L'AMOUR DE DIEU ET LES CONSÉQUENCES DE NOTRE PÉCHÉ
Dn 12, 1-3 ; He 10, 11-14 + 18 ; Mc 13, 24-32
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année B (17 novembre 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
En ces dernières semaines de l'année liturgique, les textes que l'Église nous propose nous tournent vers les derniers temps. Vous venez de l'entendre, l'évangile nous parle de la fin du monde et du retour du Christ, et le texte du prophète Daniel que nous lisons tout à l'heure était une des affirmations les plus claires et nettes de toute l'Écriture à la fois de la résurrection de la chair et aussi de la récompense éternelle et de la damnation éternelle. Tout cet enseignement nous conforte donc à ce qu'on appelle les fins dernières de l'homme, les fins ultimes et nous conforte aussi par là même avec le problème du mal dans le monde et du mal dans notre cœur.
Je ne prétends pas, en quelques instants, vous parler de façon complète et dans tous ses détails de ce problème du mal qui est un des grands problèmes qui habitent depuis toujours et qui inquiètent d'angoisse le cœur de l'homme. Je voudrais simplement attirer votre attention et méditer quelques instants sur un point très particulier qui a trait à la relation entre Dieu et le péché de l'homme.
Nous avons l'habitude et l'on nous a donné l'habitude, par beaucoup de présentations de cette relation entre Dieu et l'homme pécheur, de considérer qu'il y a, de la part de Dieu, la volonté de récompenser celui qui fait le bien et de punir celui qui fait le mal. Souvent cette damnation éternelle, l'Enfer dont il est parlé dans ce texte du prophète Daniel, nous est présenté comme la punition que Dieu inflige à ceux qui ont fait le mal. Et quand nous voulons établir un lien entre l'existence de cette punition éternelle du pécheur avec l'amour infini de Dieu, nous sommes quelquefois gênés et nous ne savons pas bien comment les choses peuvent coexister ensemble, comment un Dieu d'amour peut punir éternellement ses enfants parce qu'ils ont péché. En général on fait appel à la justice de Dieu qui viendrait, en quelque sorte contrebalancer, équilibrer son amour. Par son amour Dieu voudrait notre bien, mais en raison de sa justice, Il doit punir le mal que nous avons fait. Et ceci n'est pas entièrement satisfaisant pour notre esprit et pour notre cœur. Alors je voudrais attirer votre attention sur un point auquel nous pensons trop rarement : c'est que notre péché, le mal que nous accomplissons, a une objectivité. Il a des conséquences objectives.
Il faut distinguer, si vous le voulez, dans notre péché, deux aspects : d'une part ce que j'appellerai la culpabilité, c'est-à-dire cette volonté mauvaise, ce refus de l'amour qui fait l'essence même du péché et qui est dans notre cœur, ce choix mauvais de notre liberté, car il n'y a d'amour que libre, on ne peut répondre à une offre d'amour que part un amour aussi libre que cette offre : et personne ne peut contraindre quelqu'un à l'aimer en vérité, sinon ce ne serait plus l'amour, ce serait une obligation. Il y a donc dans le péché ce refus de l'amour qui est proposé et qui est, évidemment, l'essentiel du péché que j'appelle la culpabilité.
