QUAND DIEU PLEURE SUR JÉRUSALEM
Dn 12, 1-3 ; He 10, 11-14 + 18 ; Mc 13, 24-32
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année B (14 novembre 1982)
Homélie du Frère Andre GOUZES, o.p.

Jérusalem : panorama
Frères, c'est en pleurant que le Christ a proclamé ces paroles sur les derniers jours et sur son retour. C'est en regardant Jérusalem, sa Ville, Jérusalem sa mère, cette ville "qui tue les prophètes". C'est en l'aimant que le Christ a prononcé ces paroles redoutables. C'est en montant vers elle pour y mourir, comme tous ses devanciers les prophètes, qu'il révèle aux apôtres cet accomplissement. Et c'est important de le souligner, car cette annonce des malheurs et des catastrophes n'a rien à voir avec la sauvagerie d'un Dieu susceptible qui viendrait un jour détruire ce joujou d'un sou qu'il se serait fabriqué.
Non, en la personne du Fils de Dieu, la plus haute révélation de son amour, quand toutes les paroles furent accomplies, Il donna sa parole définitive, décisive, sa Parole, son Verbe, le cœur de son cœur, les entrailles de ses entrailles. Oui, en le cœur du Christ, ces larmes sur Jérusalem, en le cœur du Christ, ces soupirs sur cette seconde naissance qui viendra après cette mort, ne peuvent être que l'expression du salut et son œuvre. Et c'est bien en montant à Jérusalem, en montant vers la révélation glorieuse de la croix, en montant vers le mystère de sa Pâque, que le Christ peut bien annoncer cette grande métamorphose, peut bien annoncer ces signes prophétiques de la fin des temps, et par là, nous les révéler déjà comme associés, comme portés dans sa propre mort et sa résurrection.
Il est important de la souligner, de la dire, et de se la redire car c'est une des dimensions essentielles de notre foi chrétienne. Tellement essentielle que les premières communautés chrétiennes avaient bien le sentiment, comme nous, en célébrant la Pâque du Seigneur, de proclamer et d'annoncer son retour et d'être déjà dans la vigilance, dans la veille de cette grande transformation, de cette Pâque définitive, de cette Pâque cosmique, de cet accomplissement total et définitif de tout le créé, de tout le vivant. Et d'ailleurs, ils surent l'enseigner au peuple par différents symboles : ces églises orientées vers le retour de la lumière, cette prière dirigée dans la célébration de l'eucharistie, autant de signes pédagogiques qui montraient que cette foi apocalyptique est au cœur et porte tout le dynamisme de la foi chrétienne.
Une foi chrétienne qui serait une autosuffisance dans l'instant, qui serait simplement et c'est souvent le cas si fréquent aujourd'hui, une espèce d'utopie à l'intérieur de nos sociétés humaines, et de l'histoire humaine auto-suffisante, ne serait que trahison de cette annonce définitive qui accomplira par grâce, la grande œuvre de salut commencée par le Christ.
Voilà ce qu'en ce jour nous pouvons méditer et célébrer. D'ailleurs notre liturgie dans sa splendeur bouleversante, que signifie-t-elle en ce jour, sinon la joyeuse espérance que le temps est promis au salut, que le temps lui-même sera sauvé, que le temps ne nous conduit pas au néant, mais que le temps passe et que les portes souveraines de l'éternité dont la croix est le guide, la croix est le phare. Oui, mes frères, cette liturgie de gloire, en ce jour ne serait qu'un piètre cinéma, ne serait qu'un piètre lampion qui s'éteindrait bien vite si, déjà, dans sa beauté, elle n'était la promesse d'une éternité commencée. Et si nos devanciers dans la foi, nos pères ont entouré l'acte eucharistique, le culte eucharistique, cette célébration de la Pâque du Seigneur d'un génie prodigieux, à travers les siècles à travers les cultures, à travers les esthétismes, s'ils l'ont entouré d'une telle splendeur, d'une telle magnificence, c'est qu'à travers le mystère qui ne s'éteindra plus, ce sera la beauté éternelle même de Dieu, ce sera la gloire de son éternité.
Alors n'ayons pas peur. N'ayons pas peur de l'Apocalypse ! N'ayons pas peur de la fin. Vivons cette fin dans l'impatience de notre vie de foi aujourd'hui. Puissions-nous être saisis par cet admirable vers de Sainte Thérèse d'Avila : "Je meurs de ne point mourir". Oui, puissions-nous sentir en nous ce frémissement, cette impatience de la fin. Et ce n'est qu'à ce prix que nous pourrons véritablement vivre dans toute sa force, dans toute sa profondeur, dans toute son énergie, le présent dans ses actes les plus infimes comme dans les décisions les plus grandes. Si l'instant qui nous porte est si important, si tout instant qui passe peut révéler à un homme le salut, c'est que tout instant est déjà sur l'échelle de l'éternité et qu'il conduit à cet accomplissement, qu'il est attiré, aspiré, soulevé par lui. Que toute notre vie chrétienne, que toutes nos célébrations, que toute notre foi soit toujours sur cet horizon immense, large, tourné vers cet appel d'apocalypse.
N'ayez pas peur de l'Apocalypse ! N'ayons pas peur de ces signes puisés dans un arsenal d'images vétero-testamentaires qui traduisent non sans souffle, et sans grandeur poétique, cette transformation, cette transfiguration du réel dont les germes sont déjà donnés, dons les arrhes nous sont données. Et encore tout à l'heure dans nos mains fragiles, nous allons les recevoir ces arrhes, dans le corps mystérieux mais glorieux du Christ livré pour nous mort et ressuscité.
Oui, voilà mes frères le sens de cette apocalypse. Non point pour nous terroriser, non point pour nous aplatir dans la crainte d'un Dieu vengeur, mais au contraire, pour nous révéler le prix de cette création que d'amour Il nous donna, pour nous révéler le prix de cette Jérusalem qu'Il aima, le prix de nos cités, le prix de nos histoires, le prix de toutes nos oeuvres, le prix de cette intelligence, à l'image de la sienne qu'Il nous livra pour le meilleur et pour le pire. Oui, pour tout cela, le Christ pleura. Pour tout cela, le Christ monta vers Jérusalem, le Christ mourut et pour tout cela, déjà, Il nous entraîne dans l'espérance de sa Gloire.
AMEN