INTENDANT ET SERVITEUR DE LA FIDÉLITÉ DE DIEU
Pr 31, 10-13+19-20+30-31 ; 1 Th 5, 1-6 ; Mt 25, 14-30
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année A (15 novembre 1981)
Homélie du Frère Michel MORIN

Arles : les bienheureux
Frères et sœurs chrétiens, la liturgie de dimanche dernier nous proposait la parabole des vierges sages et des vierges folles, appel du Seigneur à la vigilance et à la sagesse, pendant la nuit de l'attente de son retour. Dimanche prochain, nous entendrons ce texte bien connu : la scène du jugement dernier dans l'évangile de saint Matthieu. Aujourd'hui, entre ces deux textes, voici la parabole des talents. Entre la vigilance la sagesse et l'accomplissement définitif, le Seigneur nous appelle à la fidélité du serviteur pendant l'absence du Maître, ce qui est beaucoup plus difficile que pendant la présence du Maître qui est là et qui regarde de près. Vous avez remarqué cette double réponse du Maître, figure du Christ, dans le dialogue avec les deux premiers serviteurs : "C'est bien bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, je t'en, confie de plus grandes, entre dans la joie de ton Maître."
Je voudrais qu'ensemble, aujourd'hui, nous réfléchissions sur cette fidélité. En premier lieu, cette fidélité dont on parle dans la foi, cette fidélité que nous essayons nous-mêmes de vivre dans les multiples situations et états de notre vie, ce n'est pas la nôtre, elle ne nous appartient pas, elle n'est pas le produit de nos efforts, elle est à recevoir. La fidélité, c'est avant tout et uniquement d'ailleurs, la fidélité de Dieu. L'Écriture révèle sans cesse cette fidélité de Dieu pour les hommes en l'évoquant de deux façons. D'abord, Dieu est un rocher inébranlable et sûr, nous le chantons aux Vigiles, dans le psaume 94 : "Acclamons le Rocher qui nous sauve". Dieu est aussi comparé à une forteresse qui est dressée au milieu des ennemis, bâtie sur un terrain ferme, qui tient pour accueillir tous ceux qui sont en danger. Dieu est un rempart, un bouclier, une enceinte de fortifications. Toutes ces images de l'Ancien Testament montrent que la fidélité de Dieu est avant tout solidité : Dieu ne varie pas, Il ne change pas, Il ne connaît pas l'alternance des humeurs ou des états. Dire que Dieu est fidèle, c'est dire qu'il est un rocher inébranlable.
L'Écriture évoque aussi la fidélité de Dieu à partir du temps qui passe, de la durée qui s'écoule. Vous connaissez ces expressions : "d'âge en âge", "pour toujours et à jamais", "de siècle en siècle". Cela évoque la constance de Dieu que n'atteignent pas les fluctuations de l'histoire. La fidélité de Dieu, inébranlable et constante s'est manifestée dans l'histoire des hommes. Lui, le Dieu fidèle a eu un coup de cœur pour l'humanité et il n'a jamais repris son amour, Il ne s'est jamais détourné de ceux avec qui il a fait un Alliance. C'est cela d'abord la fidélité, l'accomplissement d'âge en âge, de génération en génération, d'année en année, du dessein merveilleux que Dieu veut réaliser pour nous de façon constante et définitive, sans que rien puisse l'ébranler ou le faire revenir sur sa décision de vivre avec les hommes pour les sauver.
L'accomplissement de cette fidélité, c'est un enfant, son Fils Bien-Aimé, car l'enfant est toujours, doit toujours être l'accomplissement d'une fidélité solide et constante. C'est vrai pour les hommes, et à plus forte raison pour Dieu. Saint Paul et saint Jean parlent du Christ Jésus comme Parole de Dieu faite chair, qui vient accomplir l'annonce prophétique du psaume 50 : "Dieu révèle sa fidélité par sa Parole", car Jésus est la Parole vivante de Dieu.
