LA PAILLE, LES VEAUX ET L'HONNEUR DE DIEU
Ma 3, 19-20
(15 novembre 1992???)
Homélie du Frère Michel MORIN
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e vous invite ce matin à faire plus ample connaissance avec un témoin de Dieu, très actuel quoique discret : le prophète Malachie. Mon homélie suivra le plan suivant.
1 - Le prophète - 2- Le réquisitoire - 3 - La défense- 4 - Le verdict
Nous sommes dans le temps liturgique de l'évocation du jugement dernier, ces éléments de comparaisons conviennent bien, mais ne vous inquiétez pas le verdict ne sera pas prononcé ici par un jury populaire.
1. Le prophète : Malachie, nul ne fut jamais appelé par ce nom, le terme signifie "Mon messager", il s'agit donc d'un anonyme. Ce prophète "Mon messager" vécut au cinquième siècle avant le Christ. La situation socio politique d'Israël était relativement calme : le peuple, ce qu'il en restait, rentrait de près d'un siècle d'exil, tout n'était pas encore remis en place, cependant les premières grandes reconstructions s'achevaient : le Temple rebâti abritait de nouveau la liturgie solennelle et les autres cérémonies cultuelles, les murailles entouraient Jérusalem symbole d'une certaine sécurité. Malachie est un homme de la campagne, probablement petit exploitant agricole, mais pas dénué du tout de bon sens et de verve. Dans son livre (à vrai dire très bref, trois ou quatre pages dans la Bible, dont la lecture ne serait pas plus longue mais beaucoup plus passionnante que l'éditorial du Figaro de demain matin) les exemples choisis évoquent toujours la terre et les saisons, les travaux des champs et les soucis du paysan : on y parle de pailles et des racines, d'engrais et de pluie, de fours et de lessive, de criquets et de veaux, de vignes et de rameaux consumés. Ce n'est donc guère compliqué.
On ne trouve pas chez Malachie, les grandes envolées littéraires et les développements complexes de la théologie d'Isaïe et de ses disciples, ni les visions luxuriantes d'imagination d'Ezéchiel, il n'a pas vécu non plus la déchirante tragédie de Jérémie. Donc un homme simple et sans détour, au langage vigoureux, parfois caustique, voire incisif, ce qui ne plaît pas toujours quand il s'agit de rappeler quelques vérités dont tout le monde s'accorde à répéter qu'elles sont bonnes à dire mais difficile à recevoir. Son style, bref, rapide, ne se perd pas dans de multiples circonvolutions de vocabulaire ou de genre littéraire, suggestions et allégories, symboles ou paraboles qui allongent souvent et alourdissent toujours nos articles et nos discours. Pertinent jusqu'à frôler la violence, il n'a pas peur d'utiliser des expressions presque outrancières. L'homme fréquente assidûment le clergé, les sacristies et couloirs du Temple, au courant de ce qui se passe et se discute dans le milieu clérical de l'époque. Il sait tout sur la liturgie et ses rubriques, ayant probablement suivi quelques cours dans un institut de formation pour laïcs. Cependant, et ce n'est pas forcément contradictoire, il se révèle extrêmement sensible aux situations sociales de "précarité", à la façon dont les ouvriers sont lésés de leurs salaires, les veuves et les orphelins oubliés, les immigrés mal traités, (au fond toujours les mêmes choses...) En cela, il ferait figure d'Abbé Pierre, et s'il fallait le chercher quelque part dans un hémicycle parlementaire, il serait plutôt dans le groupe des "Conservateurs sociaux".
2. Le réquisitoire : Tout le monde en prend pour son grade. Et d'abord le clergé. Que lui reproche-t-il ? La lecture de son livre nous le dit clairement : les prêtres célèbrent le culte de façon "outrageante" pour Dieu, Malachie a remarqué les offrandes pour les sacrifices du Temple : des bœufs borgnes, des chèvres boiteuses, des animaux tarés, des aliments avariés et impurs, et il ajoute que ce mêmes clercs n'oseraient rien présenter de cela à leurs gouverneurs. Quand à l'enseignement : ils dévient de la vérité, font vaciller la foi d'un grand nombre parce qu'ils dénigrent l'alliance divine. Il leur reproche encore de ne rien faire avec cœur : "Vous embrassez l'autel, mais c'est en pure perte". Il conclut en donnant la parole à Dieu : "Je vous jetterai du fumier en pleine figure !" ensuite, les laïcs : "vous vous mariez avec des filles de peuples étrangers, donc vous êtes en train de vous laisser contaminer par ce mariages mixtes, par des religions fausses, ces filles que vous épousez vous donnent beauté et amour certes mais aussi vous apportent leurs dévotions idolâtriques que vous vous mettez à pratiquer (paix de ménages oblige, peut-être). Alors vient ce rappel : "Vous n'avez qu'un seul Père, un seul Dieu, un seul Maître". Il condamne encore ceux qui répudient leur femme légitime (du peuple juif) par pure haine, pou des motifs seulement de nos humeurs et mauvais caractère. Il ajoute cette pertinente remarque : "En faisant cela, vous ne vous respectez même pas vous-même". Voici encore quelques autres griefs : le trafics de feuilles d'impôt pour payer moins de dîmes, les adultères et les parjures, la fréquentation de devins et magiciens, l'insouciance scandale use face aux pauvres et aux laissés pour compte, en fait, rien d'extraordinaire.
