PORTRAIT DE LA FEMME PARFAITE

Pv 31, 10-13+19-20+30-31

(17 novembre 1996???)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

L

e bulletin de la semaine dernière annonçait que la première lecture était sur la femme parfaite. Et quelques paroissiennes parmi vous se sont mis dans la tête que je devais prêcher sur la femme parfaite. Était-ce ou non un piège ? Toujours est-il que je me lance. Je sais que ça va être difficile de parler de la femme parfaite. Et bien, je vais essayer.

La femme parfaite, c'est bien sûr celle qui réunit toutes les qualités, mais qu'est-ce que frère Bernard va dire ? Est-ce qu'il va parler de la femme parfaite selon la Bible ? Et si on voit ce que dit la Bible, on pourrait résumer le visage de la femme parfaite, et bien comme la bonne mère au foyer. Si elle fait tout ce qu'il faut dans son foyer, elle est parfaite.

       Ou bien, la femme, comme nous le montre aujourd'hui la société, est une femme qui sait tout faire, elle sait être mère, elle sait être amante, elle sait être épouse, elle sait travailler dans la société, elle sait en faire plus que les hommes, parce que on ne demande jamais aux hommes à la fois d'enfanter, d'être mère au foyer et en même temps de travailler. Alors, effectivement, la femme est toujours la plus forte, si elle n'est parfaite.

       D'ailleurs, est-ce le terme de parfait qui convient à la femme ? La Bible, elle-même semble hésiter parce que parfois, elle parle effectivement de la femme parfaite et dans la traduction que nous avons entendue, c'est la femme vaillante et d'autres traductions donnent la maîtresse femme. Bon, les visages de la femme sont multiples et c'est bien là la difficulté. Le propos me semble difficile. Alors, je me suis intéressé peut-être au texte lui-même. C'est vrai que ce qui nous est montré de la femme parfaite dans le livre des Proverbes, est peut-être une indication sur ce que nous pouvons comprendre de ce que la femme révèle non seulement aux hommes, mais révèle aussi du visage de Dieu.

       Il nous est montré une femme, et c'est dommage parce que le texte est coupé, tenez-vous bien, il y a vingt et un versets sur la femme parfaite dans ce livre des Proverbes. Il nous est montré une femme qui sait tout faire dans son foyer, c'est elle qui gère tout, c'est elle qui veille à tout et tout se passe bien grâce à elle. Elle est le centre et elle est le pivot de la vie familiale et du foyer. Mais ce qu'il y a d'étonnant aussi dans ce texte, c'est que le livre des Proverbes contient trente et un chapitres. Et les vingt et un derniers verset du trente et unième chapitre sont tous sur la femme parfaite. Et c'est cela qui conclut le livre des Proverbes.

       Le livre des Proverbes se termine par cette image de la femme parfaite. Alors, on spiritualise très vite et puis on dit : "Et bien, c'est parce qu'il s'agit de la Sagesse" et c'est la Sagesse qui est la femme parfaite. C'est elle qui comme cela nous montre le bon exemple. Mais je veux revenir quand même au texte avant de dire que l'image de la femme, parce que c'est certainement ce que je vais vous dire, vous l'avez deviné, c'est aussi l'image de l'Église. La femme est femme d'abord pour elle-même et elle a des qualités qui sont propres son histoire, à son caractère, à sa manière d'être. Cela ne veut pas dire que cela ne peut pas s'appliquer aux hommes, mais la sagesse humaine comme l'histoire, comme la réalité elle-même, nous montre le visage de la femme sous un certain jour. La femme nous éclaire sur une réalité du secret et du mystère de l'être humain.

