UNE AUTRE MESURE

Pr 31, 10-13+19-20+30-31 ; 1 Th 5, 1-6 ; Mt 25, 14-30
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année A (18 novembre 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Je savais que Tu es un Maître exigeant et âpre au gain, alors j'ai pris peur, j'ai enfoui ton talent dans la terre, le voici. Tu as ton bien ". Frères et sœurs, voilà une parabole, celle des talents qui n'est pas faite pour rehausser l'image de marque du secteur public. Imaginez en effet, rassurez-vous c'est un rêve que tous les membres de la fonction publique, à commencer par les ministre eux-mêmes, et que tous les employés des secteurs nationalisés, se présentent à la fin de chaque mois, devant Marianne et qu'ils lui disent : "O Marianne, tu nous as confié du travail pour un salaire de six mille francs, mais j'ai travaillé pour douze mille francs" Evidemment si tout marchait comme cela dans notre bon pays, il y a longtemps que ce serait l'effondrement de l'économie japonaise et une chute vertigineuse du dollar. Mais en réalité, si je fais exprès de transposer de façon moderne cette parabole des talents, c'est pour bien montrer ce qu'elle pouvait avoir de provocant, même pour l'auditoire de Jésus. Simplement il s'agit de savoir où exactement elle provoquait cet auditoire et où exactement, aujourd'hui, elle doit nous provoquer.

En effet, en écoutant cette parabole, parce que nous sommes des hommes de la terre et des hommes du calcul, nous avons instinctivement envie d'avoir peur, J'ai entendu très souvent des gens me dire qu'ils avaient peur de Dieu parce qu'Il leur avait confié des talents et qu'eux avaient été incapables de les faire fructifier. Et cette parabole entretenait en eux une sorte de paralysie, un état de crainte, ils n'osaient pas faire plus parce qu'ils avaient l'impression, pour ainsi dire, que tout était déjà perdu. Il leur semblait que ce Dieu qui confiait des talents, était un Dieu calculateur, qui misait sur un rapport certain de ses talents, et que, par conséquent, plus on recevait plus on avait de raisons d'avoir peur et d'être, pour ainsi dire, inhibé.

A ce compte-là, la parabole des talents, au lieu de nous engager dans l'histoire et l'aventure du Royaume, serait au contraire comme une sorte de frein qui paralyserait notre activité parce qu'on aurait toujours peur d'être en défaut dans la reddition des comptes, lorsqu'il faudrait nous trouver devant le maître pour Lui rendre plus qu'Il ne nous donne. Inutile de dire, vous l'avez compris, que c'est précisément cette attitude que critique Jésus dans la réaction du mauvais serviteur qui a peur devant son maître.

Mais alors comment comprendre cette parabole ? Elle nous explique qu'en réalité, notre comportement vis-à-vis de Dieu est la plupart du temps conditionné par l'image même que nous nous faisons de Lui. Si le serviteur n'a rien osé faire, c'est parce qu'il pensait que son Dieu était un Dieu de calcul, un Dieu qui mesure, qui tient des comptes. Et cela a tellement marqué notre propre mentalité, que nous avons l'impression, par exemple, que le Livre de Vie dont il est question dans l'Apocalypse, est précisément un livre de comptes dans lequel est pesé avec minutie et même avec une certaine cruauté, le poids de nos bonnes et de nos mauvaises actions. Il est évident que si on éduquait un enfant dans cette perspective, si ses parents, chaque soir, disaient à cet enfant : "tant de fois tu as été méchant, tant de fois tu as été gentil, et, par conséquent tu auras une récompense de tant ou bien tu auras une punition de tant", il est évident que ce pauvre enfant serait paralysé de peur et resterait dans un état complètement infantile et n'avancerait en rien.

En réalité, ni en matière d'économie ni en matière de pédagogie, on ne peut fonder valablement la manière de se comporter uniquement sur des calculs. La rentabilité elle-même et je crois que c'est un des aspects de cette parabole n'est pas simplement le fruit de prévisions, de calculs ou de mesures. Et pour bien comprendre cette parabole, je voudrais examiner un cas de figure qui n'y est pas envisagé. Imaginons qu'il y ait un quatrième serviteur qui vienne auprès du Seigneur et qui lui dise. 'Tu m'as confié trois talents, j'ai fait tout ce que je pouvais pour les faire fructifier. Je me suis donné un mal énorme, j'ai choisi les meilleurs placements, j'ai essayé de fonder une P.M.E, mais en réalité, à cause de la crise, ça n'a pas marché".  Que dirait le maître ? Il dirait : "C'est bien, bon et fidèle serviteur, je t'avais confié un bien, tu as tout fait pour essayer de le mettre en valeur sans y parvenir. Entre quand même dans la joie de ton maître". Vous comprenez à ce moment-là que le sens profond de la parabole des talents n'est pas un affaire de comptabilité, comme si Dieu était mesquin et avait besoin de rentrer dans ses frais et dans ses fonds.

