne. Et où Dieu règne-t-Il ? Dans le cœur des hommes, quand nos volontés humaines se rendent conformes à la sienne. Et tout cela ne peut être vécu, ni par rapport au passé, ni par rapport à l'avenir, mais aujourd'hui, en cette instant, pas plus tard. C'est pour cette raison que l'évangile ne cesse de répéter cette urgence de l'avènement du royaume, car il est là. Et à chaque fois que l'un de vous fait la volonté de Dieu, le royaume s'approche davantage. C'est là l'urgence du royaume, c'est là l'urgence de la conversion du cœur que de faire la volonté de Dieu, en ce sens le royaume est là, est proche.

Et pour terminer, nous avons entendu dans l'évangile le signe du figuier qui, lorsque ses rameaux deviennent plus flexibles et que les bourgeons com­mencent à apparaître, devient le signe du printemps, "Ainsi il en sera, dit-Il, du royaume des Cieux qui vient vers vous", signe que nous connaissons bien qui est signe du printemps et qui se répète chaque année. Et à force de répéter qu'il vient comme une chose présente, réelle parmi nous, signifiant par là que cha­que cœur converti qui bourgeonne sous l'action de la grâce de Dieu est un signe de l'avancée du royaume de Dieu. Et il ne s'agit là ni de progrès, ni de passé, mais du signe le plus efficace et le plus réel qui soit, du cœur qui bourgeonne comme ce figuier et qui donne des fruits de conversion, de grâce et de paix. Voilà le signe du royaume aujourd'hui qui vient. Et c'est en cela que les tribulations, que les guerres, que les blessures dont nous parle le début de l'évangile, seront toujours actuelles, car elles se mêlent de façon inextricable à ce que nous devrions être comme signe pour que le royaume s'approche.

Frères et sœurs, à tous ceux qui nous deman­dent de parler vraiment d'espérance, sans nous trom­per sur cette espérance, sans balancer entre ce monde-ci et ce monde là-bas, soyons des gens lourds d'éter­nité pour pouvoir leur donner des signes réels de la proximité du royaume.

 

AMEN