       Quel est-il ? Il me semble en lisant bien et en ne lisant pas qu'entre les lignes ou en allant plus loin dans la description de ce que dit le Livre des Proverbes, c'est que la femme, elle, possède l'art de la gestion, l'art de l'économie. En effet, si on regarde bien le texte, on nous montre une femme qui sait absolument bien gérer ce qui lui est confié. Je dirais qu'elle est le serviteur bon et fidèle de l'évangile qui, quand elle a cinq talents nous en rapporte cinq autres. Ce n est pas forcément les cinq talents qu'on aurait attendus, mais enfin il y en a quand même le double. Cela dit, la femme est donc capable de bien plus que simplement le bien qui lui est confié. Elle est capable de le maintenir, elle est capable de le gérer, elle est capable d'en faire une économie. Et les mots sont importants parce que le mot "économie" vient du grec et veut dire "l'art de gérer la maison". C'est d'abord cela l'économie. Nous, nous envisageons toujours les théories économiques que l'on nous apprend dans les grandes facultés avec des méthodes absolument abominables dans lesquelles on se perd pour savoir comment gérer les pays et les grands États. Les économistes eux-mêmes en perdent parfois leur latin, sachant que le mot "économie" vient du grec.

       Donc, il se trouve que l'économie, c'est d'abord l'art de gérer la maison, c'est-à-dire la manière, le moyen de prendre ce que l'on a et de le redistribuer à chacun selon ce dont il a besoin. Ensuite, le mot "gérer" lui-même, le mot "gestion" vient du latin qui veut dire "porter", comme d'ailleurs le mot gestation, c'est ce qui sait porter de l'intérieur, c'est ce qui sait maintenir, c'est ce qui sait finalement manifester à tous leurs besoins en tenant toutes choses telles qu'elles doivent l'être. Et voilà ce que nous dit ainsi la Bible, elle nous rapporte que la femme est comme un pilier sans lequel les choses ne seraient pas tenues ni maintenues. Elle est un pilier sans lequel rien ne pourrait être redistribué harmonieusement dans la maison et dans le foyer. Et l'Église l'a bien compris, même dans sa liturgie tant et si bien que jusqu'à encore tout à fait récemment, la bénédiction nuptiale dans le mariage n'était donnée qu'à la femme parce que c'est par la femme que passait toute la grâce et toute la fécondité qui étaient accordés comme un pilier qui maintient tout, comme une réalité sans laquelle les choses ne peuvent pas se construire et s'harmoniser entre elles. Ainsi, il me semble qu'ayant dit cela, on a dit aussi quelque chose d'important sur Dieu.

       Pourquoi ? Parce que Dieu a ce visage féminin que nous ne lui connaissons peut-être pas mais qui est celui de son art de gérer, de ce qu'on appelle l'économie du salut ou le dessein merveilleux que Dieu a voulu pour l'humanité. En fait, Dieu voit l'humanité comme une maison à gérer. D'ailleurs ne parle-t-on pas, quand on dit que l'on va mourir et qu'on va rejoindre Dieu, que l'on va vers la maison du Père ? Mais cela dit, la maison du Père justement, s'est déjà bâtie sur la terre, elle s'est bâtie dès que la création est née, c'est une mise en ordre d'une manière de gérer la création pour que les choses s'harmonisent les unes avec les autres et que chaque arbre produise selon son fruit et que l'homme et la femme, au milieu du Paradis puissent vivre selon une communion interne entre eux et avec Dieu. C'est l'art de gérer la création.

      La première bénédiction qui est donnée à l'humanité, c'est aussi une bénédiction qui rejaillit de ce système puisque c'est "croissez et multipliez-vous et fécondez la terre et dominez-la, faites-la prospérer." C'est une manière de faire de l'économie, c'est-à-dire de montrer que tout peut être tenu et maintenu en prospérant.

        Ce visage, c'est ce qui va être tout au long de l'histoire du Salut le travail principal du Seigneur. Il va travailler à ce que l'homme puisse aussi recevoir ce dont il a besoin, c'est alors aussi faire accéder l'homme à un but, à un sens donné dans sa vie, lui redistribuer tous les bienfaits. C'est cela l'histoire du Salut, tous les bienfaits que Dieu veut lui accorder. L'on pourrait relire toute la Bible selon ce schéma-là, selon l'économie, selon la gestion d'un Dieu qui choisit un homme pour que de cet homme sorte un grand peuple, d'un Dieu qui prend un peuple pour le mener de l'esclavage vers la liberté en le nourrissant de la manne dans le désert, en lui donnant une règle, que l'on retrouve dans le mot économie (nomos veut dire règle en grec). Et c'est aussi un but de le conduire vers le pays où coulent le lait et le miel, que chacun ait selon son besoin.  