En réalité, cette parabole est celle de la générosité de Dieu, de la reconnaissance par l'homme de cette générosité de Dieu, et de la nécessité pour l'homme d'agir en conséquence c'est-à-dire d'agir selon la générosité de Dieu. Quand le Christ quitte cette terre, Il part pour un long voyage et Il nous confie les biens les plus précieux dont il est le maître, Lui qui est le Seigneur de la création et de l'Église, Il nous confie le monde comme sa création, et surtout Il nous confie l'Église comme sa nouvelle création. C'est pour cela que les serviteurs sont appelés à la fin "serviteurs bons et fidèles", ils sont bons à cause de la générosité de Dieu qui leur a fait confiance, et ils sont fidèles de la fidélité de Dieu qui a compté sur eux en remettant entre leurs mains toutes les richesses qu'Il était venu apporter sur la terre. Mais voilà, ces richesses sont des richesses dynamiques qui entraînent par elles-mêmes un certain mouvement de fructification. Ces richesses et ces talents, cela s'appelle la liberté de l'homme, cela s'appelle la grâce de Dieu, la présence de l'Esprit, la force de la charité, Et par conséquent, quand l'homme reçoit ces talents, il est pour ainsi dire emporté malgré lui, dynamisé, poussé à vivre selon le Don même de Dieu, parce que Dieu a été généreux, il faut que l'homme qui a reçu la générosité de Dieu vive selon cette générosité, parce que Dieu a pris le risque terrible d'aimer les hommes jusqu'au bout, il faut que l'homme prenne le risque d'aimer Dieu jusqu'au bout, parce que Dieu a été libre de nous créer en un acte d'une merveilleuse gratuité, il faut que l'homme fasse fructifier le don de la liberté dans une économie de gratuité absolue pour son Seigneur et pour son maître. Et à partir de ce moment-là l'homme ne comptabilisera plus les dons que son maître lui a confiés.

Loin d'être une parabole de la paralysie, de la crainte et de la peur, loin d'être une parabole de la mesure et du calcul, je dirais que c'est une parabole du risque et de l'aventure, du risque que Dieu prend pour l'homme et du risque que l'homme doit prendre pour Dieu, de la générosité de Dieu pour l'homme dans sa liberté créatrice et salvatrice, et de la réponse généreuse et libre de l'homme dans la dynamique même du don qui lui a été fait.

Frères et sœurs, l'application de cette parabole à notre propre existence aujourd'hui est évidente. Le Royaume de Dieu n'est pas un royaume d'assistés, le Royaume de Dieu, c'est Dieu qui fait des êtres libres, autonomes et capables de se donner. Il n'y a que dans ce don de soi que l'homme trouve la pleine mesure du don de Dieu en lui, et en même temps trouve la plénitude de son épanouissement dans la joie de rencontrer son Dieu. "Maître, Tu m'as confié cinq talents, en voici cinq autres que j'ai gagnés". Et l'homme rencontre alors la splendeur de l'amour de son Dieu qui l'accueille et lui dit "entre dans la joie de ton Maître".

A quelque plan que ce soit, et je pense plus spécialement au plan de notre vie familiale, cette générosité de Dieu et ce don de soi qui en résulteront  quelque chose de très évident et de très grand. Dans une famille, les talents ce sont précisément les enfants, car ils concrétisent visiblement et de façon continuelle, au cœur d'une vie familiale, ce don de Dieu :"Seigneur, Tu m'as confié des talents, Tu m'as confié de donner la vie. Eh bien, voici cette vie que je te donne, et ce sont mes enfants". Et à ce moment-là on comprend la dynamique profonde de cette vie familiale qui est, tout en donnant la vie, d'avoir la joie et le bonheur de la faire grandir, de la faire s'épanouir, de la magnifier, de la célébrer dans ce geste qui est toujours un don de soi de la part des parents et qui est cette merveilleuse fructification de leur amour, de leur tendresse et de tout ce qu'ils sont, à travers ces fils qu'ils donnent au Seigneur.

Frères et sœurs, il se trouve qu'aujourd'hui, dans le mémento des morts, nous ferons mémoire d'un poète qui est mort, il y a environ deux mois, je veux parler de Pierre Emmanuel. Un jeune poète qui le connaissait bien et qui vient souvent prier ici, avec nous dans cette église, qui lui avait souvent parlé de notre communauté, nous a demandé qu'un jour, dans une eucharistie du dimanche, on fasse mémoire de lui. Et vous permettrez que pour terminer cette méditation sur la parabole des talents, je reprenne simplement deux tout petits fragments de son œuvre poétique. A travers sans doute ce que lui-même a vécu en essayant, par tout ce qu'il était, de servir son Dieu humblement, il peut nous faire percevoir le mystère du mauvais serviteur et celui du bon serviteur, celui du mauvais serviteur est évoqué à travers la figure de Caïn : Caïn parle de Dieu et il dit simplement ceci qui est tout à fait étonnant : "Je n'attends rien de Lui, Il est mon exacte Loi". Tout le drame de Caïn est dans ce mot "exacte". "Il est mon exacte Loi". A ce moment-là, d'une certaine manière, il n'y a plus rien à attendre, on fait simplement ce qu'on a à faire comme si cela ne nous intéressait pas, et surtout comme si cela n'intéressait pas Dieu. Le deuxième texte où je vois le symbole du bon serviteur nous propose la figure de Jacob, celui qui a combattu durant toute la nuit et qui a été aux prises avec son Dieu. En réalité ce combat n'a pas été facile, il a été épuisant pour l'homme, comme c'est épuisant de se battre pour faire fructifier les talents. Mais voici : "Jacob sait, loin de toute raison ou déraison humaine, une immense raison lui écarte les bras l'oblige à prendre une autre mesure, à crier "joie."

Frères et sœurs, un jour aussi nous paraîtrons devant le Seigneur et il ne faudra pas garder les talents serrés contre nous, mais il faudra que le Seigneur lui-même, le Verbe, le Logos, l'immense raison, nous écarte les bras. Et d'une manière tout à fait inouïe, nous arriverons les mains vides, les bras vides, parce que la mort est l'ultime configuration à la mort de Jésus-Christ. Et le Seigneur lui-même nous fera prendre alors une autre mesure : "C'est bien, bon et fidèle serviteur". Et en vérité ce n'est peut-être pas nous d'abord qui crierons "joie", mais c'est Lui qui dira : "entre dans la joie de ton Maître".

 

AMEN