ACCUEILLIR L'IMPRÉVISIBLE DE DIEU
Dn 12, 1-3 ; He 10, 11-14 + 18 ; Mc 13, 24-32
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – année B (17 novembre 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Jésus fait probablement allusion ici à la destruction de Jérusalem un peu plus tard en 70, c’est-à-dire quarante ans à peine après sa mort : « Après cette grande épreuve, le soleil s’obscurcira, la lune ne donnera plus son éclat, les étoiles se mettront à tomber du ciel et les puissances qui sont dans les cieux seront ébranlées. »
Frères et sœurs, comme indication sur la venue du Fils de l’homme, c’est un peu mince. En effet, il y a toujours des gens – maintenant ça prend la forme du bouleversement écologique et du réchauffement climatique – pour nous dire que ça va mal se passer et qu’il va y avoir des bouleversements astronomiques absolument considérables. Mais d’abord, il faudrait relire le texte un peu littéralement.
Je ne pense pas en effet que Jésus ait eu beaucoup de préoccupations écologiques, pour la seule raison d’ailleurs qu’il n’y avait pas à en avoir. Tant qu’on n’avait pas inventé le moteur à explosion, tout allait bien. De quoi s’agit-il ? Pourquoi le soleil, la lune, les étoiles sont-ils mis en cause ? La plupart du temps, on se dit que ça va être la grande catastrophe, tout va nous tomber sur la tête et il va y avoir beaucoup de morts, beaucoup de comètes qui vont se précipiter. Bref, on ne sait quoi inventer pour trouver – ça s’appelle le concordisme – une explication à cet enseignement de Jésus. En réalité, il est très simple et je crois que les contemporains de Jésus le comprenaient mieux que nous maintenant. Pourquoi ce problème du soleil, de la lune et des étoiles ?
Pour une raison très simple à laquelle nous ne pensons plus aujourd’hui, c’était l’horloge du temps. Pourquoi le soleil ? Il rythme le jour et la nuit. Pourquoi la lune ? Elle rythme les mois. Et pourquoi les étoiles ? C’est le zodiaque qui rythme l’année complète. Jésus dit donc tout simplement : « Vous vivez dans un temps où vous croyez tout régir par le calcul et l’observation des astres, par toutes les combines que vous essayez de mettre en place pour faire des calendriers – Dieu sait qu’à cette époque-là, surtout chez les Juifs, la mise au point des calendriers était extrêmement compliquée car il y avait au moins deux ou trois calendriers en cours dans le monde juif à l’époque. Mais ce n’est pas la peine, c’est peut-être tout à fait légitime pour trouver la bonne journée de Pâques, mais il y a un moment où ce ne sera plus le calendrier. » Jésus explique à ses contemporains que ce calendrier signifie la maîtrise que nous avons du temps. On sait que dans tant de jours, ce sera telle fête, que demain ça sera lundi etc.
Autrement dit, Jésus fait remarquer à ses contemporains qu’il arrivera un moment où notre maîtrise du temps disparaîtra, car nous croyons toujours maîtriser le temps, maîtrise réduite d’ailleurs maintenant à l’âge de l’agenda électronique et de tous les instruments pour compter la rotation de la Terre au cent millième de seconde près. À cette époque-là, il y avait déjà le même souci du calendrier, du monde des astres qui réglait la vie des hommes. Et Jésus leur dit tout d’un coup que le calendrier va s’effondrer. Ça veut dire qu’il y aura un moment – c’est là où nous faisons difficilement la transposition pourtant très nécessaire – face auquel nous n’aurons plus la maîtrise du temps. C’est simple, tellement simple qu’on n’y pense plus, pourtant c’est bien ça le problème.
Jésus se soumet Lui-même à ce calendrier puisqu’Il respecte la fête de Pâques. Mais en fait, Il montre que même si nous croyons maîtriser le temps par la gestion du calendrier, viendra un moment où le calendrier nous échappera. Et à partir de ce moment-là, tout risque de changer parce que ce que l’on voit concernant le calendrier, c’est que les puissances du ciel seront ébranlées. Là aussi, il faut comprendre ce que ça veut dire. Les puissances du ciel, c’est que tous les gens à l’époque étaient persuadés qu’entre la terre et le ciel, il y avait un immense espace vide. Mais on ne pouvait pas comprendre ni accepter que cet espace soit vide. Il était occupé par toutes les puissances célestes, entre autres les anges, mais aussi des démons, et même encore saint Paul qui n’était pas parfaitement à l’aise dans ce système-là, expliquait tout simplement qu’il fallait combattre des puissances invisibles et des puissances célestes.
