COURAGE J'AI VAINCU LE MONDE

Is 59, 15-21 et 66, 18-23

(14 novembre 1982???)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

D

epuis ce début du mois de novembre, nous sommes entrés dans la dernière partie de l'année liturgique où sans cesse l'Église tourne nos regards vers cet avenir qui s'avance vers nous, vers cette venue du Christ, vers cette fin du monde, vers ce temps de la béatitude éternelle. C'est pourquoi nous lisons à la messe de chaque jour des textes de l'Apocalypse qui nous préparent à cette rencontre, à cette venue, et plus particulièrement demain l'évangile nous rapportera cette prophétie de la fin du monde de la bouche même de Jésus-Christ. C'est pourquoi, nous avons lu ce soir, en commençant ces vigiles, cet oracle d'Isaïe si plein de sens et de signifi­cation dont je voudrais vous rappeler les principales articulations.

       Dans ce texte, le prophète commence par une constatation : "La vérité a disparu de la terre. Ceux qui ne font pas le mal sont dépouillés. Il n'y a plus de droit. Le Seigneur a regardé et il n'y avait personne. Et Il s'est étonné car nul n'intervenait." Et après cette constatation, qui ressemble tellement à ce qui se passe dans notre monde du moins en bien des contrées où ceux qui cherchent la vérité, ceux qui cherchent la face du Seigneur, ceux qui cherchent seulement l'amour et la communion entre les hommes sont dépouillés, sont écrasés, où le mensonge règne, où il n'y a plus de droit, plus de jugement, devant cette constatation, le Seigneur, diaprés le prophète Isaïe, a une triple réaction.

       D'abord la fureur s'empare du Seigneur. Une fureur vengeresse. "Son bras devint son secours ! Il revêt la justice comme cuirasse, la vengeance comme une tunique. Il se drape de son amour jaloux comme d'un manteau." Fureur pour tous les impies. Châtiment pour tous ceux qui écrasent le droit et la justice. Dieu est d'abord Celui dont le cœur est bouleversé par l'écrasement de ceux qui cherchent le droit et la vérité. Dieu est envahi par une sorte de fureur, de fureur divine parce que, aux yeux de Dieu, la victoire du mal, du mensonge est inadmissible. Et Dieu ne peut pas supporter que le pauvre, que le petit, que celui qui recherche la droiture, la vérité et la justice soit écrasé, soir opprimé. C'est cela la première face de ce jugement de Dieu, de cette fin du monde que tant de textes nous présentent comme un éclatement, une déflagration. C'est cette fureur de Dieu indigné devant le mal, indigné devant le mensonge. Car Dieu est lumière, Il est vérité. Dieu est tendresse, Dieu est proche de tout ce qui est faible, de tout ce qui est pauvre. Et Il ne peut pas, dans son cœur, supporter cette injustice. Il ne peut pas supporter ce mensonge. Cela lui fait horreur. Il y a dans notre monde quelque chose que Dieu a besoin de purifier et de purifier par une sorte de feu dévorant qui est son amour car l'amour de Dieu n'est pas un amour faible. C'est un amour puissant, c'est un amour qui veut nous faire passer comme par le feu pour que toutes les scories de notre cœur, de notre monde soient brûlées et que, enfin, la justice et le droit, et la vérité soient sauvegardés.

       Il y a une deuxième réaction du Seigneur dont nous fait part cet oracle du prophète. "Pour moi, mon alliance avec toi. Mon Esprit que j'ai mis sur toi. Mes paroles que j'ai placées en ta bouche, je le jure, elles ne s'éloigneront pas de toi, ni de ta race après toi, ni de la race de ta race après toi." Dieu est fidèle. Et même si l'homme déchire cette alliance, Dieu maintient sa promesse, Dieu ne s'éloigne pas de nous, Dieu ne veut pas que l'homme soit abandonné à son péché, son mensonge, à son injustice. Dieu veut que sa Parole, qu'Il a confiée à la bouche de l'homme ne s'éloigne pas de Lui, de son Esprit. Son Esprit Saint qu'Il a mis dans notre cœur demeure avec nous, au milieu de ce monde perverti et de nous-mêmes qui sommes aussi souvent atteints profondément à notre insu par cette perversion, car de quel droit regarderions-nous les autres comme s'ils étaient pécheurs et nous comme si nous étions exempts de ce péché ? Devant nous qui sommes si éloignés de la vérité, Dieu ne veut pas nous abandonner. Il ne veut pas que nous soyons perdus. Il veut que sa Parole, malgré tout, sa Parole qui est vérité, sa Parole qui est lumière, son Esprit qui est amour, son Esprit qui est justice, son Esprit qui est tendresse pour les pauvres et les faibles, Il veut que tout cela demeure dans l'humanité, malgré tout, malgré tout ce que nous avons pu faire. Et Dieu veut, peut-être, que malgré notre pauvreté, notre péché, notre dureté, nous soyons le lieu où cette Parole, où cette tendresse, où ce désir de justice demeure cependant.