Dans la seconde épître aux Corinthiens, comme dans l'Apocalypse, nous lisons les titres donnés au Christ : "Il est le témoin fidèle, le oui total, l'Amen", c'est-à-dire l'accord total, l'harmonie, la réponse parfaite du désir de Dieu pour nous. Dans le Christ Jésus, il n'y a pas oui et non, il y a oui et seulement oui. Il est l'Amen, accord total qui vient accomplir aux yeux de notre chair, la fidélité éternelle de Dieu pour que nous comprenions bien que cette fidélité de Dieu n'est pas un rêve, un sentiment ou quelque chose de vague, mais une réalité très forte et extrêmement proche de nous. "Le Christ est le témoin fidèle", c'est Lui le Maître parti pour un long voyage. Il a quitté son domaine où Il était venu semer et cultiver, Il a quitté ses serviteurs, les apôtres, et tous les disciples de tous les temps, Il est retourné chez le Père, non sans confier à ses disciples les richesses du Royaume, non sans donner à ses serviteurs tout le bien qu'Il était venu leur partager. Il confie à l'un dix, à l'autre cinq, au troisième un. Peu importent les chiffres, chacun reçoit selon sa capacité, selon ce que son cœur peut recevoir, puisque le désir de Dieu est de combler le cœur et la vie de chacun de toute sa plénitude. Ce que le Maître a laissé à tous ses disciples et à ses apôtres, c'est le mystère profond de la fidélité de Dieu. Cette fidélité de Dieu qui a pris chair dans le Christ, cette fidélité de Dieu que Dieu nous a donnée dans la chair du Christ et qu'Il n'a jamais reprise, car aujourd'hui nous recevons encore dans nos mains et dans nos cœurs ce témoignage de la fidélité de Dieu, dans la Chair et la sang de l'eucharistie. C'est cela frères et sœurs, les mystères du Royaume, ces merveilles extraordinaires que Dieu tenait cachées depuis toujours dans son cœur, et qu'il nous a partagées par la venue sur terre de son Fils Jésus, son enfant Bien-Aimé, fruit de sa fidélité, témoin de sa fidélité. Il est désormais le Rocher unique de notre vie, la forteresse de notre salut, là où nous pouvons nous appuyer et nous abriter sans crainte.
Mais, alors, qu'est-ce que notre fidélité à nous ? Ce n'est rien d'autre que l'œuvre de la fidélité de Dieu en nous, rien d'autre que le don que Dieu fait de son cœur dans notre cœur, le don que Dieu fait de sa chair dans notre chair, rien d'autre que cette présence continuelle du Christ malgré son apparente absence. Nous avons entre nos mains les richesses du Royaume de Dieu. Nous avons dans notre vie la fidélité même de Dieu pour nous, et pour l'humanité tout entière, pour hier et pour aujourd'hui, et pour demain. Notre fidélité personnelle et communautaire, c'est le reflet en nous, le plus pur possible, de la fidélité de Dieu. Pour reprendre une expression de saint Paul, nous sommes appelés et destinés à réfléchir en notre vie, comme dans un miroir, la fidélité de Dieu qui a resplendi dans la chair de Jésus-Christ son enfant Bien-Aimé. Tous, d'une façon ou d'une autre, nous sommes liés dans la fidélité. D'abord parce que nous avons été marqués par le sceau de l'Esprit au baptême, scellé dans l'Alliance nouvelle et éternelle de Dieu par la Pâque de son Christ.
Dans notre vie, nous sommes engagés parce que baptisés, dans cette fidélité de Dieu. Mais aussi engagés dans cette fidélité parce que beaucoup d'entre vous ont déjà reçu ou recevront le sacrement de mariage, sacrement de l'Alliance, de la fidélité amoureuse de Dieu pour son peuple, et du Christ pour son Église. D'autres ont reçu dans le sacerdoce, le sacrement du service de cette Alliance pour le peuple chrétien et pour le monde, et d'autres encore ont reçu un appel à la fidélité dans le célibat à cause des biens du Royaume que le Christ a remis entre nos mains, tous et chacun, d'une façon ou d'une autre, sommes engagés dans la fidélité. Mais, voyez-vous, frères et sœurs, que vous soyez engagés dans le sacrement de mariage que nous soyons prêtres, que nous soyons consacrés par la vocation monastique ou religieuse, que dans notre cœur, nous ayons offert à Dieu notre célibat de fait, j'allais dire peu importe toutes ces fidélités apparemment différentes car il n'y a qu'une seule fidélité, celle de Dieu qui s'accomplit pour chacun d'entre nous selon notre capacité, comme dit l'évangile selon l'appel que Dieu adresse à chacun. Que nous soyons mariés, prêtres, célibataires, moines, tous nous sommes appelés à la même fidélité divine. Et à ce niveau-là, nous sommes tous à la même enseigne, ni plus haut, ni plus bas, ni meilleur, ni pire, ni avec plus de grâce, ni avec moins de grâce, nous sommes tous appelés à vivre à la même enseigne qui est le signe de la fidélité de Dieu pour chacun d'entre nous, et pour l'Église tout entière, car c'est l'Église tout entière qui à travers la multiplicité des talents que Dieu a laissé à ses serviteurs, est désormais chargée de gérer et de faire fructifier les biens du Royaume dans l'attente du retour du Maître.
