SEUL LE PRÉSENT DONNE ACCÈS A L'ÉTERNITÉ
Dn 12, 1-3 ; He 10, 11-14 + 18 ; Mc 13, 24-32
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année B (13 novembre 1988)
Homélie du Jean-François NOEL
Ainsi Dieu n'est plus le consolateur de nos peines ou de nos blessures, mais Il devient l'inspirateur de nos réussites. Et il est vrai, reconnaissez-le avec moi, que lorsqu'on lit quelques pages de Bossuet, par exemple quand il relate la mort de la duchesse d'Orléans qui, après une nuit effroyable, ce qui donne à Bossuet l'occasion de deux ou trois pages admirables sur la mort : "Madame va mourir, Madame est dans la mort, Madame est morte. Ah, quelle mort effroyable que celle de Madame, Madame à Gethsémani, et quelle grande nuit que cette nuit où Madame est partie !" Et il ajoute dans son sermon : "Madame n'a pas demandé les médecins, mais les prêtres". Or il s'agit d'une crise d'appendicite, et aujourd'hui nous aurions demandé les médecins et non pas les prêtres, et Madame serait guérie.
Il est vrai que les choses ont un peu changé et qu'il nous faut reconsidérer positivement et la science et ce qu'elle nous apporte. Il est vrai qu'il nous faut comme prendre en compte une nouvelle attitude positive. Le jeune homme ajouterait à la fin de ce petit réquisitoire aimable : "Est-ce que votre problème, à vous chrétiens, n'est pas de vous pencher par moments du côté du passé et par d'autres du côté de l'avenir ? Est-ce que vous n'avez pas un petit problème pour si tuer dans le temps l'avènement du royaume, aujourd'hui ? Est-ce que vous n'avez pas tendance pour une part à analyser le passé avec ses douleurs, ses fractures, ses guerres et ses difficultés pour tenter d écraser tout cela avec la puissance même de l'espérance de la résurrection ? Ou au contraire de projeter dans un progrès réel qui aide l'homme à vivre mieux ce que le royaume peut susciter comme espérance dans le cœur de l'homme ? Est-ce que vous n'êtes pas toujours en train de balancer entre une analyse du passé et l'analyse de l'avenir ou du progrès ?"
Qu'aurions-nous à répondre à ce jeune homme observateur qui met le doigt sur une chose si fréquente et réelle : que nous avons un peu changé de discours ? En quelque sorte la question de ce jeune homme est : comment vivre l'espérance chrétienne ? ou autrement posée : par rapport à l'histoire de ce monde, qui vraiment est maître de l'histoire de ce monde ? Comment peut-on dès maintenant affirmer, sans pour autant tomber dans une exaltation excessive de la douleur, ce qui a donné ce mouvement bien connu du dolorisme, ou au contraire dans une exaltation trop grande du progrès de la science qui risquerait de nous faire croire que nous sommes arrivés à un paradis trop vite et par erreur, qui n'est pas le paradis divin que nous promet Dieu ? Est-ce que le problème n'est pas de comprendre comment Jésus Lui-même s'est rendu, en son temps, le garant de l'espérance dont nous sommes main tenant les héritiers ?
