LE FEU DU MAL ET LE FEU DU BUISSON ARDENT

Ml 3, 19-20 ; 2 Th 3, 7-12 ; Lc 21, 5-19
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année C (16 novembre 1986)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Parler de la fin du monde, c'est se projeter en imagination vers ce bout, vers cette fin là où toutes choses se déchaîneront les unes contre les autres. Et l'évangile nous dit aujourd'hui : "Oui, il y aura des tribulations, des persécutions, des guerres, des bouleversements". Tout cela le Christ l'affirme avec force. Mais Il ajoute : "Sachez vraiment discer­ner qu'il s'agit là du mal," c'est-à-dire "ne vous ef­frayez pas, ne vous laissez pas abuser car ces mani­festations sont toujours une parodie, une caricature de mon œuvre. Mais ce n'est pas mon œuvre. Distin­guez vraiment le mal comme le mal et continuez à l'appeler mal".

Qu'est-ce que le mal ? Entendez bien l'évan­gile, frères et sœurs, ces persécutions, ces boulever­sements, ces guerres, s'acharnent contre le nom de Dieu, car il est l'Esprit du néant, de la négation, de l'autodestruction. Ainsi plus qu'une privation de bien, ces manifestations de fin du monde prouvent que dans le mal s'exerce l'action d'une liberté qui nie, parodie, caricature l'œuvre de Dieu. Un parasite, un imposteur qui dénature l'être, le troue d'abîmes, le ramène vers le néant d'où Dieu l'a tiré, voilà Satan. Mais le Christ ajoute en même temps : "Oui vraiment avant tout cela on vous persécutera, ce qui provoquera votre témoi­gnage. Mettez vous donc dans l'esprit que vous n'avez pas à préparer d'avance votre défense car Moi Je vous donnerai un langage et une sagesse à quoi nul de vos adversaires ne pourra résister ni contredire", un langage et une sagesse, voilà ce qui nous sera donné pour que nous puissions traverser ce déchaî­nement de violence, ce feu qui s'acharne contre toute vie. Cela seul saura nous faire résister en nous cons­tituant des ferments d'éternité. Alors nous traverse­rons les bouleversements du monde et nous verrons au-delà de ce feu, un autre feu qui, lui, tiendra : le Christ, le Christ en gloire, le buisson ardent, comme un feu nouveau au sein d'un buisson qui est le monde, mais un feu qui ne consume pas ce monde et qui est comme le Christ en nous.

Mais avant de contempler le feu du buisson ardent, avant que nos yeux s'exercent à contempler ce Christ en gloire dont la lumière n'égalera aucune des lumières connues, il faut que le feu brûle toutes les ronces de nos chemins, il faut que le feu brûle le mal qui empêche ce vrai buisson d'apparaître au monde comme sa seule lumière, il faut ce long moment, il faut ce long temps pour que le feu achève de purifier et de débarrasser les chemins afin que nous puissions marcher, pèlerins dans cette vie, pour rejoindre un jour le Christ en gloire, enlever nos chaussures et nous agenouiller devant Lui. "Oui, vraiment Tu es là, Christ, dans ton buisson ardent comme une lumière, comme ma joie faite pour moi". Et appeler mal ce qui est mal, c'est savoir que c'est ce qui fait obstacle à la véritable découverte de Dieu.

Frères et sœurs, il est difficile de parler du mal. Peut-être une image nous y aidera. Imaginez que nous détachions de Dieu, de l'absolu tous ces désirs qui sont au fond de nous et au fond de chaque homme et qui poussent chaque homme à chercher Dieu, ima­ginez que nous détachions tous ces désirs assoiffés d'absolu et que nous les détachions du bien ultime qui est de chercher Dieu. Cela constitue comme une éner­gie folle, sans but, qui consiste à ravager l'être de l'homme et l'être du monde et qui se retourne contre l'homme et contre le monde. Et c'est cela le mal, l'amour détaché de Dieu qui se retourne contre l'homme et contre sa vie. Ainsi le mal, c'est cette somme de soif de Dieu qui a oublié Dieu, qui s'est détaché de Lui et qui se consume comme un feu ef­froyable sur lui-même, un feu de destruction, d'anéantissement, de négation. Et qui sommes-nous par rapport à ce mal ? et quelle puissance avons-nous par rapport à ce mal ? Nous avons l'Église et nous avons l'Esprit qui souffle dans l'Église.

Mais méfions-nous de ne pas nous prendre nous-mêmes pour cet Esprit, de ne pas discerner pour notre propre compte ce qui est mal et ce qui est bien, car c'est l'Esprit qui est en nous, à travers l'Église qui discerne et qui nous donne ce langage et cette sagesse dont nous parle l'évangile. Méfions-nous de ne pas confondre nos propres états d'âme, nos propres frayeurs et la mission de l'Église. Le Christ l'a en­voyée en mission afin qu'elle soit sur ce chemin à brûler toutes ces broussailles et ces épines qui empê­chent le véritable buisson d'apparaître au fond de l'ho­rizon. Nous sommes envoyés avec l'Église, dans l'Église, car nous sommes dans l'Église, et le Christ nous demande simplement d'avoir de la constance, d'être fidèles. Il ne nous laisse rien comme armes face à ce mal qui se déchaîne. Simplement Il veut que nous comprenions où est le mal. Il veut que nous compre­nions que, Lui rentrant dans le monde pour tous ceux qui se refusent à Lui, c'est comme une absence de bien terrible qui se retourne contre nous.

Et, frères et sœurs, le mal ce n'est pas sim­plement l'absence de bien, mais c'est comme l'exer­cice d'une intelligence qui caricature, qui parodie, et c'est là où le langage et la sagesse sont nécessaires, afin de voir que c'est vraiment contre Dieu que s'exerce ce mal, et donc contre nous, une constance, une sagesse c'est d'annoncer cette nouvelle toute nou­velle : un Christ ressuscité.

C'est l'argument le plus décisif que nous puis­sions avoir contre le mal, et le plus puissant : le Christ en croix, qui est aussi le Christ en gloire qui est ce buisson de lumière et de salut qui nous est donné.

Frères et sœurs, notre puissance elle est là, dans notre constance et notre fidélité afin de viser par notre regard au-delà, ce buisson ardent, cette lumière à laquelle nous sommes promis. Et tout commence pour nous par, jour après jour, à chercher cette lu­mière. Tout comme, avec l'aide de ce langage et de cette sagesse promis par le Christ pour que nous puis­sions dès ici-bas poser de vrais actes, des actes por­teurs de Dieu, signifiant notre désir de Dieu.

Léon Bloy écrivait ceci : "Tout homme qui produit un acte libre projette sa personnalité dans l'infini, s'il donne de mauvais cœur un sou à un pau­vre, ce sou perce la main du pauvre, tombe, perce la terre, troue les soleils, traverse le firmament et com­promet tout l'univers".

 

 

AMEN