Mais, et ici il s'adresse à tous, clercs et laïcs confondus, vous avez laissé se briser et s'évanouir l'élan du retour d'exil, vous n'avez pas compris le don de Dieu et l'accomplissement de ce promesses en cet événement, il dénonce l'espérance déçue, l'attente usée, la foi émoussée, la perte de confiance en Dieu, la tiédeur de la vie religieuse, "vous retombez dans vos péchés d'antan, regrettant le temps de la grandeur (et des facilités) lorsque religion et politique marchaient ensemble sous la couronne d'un roi (toujours les mêmes nostalgies). Il ira plus loin encore lorsqu'il dénonce cette attitude consistant à appeler le mal bien, sous prétexte d'utilité et d'efficacité : "Vous dites : les arrogants sont heureux ... et les méchants sont prospères, et vous vivez comme eux croyant qu'ils échappent à l'épreuve". Malachie se lève donc au milieu d'un peuple frappé de scepticisme, de doute, de laxisme quant aux valeurs de la foi et de l'agir des croyants, vivant avec l'air de croire et de dire "à quoi ça sert de servir Dieu". Quelle modernité, Sartre aurait dit : "la vie, cette passion inutile !" Cela pourrait se résumer ainsi : l'insoutenable légèreté de l'être humain.
3. Défense : celle de Dieu, de l'honneur de Dieu, aux yeux et au cœur de qui l'être humain est marqué d'une inestimable gravité. Malachie pour faire comprendre à son peuple sa légèreté se met défendre les intérêts de Dieu, sous forme de trois petits dialogues qui se passent de commentaires : "Je vous aime !" s'écrie le Seigneur, "en quoi tu nous aimes" répond le peuple "on ne voit plus de signes. Vous méprisez mon Nom" se lamente le Seigneur, "En quoi nous méprisons ton Nom" rétorque le peuple. "Vous me fatiguez avec vos discours" se plaint le Seigneur, "En quoi donc te fatiguons-nous" réplique le peuple.
Dieu sait qu'au cœur de l'homme le centre de gravité doit s'équilibrer et se fortifier dans l'amour de Dieu, la crainte de son nom, l'écoute de sa Parole. Il affirme à maintes reprises son inaltérable fidélité : "Moi, Dieu je ne changerai pas". Voilà ce que Malachie veut défendre en redonnant aux prêtres et aux laïcs une vive et juste conscience de ces éléments fondamentaux de la foi, il sait bien que tout le monde est concerné, il s'attriste que si peu soient touchés. Et de rappeler tout ce que Dieu fit pour eux depuis Abraham et Jacob, alors qu'ils étaient pauvres et exilés, esclaves et bafoués, Dieu a toujours mis son honneur et sa gloire et sa joie à sauver ce peuple qui lui ne pense qu'à se laisser aller et à se perdre. Il attend avec impatience que l'honneur lui soit rendu dans un cœur renouvelé par une vie convertie, que l'homme retrouve cette infinie gravité du divin en lui, ce poids d'amour et de tendresse, de fidélité et d'alliance dans l'incommensurable présence de Dieu pour lui.
4. Verdict : le prophète a parlé d'un "soleil de justice" qui apportera sur ses ailes (non pas sur ses rayons, comme dit le texte lu) la guérison et le salut à ceux qui craignent, qui adorent, qui cherchent en vérité le Dieu unique, qui le cherchent autant dans la louange liturgique que dans l'attention efficace aux pauvres, aux veuves, aux immigrés, aux chômeurs, aux ouvriers. Ce ne sont pas des mots d'aujourd'hui comme une mode, ils ne sont pas d'abord les données des systèmes économico politiques, ils sont les mots de la Parole même de Dieu. Ce soleil de justice sera purifiant et la prononciation du verdict ne sera pas celle d'un jury populaire, mais la réponse que doit prononcer chaque membre du peuple de Dieu dans sa responsabilité devant Dieu et devant ses frères. Alors quels sont les termes du choix ? Ils terminent les quelques pages du livre de Malachie : "ou vous serez brûlés comme la paille, réduits en cendres des branches aux racines quand paraîtra mon Jour" ou "le soleil de justice se lèvera, emportant sur ses ailes la guérison et vous gambaderez comme des veaux à l'engrais, que l'on a détachés de l'étable ".
AMEN