QUAND SONT DÉTRUITS LES TEMPLES DE NOS VIES
Ml 3, 19-20 ; 2 Th 3, 7-12 ; Lc 21, 5-19
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année C (13 novembre 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Jérusalem : ruines de la ville ancienne
"En vérité, je vous le dis, de tout ce que vous voyez et contempler, il ne restera pas pierre sur pierre ". Frères et sœurs, il y avait dans le cœur des disciples ce jour-là, et des auditeurs de Jésus une sorte de satisfaction bien légitime. C'étaient des gens très pieux, très pratiquants qui étaient dans le temple ce jour-là et qui, dans une sorte d'émerveillement très spontané faisaient remarquer au Seigneur à quel point ce temple était beau. Pour eux c'était dire d'abord combien il merveilleux pour son peuple, pour une civilisation malgré toutes les difficultés auxquelles il était affronté, notamment l'occupation par les romains, d'avoir pu, à travers beaucoup de déboires et de manœuvres politiques sans doute mais d'être arrivé tout de même à traduire sa foi dans les pierres de ce grand Temple de style un peu hellénistique, un peu remis au goût du jour mais qui n'en était pas moins quelque chose de très beau et de très grand, un témoignage assez impressionnant de cette foi dont il y avait lieu d'être fier.
Fierté tout à fait légitime, car ce temple était beau, Hérode y avait mis le prix, tout le monde avait aidé à sa construction, et au fond les disciples, ce jour-là, étaient à peu près aussi fiers de leur temple que nous le sommes de nos cathédrales. On ne peut pas les critiquer là-dessus. De plus, le Temple, pour tout bon juif, était le signe de la présence de Dieu au milieu de son peuple, au milieu du monde. Jérusalem est "l'escabeau des pieds de Dieu". C'est comme cela qu'on se représentait les choses, Dieu était assis dans les hauteurs au-dessus des nuages, sur la voûte du firmament, c'est pour cela qu'elle était solide, et à un moment donné, par pure grâce, par pur amour, Il avait posé ses pieds sur terre. C'est à Jérusalem que s'étaient arrêtés les pas de Dieu qui avait fait son itinéraire depuis le Sinaï, qui avait traversé le désert, marché dans la colonne de nuée à la tête de son peuple et qui, un beau jour après bien des pérégrinations, avait décidé de s'arrêter à Jérusalem. Par conséquent, l'arche d'Alliance, le Temple, était le point de contact entre l'humanité et Dieu, entre la terre, l'univers cosmique et Dieu. Tout passait par le Temple, par l'arche d'Alliance, toute bénédiction de Dieu venait sur le monde à travers ce lieu même qui est Jérusalem. C'était donc pour tout juif de l'époque le signe même de la permanence de Dieu au milieu du monde. Plus de Temple, mais c'est que Dieu a disparu de chez les hommes ! Plus de Loi : mais c'est que Dieu n'est plus Dieu parmi les hommes ! Peut-être est-Il, tout seul dans sa gloire ? Béni soit-il mais on ne le voit plus, Il n'est plus là !
C'est alors que le Christ profère un véritable blasphème pour ces oreilles pieuses et pratiquantes. Il dit : "de tout ce que vous voyez, il ne restera pas pierre sur pierre". C'est là qu'il faut de la finesse et ne pas interpréter les paroles de Jésus selon nos catégories modernes qui ne veulent rien dire à cette époque. Nous-mêmes, à cause d'une conception faussement universaliste de la foi chrétienne, nous pensons qu'après tout il est normal que le Christ ait émancipé ses disciples, qu'Il les ait libérés de cette espèce de religion dans laquelle on était si attentif aux pierres, aux lieux, au rituel des sacrifices. Le Christ serait venu apporter une religion en esprit, c'est une sorte de communion d'idée et de pensée qu'on retrouve aussi bien chez les francs-maçons ou chez les rose-croix, une sorte de pure communauté spirituelle transcendant toutes les données historiques, tous les actes concrets qui jalonnent une vie, l'histoire d'un peuple, et qui structurent une existence religieuse. A ce moment-là, le Christ serait venu pour abolir cette Loi et ces pratiques, ces choses si simples et si concrètes, pour purifier une mentalité religieuse trop attachée aux geste et aux rites, pour développer en nous la religion "en esprit et en vérité". Et par rapport au peuple juif, nous aurions cette supériorité de l'esprit, des grandes idées. Nous savons ce qu'il en coûte de tomber dans les grandes idées : cela finit par donner des idéologies, et à force de jouer à l'apprenti sorcier avec des idées et les idéologies, l'homme se détruit lui-même. En réalité, lorsque le Christ prophétise sur la destruction du Temple et sur le fait que toutes ces pierres qui sont si merveilleusement ajustées vont tout à coup se détacher les unes des autres et s'écrouler, tomber à terre, il ne faudrait pas prendre cela pour l'annonce prophétique d'une religion purement spirituelle. Ce serait un grave contresens.