Frères et sœurs, les deux mots murmurés par Jésus au bord d'un puits à une femme où il est question de choses très confidentielles, comme d'avoir soif, chose quotidienne, ou encore du nombre de ses maris, je parle de la samaritaine, ou ces propos échangés comme d'oreille à oreille avec différents apôtres même parfois l'absence de propos quand Il les a appelés sur le bord de la mer de Galilée, ont eu le don à leur époque de n'analyser ni le passé de Pierre, ni de la samaritaine, ni vraiment de leur proposer un avenir. C'est bien pour cela que Jacques et Jean, à travers leur mère, essayeront de poser la question au Christ en disant : "Mais enfin qu'est-ce qui va advenir de nous dans le prochain royaume que Tu nous promets, est-ce que nous pourrons siéger à ta droite et à ta gauche ?" L'évangile que nous entendions, il y a quelques dimanches, Jésus-Christ a le don de parler comme au présent de façon permanente. Il est là dans une situation présente, réelle : tu as soif, tu me suis, tu es guéri, tu marches. Et c'est à ce point déconcertant qu'on ne sait en général rien de la suite de tous ceux qui sont guéris, nous ne connaissons pas la fin de la vie de l'aveugle-né, ni des nombreux lépreux qui avaient été touchés par le Christ et qui sont guéris. L'évangile a le don d'avoir son regard braqué sur le présent. Et ces phrases murmurées, dites, prononcées, et la plus belle est peut-être celle du Christ Lui-même sur la croix où, au cœur de la souffrance, le Christ prononce une phrase qui ne peut être comprise ni par rapport au passé ni par rapport à l'avenir, mais dans sa situation cruelle de Fils de Dieu vivant jusqu'à la fin l'abandon lorsqu'Il disait : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné", toutes ces phrases qui n'ont de réalité que dans le présent où elles ont été prononcées, ont parcouru l'histoire et arrivent jusqu'à nous pour être entendues et murmurées et méditées à nouveau. Toutes ces phrases dites dans l'actualité même de ce qu'Il vivait, je dirais même, non seulement ces phrases, mais ce long silence de trente ans, de Jésus qui ne dit rien par rapport à l'histoire contemporaine en Galilée, et qui nous parviennent comme une chose aussi puissante, aussi forte, aussi réelle, comme si elles avaient poids d'éternité.
Et est-ce que le jeune homme qui nous poussait à réfléchir un peu sur notre apologétique, notre façon de prendre notre foi, ne nous disait pas finalement : "Mais pour quoi hésitez-vous à parler d'éternité?" c'est-à-dire à parler de présent, car seul le présent donne accès à l'éternité, et non pas l'avenir, et non pas le passé, seule cette parole murmurée dans le creux de l'oreille d'une Samaritaine, sous la plus grande chaleur du jour, porte le poids d'éternité suffisant pour traverser chaque époque et atteindre chacun de nous dans son présent. Il n'y a pas là de la part du Christ ni analyse du passé, ni analyse de l'avenir ; son apologétique, sa façon de dire qui Il est et de se rendre là, présent réellement en prononçant la phrase qui, creusant ce présent, nous ouvre à ce qui est juste derrière : l'avènement du royaume. Car le présent cache le secret même, en ce qu'il contient d'éternité, de ce que Dieu veut y mettre, et ce présent caché le royaume qui s'avance. Et qu'est-ce que le royaume qui s'avance ? C'est là où Dieu règne. Et où Dieu règne-t-Il ? Dans le cœur des hommes, quand nos volontés humaines se rendent conformes à la sienne. Et tout cela ne peut être vécu, ni par rapport au passé, ni par rapport à l'avenir, mais aujourd'hui, en cette instant, pas plus tard. C'est pour cette raison que l'évangile ne cesse de répéter cette urgence de l'avènement du royaume, car il est là. Et à chaque fois que l'un de vous fait la volonté de Dieu, le royaume s'approche davantage. C'est là l'urgence du royaume, c'est là l'urgence de la conversion du cœur que de faire la volonté de Dieu, en ce sens le royaume est là, est proche.
Et pour terminer, nous avons entendu dans l'évangile le signe du figuier qui, lorsque ses rameaux deviennent plus flexibles et que les bourgeons commencent à apparaître, devient le signe du printemps, "Ainsi il en sera, dit-Il, du royaume des Cieux qui vient vers vous", signe que nous connaissons bien qui est signe du printemps et qui se répète chaque année. Et à force de répéter qu'il vient comme une chose présente, réelle parmi nous, signifiant par là que chaque cœur converti qui bourgeonne sous l'action de la grâce de Dieu est un signe de l'avancée du royaume de Dieu. Et il ne s'agit là ni de progrès, ni de passé, mais du signe le plus efficace et le plus réel qui soit, du cœur qui bourgeonne comme ce figuier et qui donne des fruits de conversion, de grâce et de paix. Voilà le signe du royaume aujourd'hui qui vient. Et c'est en cela que les tribulations, que les guerres, que les blessures dont nous parle le début de l'évangile, seront toujours actuelles, car elles se mêlent de façon inextricable à ce que nous devrions être comme signe pour que le royaume s'approche.
Frères et sœurs, à tous ceux qui nous demandent de parler vraiment d'espérance, sans nous tromper sur cette espérance, sans balancer entre ce monde-ci et ce monde là-bas, soyons des gens lourds d'éternité pour pouvoir leur donner des signes réels de la proximité du royaume.
AMEN