LA VIE CHRÉTIENNE EST UNE CROISSANCE ET UN ÉLAN

Pr 31, 10-13+19-20+30-31 ; 1 Th 5, 1-6 ; Mt 25, 14-30
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année A (15 novembre 1987)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Cette page d'évangile est une parabole, c'est-à-dire une histoire qui veut piquer notre atten­tion et notre intérêt et qui n'est pas à prendre au pied de la lettre, en essayant de trouver une corres­pondance à chacun des détails, comme Si nous vou­lions savoir ce que représente le serviteur qui a reçu cinq talents et celui qui en a reçu deux, comme Si nous voulions aussi trouver dans cette histoire une doctrine sociale d'ailleurs un peu étrange, puisqu'elle nous recommanderait d'appauvrir les pauvres pour enrichir les riches. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Une parabole est une histoire qui doit attirer notre attention et la fixer sur un point bien précis qu'on ap­pelle la pointe de la parabole et qui est l'enseignement que le Christ veut nous faire passer de cette manière suggestive.

Je dirais volontiers que cette parabole est la parabole de la croissance. La vie, la vie de notre corps, notre vie humaine, mais aussi et surtout notre vie spirituelle, la vie surnaturelle, la vie éternelle que Dieu nous donne, cette vie doit être perpétuelle crois­sance. On ne peut pas refermer les mains sur cette vie qui nous est donnée, et la conserver intacte, il faut la faire grandir en risquant sa vie de manière constante pour qu'elle se développe, car la vie est une marche en avant perpétuelle. Le mauvais serviteur n'est pas puni parce qu'il n'avait reçu qu'un seul talent, ce qui serait bien injuste, mais parce qu'il n'a pas su développer ce don qui lui avait été fait. Il l'a rendu tel quel, à l'état statique, il l'a rendu sans progrès, sans croissance, sans vie, c'est dire que pour lui ce don qui lui avait été fait est resté en quelque sorte comme mort, et c'est cette mort qu'il a choisi de cultiver qui devient son partage. Les deux autres serviteurs au contraire, sont loués par le maître parce qu'ils ont su faire grandir le don qui leur avait été fait. Notre vie spirituelle doit être, sous peine de ne plus exister, une perpétuelle croissance. Toute vie d'ailleurs est croissance : le monde qui nous entoure, les êtres qui vivent autour de nous aussi bien que nous-mêmes, sont en perpétuelle croissance, et déjà au plan naturel. La vie de l'univers est une vie en perpétuelle évolution, et même si nous ne pouvons pas percer les mécanismes de cette évolu­tion, l'évidence en est criante à nos yeux. Pourtant les êtres inanimés ou même les êtres vivants inférieurs à l'homme, s'ils sont en perpétuelle croissance, n'ont pas la responsabilité de cette croissance. Un petit animal grandit, il se développe, il réalise un certain nombre de choses, mais elles sont en quelque sorte innées en lui, à partir de ce que nous appelons l'instinct et qui est en réalité le code génétique inscrit en lui.

L'être humain au contraire reçoit de Dieu cette vie avec la même nécessité de la faire croître, mais cette croissance n'étant pas inscrite en lui de manière prédéterminée, elle est remise entre ses mains pour qu'il en prenne lui-même la responsabilité par sa liberté. Cette parabole de la croissance est donc aussi la parabole de la liberté humaine qui est le moteur de cette croissance. Dieu nous fait assez confiance pour remettre entre nos mains ses dons afin que nous les fassions croître, grandir, afin que nous achevions par notre action libre la croissance en nous et au-dehors de nous de ces dons qui nous sont faits. Dieu remet entre les mains de l'homme, il confie à la liberté de l'homme la mission de faire grandir et croître son propre être et aussi l'être de l'univers. C'est dire que la création, nous-mêmes et tout ce qui nous entoure, nous est donnée par Dieu à l'état inachevé, non pas parce que Dieu ne serait pas capable d'achever sa création par Lui-même, mais parce qu'Il nous aime assez, Il a en nous une assez grande confiance, Il nous estime assez pour nous faire participer à l'achèvement de cette création. Il ne nous la remet pas comme une réalité toute faite, même pas comme une réalité en devenir, mais dont le devenir serait inscrit dans sa propre nature, Il nous la remet comme un chantier à achever, comme une réalité dont il faut inventer nous-mêmes l'achèvement, dont nous devons par nous-mêmes découvrir, jour après jour, inventer, trouver avec une sorte d'intuition quel doit être son avenir.

C'est une immense confiance que Dieu nous fait ainsi de nous associer à son geste créateur en re­mettant entre nos mains une partie importante de ce geste créateur, pour que toute chose soit l'œuvre de Dieu, mais en même temps l'œuvre de l'homme, en tant que Dieu l'associe à son œuvre, non pas parce que Dieu aurait besoin de nous par défaut, mais parce que Dieu veut avoir besoin de nous par amour. Telle est donc la relation entre Dieu et l'homme du point de vue de l'évolution de notre être et de l'évolution à travers nous de toutes choses qui sont remises entre nos mains. Ce monde et nous-mêmes, sommes donc dans un état d'inachèvement, mais cet inachèvement est une bénédiction supplémentaire de Dieu, ce n'est pas un manque, c'est un surcroît de générosité de la part de Dieu, un surcroît de puissance, car Il est assez puissant non seulement pour faire les choses par Lui-même, mais encore pour donner à des créatures d'agir avec Lui et de faire avec Lui ce que Dieu aurait pu faire seul, mais qu'Il veut remettre entre nos mains par cette surabondance de sa grâce.