Mais alors, que Jésus veut-Il nous dire ? Et bien ! Il veut nous dire quelque chose d'extrêmement actuel et qui nous concerne nous, aujourd'hui, car nous sommes aussi le peuple de Dieu, nous sommes l'Israël nouveau, que le Christ a fondé et scellé dans le sang de la croix. Et nous avons à entendre aujourd'hui cette Parole comme les disciples l'ont entendue. Aujourd'hui encore nous est dit à chacun d'entre nous que de tout ce que nous voyons de grand de beau, il ne restera pas pierre sur pierre. Le Temple représentait la permanence de la présence de Dieu, l'identité de la présence de Dieu, à travers le temps : les générations se succédaient et mouraient, elles se remplaçaient les unes les autres, mais le Temple demeurait de génération en génération comme lieu de rassemblement, lieu de la confession de la foi, objet de la foi. Et il était le symbole même de la présence de Dieu au milieu du peuple. Or, Jésus dit à ses disciples, et par conséquent à Israël, à son peuple : désormais la manière dont Dieu va passer au milieu de vous, peuple d'Israël qui vous rassemblez dans le Temple, dans les remparts de Jérusalem, la manière dont Dieu va passer maintenant ce n'est plus dans la pérennité de la pierre qui n'est qu'un signe de la présence de Dieu, mais c'est à travers le feu vivant de l'épreuve et de la mort que votre Dieu va subir. Et cela, nous chrétiens, nous avons beaucoup de mal à l'admettre et à le comprendre. Dieu est venu chez nous, Il a pris chair, une chair qui meurt, une chair dont, d'une certaine manière, on peut dire qu'il ne reste pas pierre sur pierre. Le corps du Christ, ainsi qu'Il l'a proclamé de Lui-même a été détruit comme le Temple. La chair du Christ a été livrée aux mains des pécheurs que nous sommes, elle a été disloquée. Et même si ses os n'ont pas été brisés, Il a été percé d'un coup de lance, Il a été crucifié, Il a été couronné d'épines, Il a été flagellé. Le mal, la violence et le péché des hommes ont fait irruption dans ce qu'il y a de plus fragile dans un homme et qui est sa chair. Et, plus grave encore, le mal et le péché des hommes à travers l'agonie, ont fait irruption dans le cœur même de Dieu, quand Il a prié pour tous les hommes, pour qu'ils soient un en Lui. Par conséquent le Christ a été le premier Temple détruit. Le Christ Lui-même a vécu cette dislocation de Lui-même lorsqu'on l'a mis au tombeau, il ne restait pas de Lui pierre sur pierre.
Cela veut donc dire que désormais la manière dont Dieu entre dans la vie de chacun d'entre nous, qu'il soit juif ou grec, païen ou barbare, peu importe, la manière dont Dieu entre dans notre cœur dans notre vie c'est par cette espèce de rupture intérieure, de dislocation, de craquement par lequel Dieu prend place en personne et en plénitude en chacun de nous. Pour chaque être baptisé c'est vivre la destruction du Temple, vivre cette brisure intérieure de notre cœur, de notre chair qui culmine dans le moment même de notre mort. Mais vivre cette brisure et cette déchirure intérieure non pas dans un goût nihiliste d'autodestruction, dans une sorte de masochisme qui consisterait à avoir plaisir à se détruire soi-même, ce qui est anti-chrétien au dernier degré mais simplement parce qu'à partir du moment où Dieu veut passer en personne et en plénitude dans le cœur d'un homme, notre maison, notre temple, notre demeure est trop petite pour l'accueillir. Et c'est pour cela que Jérusalem sur laquelle le Christ a pleuré, Jérusalem même si elle n'a pas accueilli son Sauveur et son Messie, a été la première à vivre, comme malgré elle, la Pâque du Christ. La destruction du Temple, la destruction de Jérusalem est un signe pour nous chrétiens, et cela nous l'oublions trop souvent. Non, le signe que Dieu, comme un enfant capricieux qui en a assez du premier jouet avec lequel il s'amuse se dirait tout d'un coup : "maintenant Jérusalem, j'en ai assez, je la détruis et je passe à Rome ou à Antioche ou à Constantinople pour fonder de nouveau patriarcats et de nouveaux endroits où je vais poser les pieds" : Bien sûr que non ! Dieu fait mystérieusement vivre à Jérusalem et au Temple de Jérusalem le signe de sa Pâque. C'est le signe que le Christ, le Fils de Dieu, n'a pas abandonné Jérusalem et que, pour ainsi dire, les larmes qu'Il a semées sur cette ville l'ont introduite, comme malgré elle, dans sa Pâque.