Mais il y a aussi le désordre qu'entraîne le péché. Car cette volonté mauvaise, ce refus d'amour qui habite mon cœur et que je peux ensuite regretter, qui peut m'être pardonné, cette volonté mauvaise, ce refus d'amour entraînent un certain nombre de conséquences objectives qui sont une sorte de destruction. Prenons un exemple. Si je prends à un de mes frères ce qui lui appartient, il y a eu dans mon cœur une volonté mauvaise de m'approprier ce dont il avait besoin, ce qui n'était pas à moi, c'est ce qu'on appelle le vol. Ayant volé l'un de mes frères, je peux ensuite regretter ce péché et je peux m'en confesser : mais le désordre que j'ai établi en lui enlevant ce qui lui appartenait, ne sera réparé que si je lui rends les biens que je lui ai soustraits. Et si je me confessais sans lui restituer les biens que je lui ai pris, le désordre demeurerait. Toutes les fois où le désordre peut être réparé de façon facile, cela fait partie évidemment de la conversion que de prendre la résolution de réparer ses torts. Mais quelquefois le désordre reste irréparable. Si au lieu de voler à quelqu'un ses richesses, l'un ou l'autre de ses biens, j'ai volé sa réputation en disant du mal de quelqu'un, je pourrai essayer certes de réparer le désordre que j'ai établi en allant retrouver une par une toutes les personnes à qui j'ai dit du mal de mon frère. Mais il faudrait aussi que j'aille retrouver toutes les personnes à qui ces personnes ont parlé, et ainsi de suite. Il est fort vraisemblable que je n'arriverai jamais tout à fait au bout et que le mal que j'ai fait sera, dans ses conséquences, dans le désordre qui s'en est suivi, donc irréparable. A supposer même que j'arrive à faire le tour complet de toutes les personnes à qui j'ai dit du mal, de toutes celles à qui ces personnes ont répété le mal que j'avais dit, et de toutes celles qui ont ensuite répété encore le mal qu'on leur avait dit que j'avais dit, à supposer que j'arrive à faire le tour de tout le monde, encore faut-il que l'on me croie. Car quand on dit du mal, il en reste toujours quelque chose. Et il y a un souvenir mauvais, une acquisition néfaste qui demeure de toute façon. Ceci nous montre bien que le fait de regretter mon péché, de confesser mon péché, de faire pénitence pour mon péché ne suffit pas toujours à en réparer totalement les conséquences néfastes.
Les exemples que j'ai pris sont des exemples simples où des conséquences du désordre occasionné par mon péché étaient faciles à déterminer. Mais il y a beaucoup de fautes dans lesquelles les désordres occasionnés sont beaucoup plus difficiles à réparer. Car non seulement je peux faire du tort à mes frères par le mal précis que je fais à leur encontre, à l'encontre de leur réputation ou de leurs biens ou de leur vie, par exemple. Mais encore je peux faire du mal à mes frères d'une manière beaucoup plus diffuse, beaucoup plus trouble. Je peux faire aussi non seulement du mal à mes frères, mais du mal à moi-même. Car en refusant d'aimer mon frère, je fais du mal à celui que je n'aime pas, mais je fais encore beaucoup plus de mal à mon propre cœur que je vide d'amour, que je durcis, que je n'aime pas : il y a ainsi une sorte de dégradation de moi-même, par mon propre péché, qui est un désordre, une conséquence de ma faute et que le pardon ne réparera pas automatiquement.
Vous me direz : mais alors pourquoi Dieu ne répare-t-il pas aussitôt les conséquences de mon péché ? C'est que ce n'est pas si simple que cela. Nous ne pouvons pas demander à Dieu de faire sans cesse des miracles. Et quand une mécanique est cassée, il faut quelquefois longtemps pour la réparer. Et l'on ne peut pas tenir pour responsable le constructeur de la mécanique de ce que nous avons cassé. Si vous avez un accident de voiture et que vous envoyez votre Renault dans un arbre au bord de la route, vous n'irez pas ensuite accuser le constructeur des voitures Renault de ce que vous avez cassé la voiture qui vous avait été vendue. Certes cette voiture comportait un certain nombre de dangers : au-delà d'une certaine vitesse, le contrôle de la voiture était peut-être difficile : cependant ce n'est pas la faute du constructeur si vous avez abîmé cette machine. Et de toute façon, pour la réparer, même à supposer que la firme Renault accepte de participer par générosité à la réparation de votre voiture, il vous faudra beaucoup de temps, beaucoup de patience, une grande somme d'argent et beaucoup de délais.