Notre fidélité, la fidélité unique de Dieu pour chacun d'entre nous, quelles que soient nos situations dans le monde et dans l'Église, nous avons à la vivre ensemble, à la faire fructifier ensemble. Et nous savons très bien, vous le savez chacun d'ente vous vous aussi bien que moi, celui qui accepte de faire fructifier cette fidélité, rencontre un jour ou l'autre, la croix, la souffrance et la mort, pour la simple raison que le Christ Lui-même, le témoin fidèle, à cause de cette fidélité de Dieu et à cause des infidélités des hommes, a connu Lui-même la souffrance, la croix et la mort. Il est impossible, je dis, impossible de vivre nos fidélités chrétiennes sans connaître cette souffrance, cette mort, et cette passion. Et cela dans la fidélité que nous essayons de vivre, mais aussi dans nos infidélités, car la mort du Christ est le résultat de nos infidélités et de nos adultères. Et toutes les morts de nos infidélités humaines et chrétiennes, toutes les blessures, toutes les ruptures, tout divorce de mariés, sont un fruit du péché, c'est la croix de Jésus qui est encore plantée dans la fidélité inébranlable de la fidélité de Dieu, comme dans le rocher du Golgotha. Mais si à nos yeux humains, la fidélité est rompue, si nos infidélités semblent un échec pour la vie terrestre, après la mort, dans le mystère de la Résurrection du témoin fidèle, il y a la promesse du pardon, il y a la promesse de la résurrection, car si nous avons été infidèles, Lui Dieu, restera toujours fidèle. Si notre cœur a été trop étroit pour retenir toute cette fidélité de Dieu, le cœur de Dieu est bien plus large que notre cœur et il contient toutes nos infidélités pour les purifier, et les transformer en joies éternelles.
Frères et sœurs, cette fidélité chrétienne, cette fidélité du Christ qui s'accomplit dans chacune de nos fidélités conjugales, sacerdotales, monastiques ou personnelles, c'est le mystère de cette attente de l'Église qui s'appuie d'abord non pas sur des réalités humaines, mais sur le roc inébranlable de Dieu. Car voyez-vous, si l'Église vous engage, vous chrétiens mariés, si l'Église nous engage, nous moines et prêtres dans la fidélité, ce n'est pas pour des raisons sociologiques, morales ou politiques. C'est d'abord et avant tout pour des raisons théologiques et spirituelles : le mariage s'engage dans la fidélité, le sacerdoce et la vie monastique s'engagent dans la fidélité, uniquement parce que Dieu est fidèle. Un point, c'est tout. Toutes les autres raisons sont largement insuffisantes et seules, elles risquent bien de nous conduire aux infidélités. Dieu est un roc inébranlable, notre fidélité pour vivre, pour être pardonnée quand elle devient infidèle, ne peut que s'appuyer sur la mort et la résurrection du Christ, ce rocher qui nous sauve aujourd'hui et pour les siècles.
Au cours de cette eucharistie, nous demanderons d'être des serviteurs fidèles qui ne jugent pas le Maître parce qu'il est absent, qui n'allons pas enfouir notre trésor dans la terre de nos indifférences, de nos idoles et de toute notre superficialité. Ce que nous avons reçu de Dieu, c'est déjà beaucoup et pourtant, peu de choses au dire du Maître lui-même. Et si nous sommes fidèles à ce peu de chose qui déjà nous émerveille tellement, nous entendrons un jour dans notre chair cette parole : "Très bien bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, je t'en confierai beaucoup plus". Du haut du ciel, Dieu se penche sur la terre vers les hommes, dans la fidélité et dans son amour, Il envoie son Christ, Parole faite chair, par Lui, nous sommes appelés comme serviteurs et choisis comme amis. Mais il y a quelque chose de plus extraordinaire qu'avoir été ainsi vu : c'est un jour de voir Dieu. Cela s'accomplira pour nous selon la promesse au serviteur de sa fidélité : "entre dans la joie de ton Maître".
AMEN