LA FIN DES TEMPS, ENFANTEMENT DU MONDE NOUVEAU

Dn 12, 1-3 ; He 10, 11-14 + 18 ; Mc 13, 24-32
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année B (15 novembre 2009)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL 


Rome : Arc de Titus - Les trésors du temple
Frères et sœurs, nous avons l'habitude de considérer les catastrophes dont nous parle l'évangile, ce soleil qui s'obscurcit, la lune qui perd son éclat, les étoiles qui tombent du ciel sur la terre, nous avons l'habitude de considérer cela comme une présentation symbolique, poétique, de la fin du monde. Effectivement, c'est une lecture possible.

Je voudrais avec vous, réfléchir sur la portée de ces paroles du Christ. Ce que nous venons d'entendre est la deuxième partie de ce qu'on appelle le Discours eschatologique de Jésus (eschatologique, cela veut dire l'annonce de la fin). C'est la deuxième partie. Pour bien comprendre ce que je voudrais vous dire, il faut que nous remontions à la partie précédente, au début de ce Discours eschatologique. Au début du chapitre treizième, saint Marc nous dit : "Comme Jésus s'en allait hors du temple, un des disciples lui dit : Maître, regarde quelles pierres, quelle construction ! Et Jésus lui dit : de cette construction il ne restera pas pierre sur pierre, qui ne soit jetée bas" (Mc 13, 1-2).

C'est donc à propos du temple que Jésus prononce ce discours, ces paroles sont le point de départ de ce développement : "la fin", c'est la fin du temple de Jérusalem, sa destruction. Il y a donc tout d'abord une annonce par le Christ d'une épreuve qui va tomber sur la ville sainte, la ville de Jérusalem et qui va aboutir à la ruine de la ville et en particulier à la destruction du temple. Et au milieu de cette annonce, Jésus insère une autre annonce, celle de la fin du monde, de la fin des temps. Il y a des commentateurs qui ont dit que Jésus se trompait sur l'ordre des événements, puisque la ruine du temple a effectivement eu lieu en 70 après Jésus-Christ, quand Titus s'est emparé de la ville de Jérusalem et l'a détruite, tandis que la fin du monde, nous l'attendons toujours. Il y a donc un délai entre ces deux événements qui fait que leur rapprochement au premier abord nous paraît un peu artificiel.

Mais en réalité, je crois que ce rapprochement est extrêmement profond. La ruine de Jérusalem est un de ces événements militaires qui se produisent régulièrement dans le monde, c'est le résultat d'une guerre, et donc des destructions qui suivent cette guerre. Il y a dans l'histoire un grand nombre de guerres analogues, celle-là est particulièrement remarquable pour les juifs auxquels s'adresse Jésus parce que c'est la ruine de leur propre ville et de leur propre temple, donc, cela a eu une importance emblématique à leurs yeux. On peut dire que cette destruction du temple de Jérusalem est comme le prototype de toutes les destructions qu'accumulent les hommes pendant les guerres.

D'ailleurs, dans sa réponse immédiate, Jésus leur dit : "Prenez garde qu'on ne vous abuse. Il en viendra qui diront : c'est moi le Messie. Lorsque vous entendrez parler de guerres et de rumeurs de guerres (la ruine de Jérusalem est le fruit d'une guerre), ne vous alarmez pas, il faut que cela arrive et ce ne sera pas encore la fin" (Mc 13, 5-7). Jésus présente bien cette ruine du temple de Jérusalem non pas comme la fin des temps mais comme un événement antérieur. Il va s'exprimer de façon très claire : "Il faut que cela arrive, mais ce ne sera pas encore la fin. On se dressera nations contre nations, royaumes contre royaumes, il y aura des tremblements de terre et des famines, ce sera la commencement des douleurs de l'enfantement" (Mc 13, 8). Le commencement … La ruine de Jérusalem est comme un signe avant-coureur de toutes les ruines qui vont parsemer le monde, de toutes ces guerres, mais Jésus dit : "Il y en aura, n'ayez pas peur, ce n'est pas encore la fin, c'est le commencement des douleurs de l'enfantement". Ces ruines, ces guerres, ces désastres, c'est un enfantement d'un monde nouveau qui va naître des ruines de ce monde ancien, dont la ruine du temple de Jérusalem est le premier indice. C'est pourquoi Jésus peut dire : "Cette génération ne passera pas que tout cela soit arrivé" (Mc 13, 30).

Dans la suite du Discours, Jésus enseigne à ses disciples de ne pas se laisser tromper si on leur dit : le Christ est là, le Christ est ici (Mc 13, 21-22). Et l'on en arrive alors au texte que nous venons de lire où l'on passe d'un seul coup des événements particuliers à des événements cosmiques. Ce que Jésus annonce, c'est que de guerre en guerre, de ruine en ruine, de catastrophe en catastrophe, petit à petit le monde lui-même va se détruire, l'univers va s'écrouler. C'est bien ce que nous ressentons aujourd'hui où nous avons l'impression que notre façon d'utiliser le monde va entraîner presqu'inévitablement sa ruine, que du fait des guerres fratricides, de la bombe atomique, du changement climatique et d'autres pollutions de notre monde va se produire la ruine de ce monde.

La vérité, c'est cela. Les hommes, par leur péché, produisent les guerres, produisent l'usure du monde. Ce monde petit à petit s'épuise, il perd de ses forces, il perd de ses capacités de vie. Ce que Jésus nous annonce, c'est que cette épreuve qui correspond en réalité à toute l'histoire des hommes, ce n'est que le commencement des douleurs de l'enfantement. C'est un commencement qui dure très longtemps, cela fait des siècles et des siècles que les hommes se déchirent, se détruisent, qu'ils ruinent la planète. C'est le commencement des douleurs et Jésus nous révèle qu'à travers cette mort du monde, il y aura un enfantement, celui d'un monde nouveau, exactement comme Jésus meurt sur la croix et ressuscite pour une vie nouvelle au matin de Pâques, exactement comme nous mourrons chacun à notre tour, mais pour ressusciter nous aussi à la fin des temps.

Il y a donc un parallélisme entre la Pâque du Christ, la Pâque de chaque être humain, et puis la Pâque de l'humanité, la Pâque de l'univers, qui sera une création nouvelle car Dieu est capable de faire jaillir la vie de toute la mort que nous sommes capables nous, d'accumuler. C'est cette espérance, c'est cette certitude, c'est cette orientation de notre cœur vers la joie, vers la vie, vers la résurrection de toutes choses que nous devons porter en nous quand nous célébrons en fin d'année liturgique ce temps de la fin. La fin, ce sera le jaillissement, la naissance d'un monde nouveau et c'est ce que le prophète Daniel nous annonçait dans la première lecture : "Ce sera un temps d'angoisse tel qu'il n'y en a pas eu depuis que la nation existe, mais un grand nombre de ceux qui dorment au pays de la poussière s'éveilleront pour la vie éternelle" (Dan. 12, 1-2).

Frères et sœurs, que nous vivions non pas bêtement dans un confort que nous imaginons définitif, mais que nous vivions dans l'attente fervente de ce jour où le Christ, à travers nos péchés et les ruines qu'ils entraînent, fera jaillir la vie.

 

AMEN