Il en va de même, à plus forte raison, avec machine aussi délicate, aussi fragile que le cœur humain. Quand nous avons cassé notre cœur, quand nous avons déformé ce qu'il y a dans notre cœur, Dieu ne peut pas comme ça d'un coup de baguette magique, réparer ce cœur qui a été abîmé. Il faut une infinie patience, un long travail pour remettre, petit à petit tous les rouages de cette machine en place, pour essayer de réparer tout ce qui a été cassé. Et encore il faut bien comprendre que cette réparation ne peut se faire de l'extérieur, car la machine du cœur humain est une machine vivante, c'est une machine aimante : et pour que notre cœur soit réparé, il ne suffit pas que Dieu nous aime, il faut que nous réapprenions nous-mêmes à aimer. C'est beaucoup plus difficile. Dieu ne peut pas, de l'extérieur, décider que nous allons désormais être restaurés dans notre histoire antérieure. Il faut que nous acceptions d'ouvrir notre cœur à cette intervention de Dieu, que Dieu puisse mettre petit à petit son amour dans notre cœur pour qu'Il devienne notre amour et pour que nous ré-apprenions à aimer.
A la limite, il est possible que le mal que nous avons fait à notre propre cœur soit irréparable. Il est possible que, de refus d'amour en refus d'amour, nous ayons complètement cassé la machine et que, toutes les fois où Dieu essaie de nous proposer de la réparer avec nous, toutes ces fois-là nous refusions cette intervention de l'amour de Dieu. Nous fermons notre cœur, et plus nous fermons notre cœur, plus il devient difficile à Dieu de nous proposer de l'ouvrir. Il est possible que notre cœur soit totalement verrouillé, que les portes de notre cœur ne fonctionnent plus, qu'on ne puisse plus ouvrir la serrure, que les gonds ne marchent plus et que ce soit impossible d'entrer en nous, que l'amour soit définitivement exclu de notre vie. Cet aspect auquel on ne pense pas suffisamment souvent est conséquence de notre péché, non seulement autour de nous, mais à l'intérieur de nous, exprime que Dieu ne peut pas nous sauver sans nous. Dieu ne peut pas nous sauver malgré nous. Dieu ne peut pas, simplement par un décret tout puissant de son amour, décider que nous sommes sauvés. Il faut que nous acceptions d'être sauvés. Il faut que nous laissions cet amour entrer en nous et nous remplir d'amour et nous transformer. Et ce n'est pas Dieu qui nous punit parce que nous avons refusé d'aimer, c'est nous-mêmes qui, en refusant d'aimer, rendons nécessaire la réparation onéreuse de notre cœur. Et à la limite si notre refus s'enracine de façon définitive en nous, nous rendons impossible cette réparation.
S'il y a un Enfer ce n'est pas parce que Dieu veut punir les pécheurs en les envoyant en Enfer. Dieu a un cœur de Père. Dieu n'a pas d'autre désir que notre bonheur et notre salut. Dieu ferait tout et Il fait tout ce qu'Il peut pour nous sauver. Il y a qu'une chose qu'Il ne peut pas faire, c'est d'ouvrir notre cœur à notre place : car ce ne peut être que par un acte libre que nous acceptons d'être aimés. Ne parlons pas encore d'aimer nous-mêmes, mais simplement d'accepter d'être aimés. Cela Dieu ne peut pas nous forcer à être aimés. Il faut que nous ouvrions notre cœur à cet amour. Et si nous le fermons, c'est alors que nous créons par nous-mêmes notre propre damnation et notre propre perte et notre destruction.
Vous le voyez frères, quand nous réfléchissons à ce problème du mal et à ce problème de notre péché, des conséquences de notre mal, n'oublions pas toutes la gravité, toute la profondeur, toute l'objectivité de ce péché. Ce n'est pas simplement une petite indélicatesse, notre péché, ça peut être la ruine, la destruction de ce que nous sommes en profondeur. Et Dieu qui veut de toutes ses forces que nous soyons heureux, ne peut se heurter qu'à un seul obstacle insurmontable, c'est celui de notre refus d'amour, de notre refus d'être aimés.
Que la réflexion que l'Église propose en ces dernières semaines de l'année liturgique sur les fins dernières de l'homme, nous invite à comprendre la gravité de l'enjeu.
Dieu nous propose le bonheur, Dieu nous propose son amour, il faut que nous acceptions son offre.
AMEN