LE FILS DE L'HOMME

Dn 12, 1-3 ; He 10, 11-14 + 18 ; Mc 13, 24-32
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année B (18 novembre 1979)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

En ce dernier dimanche de l'année liturgique c'est donc sur la fin des temps, sur la fin du monde et le retour du Christ que l'Église centre nos regards. C'est sur cette Pâque par laquelle l'univers, comme le Christ Lui-même et chacun de nous après Lui, devra passer cette Pâque d'une mort pour la vie, d'une destruction en vue de la résurrection. Aujourd'hui la figure centrale de l'évangile c'est le Christ Lui-même revenant sur les nuées du ciel pour rassembler tous les élus des quatre vents, d'une extrémité du ciel à l'autre. Or pour parler de Lui-même en cet instant solennel, Jésus emploie une expression empruntée au prophète Daniel, celle de "Fils de l'Homme" qui peut nous sembler étrange. Je voudrais attirer votre attention sur la signification de ce titre que Jésus se donne ainsi dans l'évangile. Nous attendions que Jésus parle de Lui plutôt en se disant le Fils de Dieu. Or si nous lisons l'évangile, nous remarquerons que jamais Jésus ne dit de Lui-même qu'Il est Fils de Dieu. Par contre il emploie avec prédilection et dans les moments les plus solennels ce titre de Fils de l'Homme. Ceci pourrait nous troubler et mérite attention. Serait-ce donc que Jésus n'a pas voulu se dire Fils de Dieu, affirmer sa divinité ? A-t-il voulu se désigner seulement un homme comme les autres et parmi les autres ? En réalité, les choses sont un peu plus complexes que cela.

Si Jésus a non seulement évité d'utiliser le titre de Fils de Dieu mais l'a explicitement refusé c'est parce que à l'époque du Christ ce titre était ambigu. Dans l'évangile, ce titre est habituellement employé à l'égard du Christ soit par ses ennemis, soit même par les démons que Jésus chasse des possédés qui lui disent :"Nous savons qui Tu es, Tu es le Fils de Dieu." Jésus les fait taire et leur interdit d'affirmer cela. Ce titre de Fils de Dieu nous semble tout simple, vingt siècles après Jésus-Christ, mais à l'époque du Christ il ne désignait pas spécialement ce que nous entendons comme une filiation divine au sens fort. Il était employé couramment dans la Bible pour désigner n'importe quelle créature, n'importe quel homme à l'égard duquel s'exerçait une protection particulière de Dieu. Dieu était dit "père de tel ou tel" au sens où Dieu l'entourait de sa tendresse, de son attention et de sa protection. Et plus particulièrement, ce titre de Fils de Dieu était réservé aux rois d'Israël, qu'il s'agisse de David, de Salomon, de leurs successeurs ou plus encore de ce lointain successeur promis par Dieu à son peuple et qu'on appelait le Messie qui devait être le nouveau David, le nouveau roi d'Israël, et qui était attendu comme le Fils de Dieu. Or, à l'époque de Jésus, le messianisme, l'attente du peuple s'était dangereusement colorée de manière politique et les Juifs attendaient surtout du Messie qu'il soit un chef politique, un chef de guerre qui viendrait les délivrer de l'oppression de l'occupation étrangère, qu'il ferait d'Israël non seulement une nation indépendante mais une nation qui dominerait les autres. C'est pour cette raison que Jésus refuse qu'on emploie à son égard ce titre de Fils de Dieu, par crainte que les foules, prises par un enthousiasme tout terrestre, trop humain, veuillent faire de Lui un chef politique. Il y a un endroit de l'évangile où ceci apparaît très clairement, c'est lors de la multiplication des pains. "Les foules voulaient se saisir de Lui pour le faire roi". Et à cause de cela "Jésus s'enfuit, seul, dans la montagne, pour leur échapper." Jésus a donc explicitement refusé cette conception d'un messianisme qui viendrait résoudre les problèmes de l'homme au niveau de la politique humaine.

Par contre, le titre de "Fils de l'Homme" qui nous apparaît, à première vue, banal, a été employé par le prophète Daniel pour désigner, dans la vision de la fin des temps, cet être mystérieux, surnaturel, qui vient non pas de la terre mais sur lés nuées du Ciel, qui, devant le trône de Dieu, s'avance pour lui offrir la création tout entière. Et dans le contexte que Jésus cite dans le texte de ce jour, le titre de Fils de l'Homme prend une valeur transcendante. Il ne s'agit pas d'un homme comme les autres, mais de l'homme venant du cœur de Dieu, de l'homme parfait tel que Dieu, depuis toujours, a rêvé de le façonner, tel que Dieu l'avait mis au monde au premier jour de la Création. Cet homme qui, ensuite, par le péché s'est dégradé, mais qu'il s'agit de restaurer, et de restaurer encore par une initiative gratuite du cœur de Dieu, par un acte transcendant. Donc, dans la bouche de Jésus, s'appeler le "Fils de l'Homme" c'est se présenter comme l'homme parfait qui vient de Dieu. Ce n'est pas encore affirmer clairement sa divinité, mais c'est déjà affirmer le caractère surnaturel de la mission que Jésus vient accomplir sur la terre et qu'il vient accomplir jusqu'au dernier jour où Il rassemblera l'humanité et l'univers tout entier, des quatre vents pour le faire entrer dans la Gloire de Dieu.