       Ainsi, la volonté de Dieu, en conduisant vers un but, c'est de créer une harmonie, c'est de créer un ordre, c'est finalement de faire que le paradis ou les réalités du paradis soient accessibles. Et ce paradis, c'est d'être ensemble, c'est d'être dans une atmosphère de famille, dans une atmosphère conviviale où Dieu nous invite à sa table. Dieu fait tenir tout cela ensemble, il gère cela et le gère à la manière dont les femmes elles-mêmes sont seules capables de le gérer. C'est ce que nous dit le Livre des Proverbes.

       Évidemment, c'est dans la même logique que l'Église se présente comme un visage féminin, c'est-à-dire comme le visage d'une mère, d'une épouse, d'une femme qui sait gérer, qui sait donner à chacun de ses enfants, à chacun des membres de sa famille ce dont ils ont besoin. C'est elle qui enfante par les eaux du baptême, c'est elle qui nourrit par l'eucharistie, c'est elle qui soigne par l'onction des malades, c'est elle qui réconcilie et qui fait vivre dans l'harmonie par la réconciliation, c'est elle qui fait grandir et qui assume que quelqu'un passe à l'âge adulte dans la confirmation, c'est elle qui envoie pour que d'autres foyers se construisent par l'ordination et par le mariage.

       L'Église assume parfaitement un visage féminin qui, s'il n'existait pas manquerait essentiellement non seulement à l'humanité, mais aussi aux chrétiens. Aujourd'hui, ce qui nous est demandé de nous rappeler, c 'est que la femme ne doit pas être perdue dans une société et l'on ne doit pas lui demander d'être comme un homme parce que la Bible a été la première à proclamer l'égalité de l'homme et de la femme. Jamais il ne faut dire que l'égalité passe par le fait que la femme doit faire absolument tout ce que l'homme fait. Cela serait demander plus à la femme que ce que l'on demande à l'homme. Ce n'est pas cela qui est demandé à la femme, pas plus qu'il n'est demandé de la réduire à un mythe féminin comme je l'ai vu récemment puisque pour préparer mon sermon, on m'a passé un magazine féminin "Questions de femmes" pour savoir si je n'allais pas dire des bêtises. Le seul article intéressant que j'y ai lu est que la femme avait su conquérir la voiture et transformer cet animal uniquement féminin en quelque chose de féminin, ce qui prouve que la femme peut rendre les choses les plus difficiles en une réalité conviviale, en une réalité qui justement rappelle le foyer. Peut-être y a-t-il là une chose et un secret à nous rappeler, à reconsidérer. Notre société manque de ce visage de la femme, d'un visage où l'homme va être rappelé à une identité parce qu'il se retrouve dans une harmonie avec la société et d'abord dans cette petite société que constitue la famille parce que l'homme va retrouver sa vraie personnalité en sachant qu'il est fait pour vivre dans un bien qui lui est donné, dans une manière de gérer les choses où il puisse trouver ce dont il a besoin.

       L'Église nous le rappelle, mais la femme doit nous le rappeler, c'est sa vocation, c'est son visage, ce n'est pas la femme idéalisée du cinéma hollywoodien, certes, la Bible nous dit comme on l'a entendu dans la première lecture, il vaut mieux une femme qui sache parfaitement gérer son foyer plutôt qu'elle soit gra­cieuse ou qu'elle ait la beauté. La grâce et la beauté n'enlèvent rien à la perfection féminine, mais il est essentiel que la femme nous rappelle que l'homme est fait pour l'harmonie, que l'homme est fait pour l'ordre, que l'homme est fait pour la convivialité, pour la relation, que l'homme est fait pour être porté dans ce qu'il a de meilleurs, que l'homme est fait pour que ses talents puissent fructifier.

       Et c'est tout cela que la femme nous rappelle, c'est tout cela que la femme peut donner, c'est tout cela dont la femme est l'image. Elle a ce caractère, cette richesse, elle a cette identité. Alors, sachons peut-être aujourd'hui, dans cette eucharistie, grâce à la femme, retrouver ce visage de Dieu, retrouver ce visage de l'Église et donc retrouver notre propre visage.

       AMEN