       Car la troisième réaction du Seigneur, c'est la fin de cet oracle, ce n'est pas seulement quelques élus, quelques privilégiés, en qui la Parole de Dieu subsistera. Finalement Dieu dit : "Je viendrai rassembler toutes les nations, toutes les langues. Elles viendront voir ma gloire. Et je mettrai chez elles un signe. Et j'enverrai les survivants de ces nations vers les autres nations." Et le prophète énumère des nations barbares, étrangères qui symbolisaient, à son époque, les confins de la terre, "vers les villes les plus éloignées, celles qui n'ont jamais entendu parler de moi, celles qui n'ont pas vu ma gloire. Et je leur ferai connaître ma gloire à toutes ces nations, pour que tous vos frères, tous vos frères de toutes les races, de toutes les langues viennent montés sur des chevaux, en litière, en char, sur des chameaux, des mulets, vers ma demeure à Jérusalem, comme une offrande. Et même parmi eux, parmi ces Barbares qui ne me connaissent pas, qui n'avaient jamais vu ma gloire, je me ferai parmi eux des prêtres et je créerai des cieux nouveaux et une terre nouvelle qui subsisteront à jamais devant Moi, et de nouvelle lune en nouvelle lune, toute chair, toute chair, tous les hommes, tout l'univers charnel viendra se prosterner devant ma face " dit le Seigneur.

       La victoire de Dieu c'est la victoire de son amour qui est plus fort que notre péché, qui est plus fort que notre médiocrité, qui est plus fort que tous les mensonges du monde, qui est plus fort que toutes les ténèbres et toutes les obscurités que les hommes semblent, comme à plaisir, accumuler sur eux-mêmes et sur leurs frères. L'amour de Dieu est plus fort, Il sera victorieux, Il le promet et pas seulement pour quelques-uns, pas seulement pour une poignée, mais pour toutes les nations. Toutes les nations, même ceux qui n'ont jamais vu la gloire de Dieu, même ceux qui, apparemment, se détournent de cette gloire, même ceux qui refusent cette gloire et qui oppriment ceux qui la recherchent, tous viendront se prosterner devant la face de Dieu. Dieu l'a promis et c'est l'autre face de ce mystère de la fin des temps. Au-delà de l'éclatement universel, au-delà de la fin du monde et de son embrasement, au-delà de ce que l'on appelle couramment l'Apocalypse, au-delà de toutes les terreurs, il y a des cieux nouveaux. Et non seulement des cieux nouveaux mais une terre nouvelle. Car toute chair, toute matière, toute réalité de cette terre renouvelée, viendra se prosterner devant la face de Dieu. C'est cela dont nous parlons quand nous parlons du Paradis. C'est une restauration, une récapitulation, comme le disait si volontiers saint Paul et après lui les Pères de l'Église. Récapituler toute chose, tout rassembler, tout renouveler, tout restaurer, tout refaire à neuf, tel est le projet de Dieu. Et Dieu est fidèle. Et Dieu, si j'ose dire, est têtu Il n'abandonne pas si facilement son projet de salut, son projet de lumière.

       Alors, frères et sœurs, si le droit est bafoué, si la justice est absente, si le mensonge règne trop dans notre monde, ne craignons pas. Restons fidèles. Acceptons d'être éventuellement opprimés, en tout cas démodés, en tout cas à côté de l'air du temps. Acceptons d'être fidèles à la vérité, fidèles à la justice, fidèles à l'humble tendresse, parce que, finalement, Dieu viendra non pas nous récompenser mais restaurer toutes choses, nous-mêmes et les autres, peut-être à travers nous, peut-être sans se servir de nous, Dieu rassemblera tout l'univers dans sa vérité, dans sa lumière. C'est la parole d'espérance qui nous est donnée, en cette fin d'année liturgique, en cette fin des temps car il n'est pas question de fixer des dates, mais nous le savons par la révélation depuis la mort et la Résurrection du Christ, nous sommes dans les derniers temps. Les derniers temps qui durent longtemps, qui ont déjà duré des siècles et qui dureront peut-être encore des siècles. Mais tout autour de nous montre cette usure et cette dégradation du monde. Car le mal qui est dans le monde est déjà vaincu et ses derniers soubresauts, de plus en plus violents, montrent seulement l'approche, de plus en plus pressante, de la victoire de Dieu. C'est ce que le Christ nous a dit :"Dans le monde, vous aurez à souffrir, mais courage ! J'ai vaincu le monde !"

       AMEN