Nous sommes donc engagés dans cette his­toire que Dieu veut que nous fassions avec Lui. Cette histoire qui est notre histoire et qui, en étant notre histoire est l'histoire du monde qui nous entoure, ne va pas pour autant n'importe où. Si Dieu la remet en­tre nos mains, ce n'est pas pour que nous en fassions n'importe quoi. Certes nous pouvons user mal de no­tre liberté, user mal de cet univers qui est remis entre nos mains, nous pouvons abîmer la création de Dieu, nous pouvons la défigurer, la déformer, mais préci­sément Si nous la dévoyons, nous n'accomplissons pas la mission que Dieu a remis entre nos mains. Cette croissance, cette création continuée à laquelle nous sommes invités, associés par Dieu, elle a un sens, elle a une signification. Et c'est précisément le rôle de notre liberté de découvrir ce sens, de réinven­ter avec notre cœur le sens même que Dieu a désiré dans son amour. Il faut que notre cœur se mette en harmonie avec le cœur de Dieu pour qu'il découvre au fond de lui-même ce secret qui est le secret de la vie, qui est le secret de l'univers, le secret de la tendresse de Dieu voulant pour toute chose, et d'abord pour nous-mêmes au cœur de ces choses, le bonheur, l'épa­nouissement, l'accomplissement de tout ce que nous sommes. Notre liberté n'est donc pas la liberté de faire n'importe quoi, c'est la liberté de comprendre par nous-mêmes le secret de Dieu et de le mettre en œu­vre avec toutes les virtualités qui sont les nôtres. Telle est la loi de cette croissance, la loi de notre liberté.

Alors nous comprenons pourquoi le Seigneur peut dire au premier et au second serviteur : "entre dans la joie de ton Seigneur". "Par tes mains, tu as fait grandir ce monde, par tes mains tu as grandi toi-même, et tu as grandi vers la joie, tu as grandi vers le bonheur, non pas vers un bonheur que tu te fabrique­rais artificiellement, de manière arbitraire, mais vers le bonheur vrai qui est celui de la plénitude de ton être et de la plénitude de tout ce qui t'entoure, vers ce bonheur qui est l'entrée dans mon bonheur. Alors viens partager cette fête, viens partager cette joie, cette béatitude qui est pour toi comme elle est pour Moi, car c'est à la communion à ma joie que Je t'in­vite comme Je t'ai invité à la communion à mon geste créateur". C'est dire que l'homme est l'artisan de son bonheur, est l'artisan du bonheur de tous ceux qui l'entourent et de tout l'univers qui l'entoure. L'homme est chargé par Dieu de rendre heureux l'univers, de rendre heureuse l'humanité. C'est là la mission que Dieu a confiée à l'homme. Ce don, ce talent, ces cinq ou deux ou dix talents que Dieu a donnés à chacun, sont une capacité de faire grandir l'amour, pour faire grandir la joie, pour faire grandir toute chose vers ce bonheur qui est la joie du Seigneur. Le don que Dieu nous fait c'est l'amour qu'Il a déposé dans notre cœur, et c'est cet amour que nous devons faire grandir et fructifier, c'est cet amour qui doit remplir tout notre être et remplir tous ceux qui sont autour de nous parce que c'est cela seul qui peut assurer une croissance vraie, qui va vers la joie, une croissance qui s'achève dans la joie de notre Seigneur.

C'est à cette vie sans cesse en croissance et sans cesse en développement qu'est invité aujourd'hui Alexandre, comme nous l'avons été, chacun, au jour de notre baptême. Le baptême, ce n'est pas un acte clos sur lui-même, ce n'est pas un moment de joie et de fête qui se suffirait à lui-même. Le baptême c'est le commencement d'un processus qui n'a pas de fin, ou plus exactement qui n'aura de fin que quand on en­trera dans la joie de notre Seigneur. Alexandre est invité aujourd'hui par le Christ : "prépare-toi à entrer dans la joie de ton Seigneur. Par le baptême tu es engagé sur ce chemin de croissance, dans cette vie qui n'est pas seulement une vie humaine, mais qui est la vie éternelle, la vie totale, la vie qui emporte tout ton être vers la joie de ton Seigneur. Entre dans cette vie, entre dans ce chemin de constante invention, de renouvellement perpétuel". Toute la vie d'Alexandre sera, comme doit l'être chacune de nos vies, de se laisser de plus en plus investir par cet amour qui vient de Dieu, de rayonner de plus en plus cet amour autour de nous pour que l'univers tout entier, peu à peu à partir de nous, comme à partir de tous nos frères, soit saisi par cet élan, ce dynamisme qui le conduira jus­qu'à Dieu. Que cette grâce soit faite à Alexandre, qu'elle soit faite à ses parents et à chacun d'entre nous, afin que nous renouvelions aujourd'hui notre propre baptême, que nous nous remettions dans le chemin de notre baptême, que nous fassions resplendir en nous l'élan et la grâce de notre baptême.

 

AMEN