Ce titre de Fils de l'Homme a d'ailleurs un intérêt plus grand encore car Jésus ne l'emploie pas seulement quand Il parle de la fin des temps, quand Il parle de sa Résurrection. Jésus l'emploie aussi pour parler de sa Passion. A plusieurs reprises Jésus dit à ses disciples : "Il faut que le Fils de l'Homme monte à Jérusalem, qu'il y soit livré aux grands-prêtres, qu'il soit flagellé, torture, condamné à mort et qu'il ressuscite le troisième jour !" C'est donc dans ce titre et cette figure du Fils de l'Homme que Jésus, volontairement, réunit à la fois le caractère le plus transcendant d'un être surnaturel qu'il affirme être Lui-même venant de Dieu, d'auprès de Dieu, envoyé par Dieu, et en même temps le caractère humilié, souffrant de cet homme qu'il va être sur la croix, déchiré, abandonné, mort dans l'échec apparent.

Par là-même, ce nom de Fils de l'Homme que Jésus affectionnait pour se l'attribuer à lui-même résume tout le mystère du Christ. La transcendance de Dieu, l'absolu de la toute-puissance de Dieu dont Jésus comme Fils de l'Homme venu de Dieu, envoyé par Dieu est devant nous la manifestation, cette transcendance de Dieu n'est pas autre chose que l'infinie humiliation par laquelle le Christ passera, veut passer et nous invite à passer avec Lui, par la croix, la souffrance et la mort. C'est dire que la toute-puissance de Dieu n'est pas cette toute-puissance humaine dont nous avons l'habitude, qu'il s'agisse de la force physique, du pouvoir de l'argent, de l'instinct de domination, de la force politique des hommes, ce n'est pas cette force humaine élevée à son absolu, comme nous le croyons parfois. Dieu n'est pas un puissant plus puissant que les autres puissants. Dieu est tout-puissant d'une autre puissance, d'une puissance incomparable, qui n'a pas de commune mesure avec ce que les hommes croient être la puissance. La puissance de Dieu, Il la manifeste en se faisant l'un d'entre nous, non seulement pour vivre avec nous mais pour mourir avec nous. Dieu manifeste sa toute-puissance en se donnant jusqu'au dernier souffle, jusqu'à la dernière goutte de son sang, en versant son sang, en donnant sa vie, en mourant pour nous.

La toute-puissance de Dieu n'est pas une toute-puissance de force physique ou de force humaine, la toute-puissance de Dieu est la toute-puissance de son amour. C'est cette toute-puissance qui, à nos yeux mal éclairés, à nos yeux qui ne connaissent pas la vraie hiérarchie des valeurs, apparaîtra faiblesse, car Dieu ne s'impose pas, car Dieu supplie les hommes de l'écouter et Dieu accepte d'être bafoué, d'être rejeté, et Dieu accepte de mourir pour nous, mais dans ce refus des hommes, dans cette soumission de Dieu, dans cette apparente faiblesse du Christ mourant sur la croix, dans cet échec apparent de la mort, se manifeste la véritable toute-puissance de Dieu. Car cette toute-puissance est la force de son amour qui est capable non pas de soumettre des armées mais de transformer de fond en comble le sens de notre vie et le sens de la vie du monde.

Désormais tout peut devenir puissance de Dieu, par amour. N'importe quelle souffrance n'importe quelle pauvreté, n'importe quelle déréliction, tout ce qui est pauvre sur la terre, tout ce qui semble délaissé est appelé à la gloire, est déjà rempli par la tendresse de Dieu d'une force de gloire. Il faut que nous nous laissions inviter par le Christ à changer notre regard. Nous avons une évaluation des choses qui est fausse. Nous croyons que l'important c'est ce qui s'impose, alors qu'une seule chose compte, c'est ce qui se donne, c'est ce qui, en nous, est donné, c'est ce qui, en nous, est offert, livré par nous. Le Christ est venu nous apprendre que le monde sera transfiguré par l'amour. Notre cœur est pauvre d'amour. Nous sommes terriblement refermés sur nous-mêmes et parfois notre bien-être érige des barrières autour de notre cœur. Laissons-nous convertir par le Christ. Laissons le préparer ce retour du dernier jour, quand Il transformera complètement les structures de ce monde et quand tout ce qui nous paraît important apparaîtra dans sa fragilité, dans sa pauvreté, alors que tout ce qui nous paraît pauvre sera exalté dans sa gloire. Une seule valeur transformera le monde, c'est l'amour du Christ.

Que le Fils de l'Homme, le Fils de Dieu qui a voulu être l'un de nous, nous apprenne que la seule toute-puissance de Dieu, la seule toute-puissance qui peut changer le monde c'est son amour, son amour qui peut devenir notre amour si nous acceptons d'ouvrir notre cœur.

 

AMEN