Et, pour les premiers chrétiens qui, ne l'oublions pas, étaient pour la plupart juifs d'origine, la ruine de Jérusalem n'était pas je ne sais quel signe d'une malédiction de Dieu sur son peuple, ainsi que nous l'avons interprété plus tard, mais c'est au contraire,( et ils ont dû pleurer sur cette chute de Jérusalem et cette destruction du Temple) le premier signe que le monde entier entrait dans la Pâque, dans la dislocation. Et c'est pourquoi, à partir de Jérusalem, c'est le monde entier qui commence à frémir, à vibrer, à être ébranlé sur ses bases, à partir de la destruction de Jérusalem se produisent les affrontements des royaumes contre les royaumes, des nations contre les nations. C'est le monde entier qui est en train de craquer et de se briser dans une sorte d'unique désir que Dieu a de passer pour s'ancrer, s'enraciner définitivement dans l'histoire des hommes, même si cela doit nous coûter d'être brisé au plus profond de notre cœur, mais c'est pour y accueillir la vérité de la présence de Dieu.
Frères et sœurs, aujourd'hui encore, il y a dans notre cœur, dans notre vie, des tas de ruines. Combien de fois, dans notre propre existence, avons-nous remarqué des pans entiers de nos affections, de notre désir, de notre sagesse, de nos relations, qui ont été, comme le Temple de Jérusalem, disloqués et brisés ? Et à cause d'une sorte d'instinct de survie, nous avons passé là-dessus en disant "de toute façon, je le compte par profits et pertes". En réalité, il faut à ce moment-là que nous ayons le même regard que Dieu sur Jérusalem, quand Il voit prophétiquement sa destruction. C'est vrai qu'il y a en nous des tas de ruines, c'est vrai qu'il y a en nous un certain nombre de temples que nous croyions avoir magnifiquement construits, et nous étions en extase devant l'ajustement des pierres et des ex-voto, et nous trouvions que c'était bien joli, bien satisfaisant pour nous. Et voilà que, tout à coup, cela s'est détruit, s'est brisé dans notre vie. Alors, dans un premier moment, nous avons eu envie d'avoir du ressentiment contre Dieu. Mais pourquoi a-t-Il atteint précisément cela en moi ? Et comme des aveugles, nous n'avons pas vu que Dieu était en train de nous visiter, qu'Il plantait sa croix et que cela faisait mal et que cela déchirait, mais qu'en réalité c'était au cœur même de ces déchirements, les véritables souffrances de l'enfantement de cet homme nouveau, de ce visage éternel que Dieu, jour après jour façonnait en nous.
Frères et sœurs, que ce soit au plan de l'expérience individuelle, au plan de l'expérience du monde entier, et Dieu sait à quel point aujourd'hui, nous sommes en éveil sur ces grands craquements qui sont en train de faire frissonner le monde, au moment où le mal s'acharne contre le monde, et contre les pays les plus faibles, et la plupart du temps précisément contre les témoins même de la foi. Sachons regarder ce monde avec un regard lucide certes, car il ne s'agit pas de nous donner de faux optimismes et de fausses espérances, ce serait terrible, nous serions des faux prophètes. Sachons voir chaque fois, là où il y a souffrance, là où il y a destruction, non seulement l'œuvre du mal, ce qui est simplement un regard humain, mais aussi, ce qui est beaucoup plus difficile et beaucoup plus exigeant, dans un regard de foi que Dieu seul peut nous donner, sachons voir ce qui, mystérieusement, est construit par la main même de Dieu, sans même que nous n'y puissions rien, sans même que nous ne fassions rien, car lorsque Dieu plante sa croix au milieu de ce monde, dans les ruines du Temple et dans les ruines de notre cœur, la plupart du temps, nous ne comprenons pas et pourtant c'est Dieu qui est déjà là, c'est la fin des temps qui est commencée.
AMEN