Aujourd’hui, ça paraît un peu curieux, mais Jésus reprend exactement ce thème en disant qu’il y a des tas de moyens, de puissances, de pressions, de conduites, de gestion du temps et du cosmos qui les empêchent d’avoir la pleine liberté. D’où le succès de l’horoscope. Aujourd’hui, nous ça nous fait rigoler, enfin, pas tout le monde, mais ça devrait parce que l’horoscope reflète une mentalité dans laquelle l’homme est soumis non seulement au temps indiqué par le ciel astral et les récurrences des planètes, des étoiles et du ciel, mais aussi aux puissances qui régissaient, à un niveau intermédiaire, la vie du monde.
En fait, la plupart du temps, c’était terrifiant, ça faisait peur ! Mais si on comprend bien le texte, c’est exactement l’inverse. Jésus ne dit pas qu’ils vont rester indéfiniment sous la puissance du monde et du cosmos tel qu’ils le connaissent. Il y a un moment où tout ce qui constitue les éléments de contrainte de la vie, des projets, de la manière de gérer la vie familiale, sociale et économique, disparaîtra. Jésus dit qu’il va se produire une transformation de l’économie même de leur vie et c’est pour ça que contrairement à ce qu’on lit souvent, ce texte n’est pas fait pour faire peur, mais pour dire qu’à un moment, tous les éléments qui sont portés comme une contrainte, une régulation de la vie, vont disparaître. Quand ça disparaîtra, il y aura place pour l’avènement du Fils de l’homme. Il ne faut pas imaginer que Jésus dit simplement que ça va être le casse figure universel. Il n’y aura plus l’ensemble des contraintes liées à la condition terrestre. Ils auront la pleine liberté, le ciel sera désencombré de tous les embouteillages créés par les anges et les astres et Jésus pourra venir, Il sera enfin là.
La fin des temps, c’est un peu autre chose que ce qu’imaginaient les grands peintres italiens du Quattrocento, avec Michel-Ange au sommet. Ce n’est pas le fait d’être écrasés jusqu’au bout, comme si les étoiles nous tombaient dessus pour nous écraser, non. Nous serons libérés de tout l’espace qui jusque-là nous contraignait et nous tenait, et commencera alors pour nous la possibilité de vivre cette véritable aventure du retour du Seigneur.
Frères et sœurs, la belle affaire me direz-vous ! Jusqu’à maintenant, on est plutôt content que le soleil tourne à peu près régulièrement et que la lune soit là pour, comme dit la Bible, marquer les temps. C’est une petite sécurité. Oui, mais c’est ce que dit Jésus, c’est une fausse sécurité, par laquelle on ne peut pas se dire « pourvu que ça dure » ! C’est au contraire un état provisoire. Jésus affirme ici une chose que nous avons du mal à comprendre et qui pourtant est absolument fondamentale, c’est que le rythme du monde n’est pas définitif. Il y a un avenir pour le monde, il y a un avenir pour l’humanité. Peut-être pas celui qu’elle imagine en maîtrisant complètement le calendrier, le temps, les secondes, les minutes etc. Non, il y a une possibilité dans le temps même du monde, d’être modifié pour laisser la place à une autre temporalité qui, elle, est d’un autre ordre, que nous ne connaissons pas d’ailleurs. Le Christ dit qu’Il ne la connaît pas Lui-même : « Si vous voulez être mes disciples, il faut que vous admettiez cette hypothèse que le plan de la création de Dieu ne se ferme pas avec ce que nous voyons maintenant ». C’est ce que l’on a appelé plus tard l’eschatologie, c’est-à-dire le discours sur la fin des temps, on devrait d’ailleurs dire la fin du temps.
Il y a une sorte d’appréhension du monde qui n’est pas un monde définitif, fermé, réglé par le temps tel que nous le connaissons. C’est à ce moment-là qu’Il a une comparaison tout à fait extraordinaire : « Regardez le figuier » – là ça devient un petit peu hermétique. Le figuier était considéré comme l’arbre qui suivait le moins les consignes climatiques. C’était l’arbre anti-écolo par excellence. C’était l’arbre qui avait de toutes petites pousses, mais il les avait avant les autres, et puis ça se développait, il perdait ses feuilles en hiver alors que les autres arbres les gardaient, dans la région évidemment. Il leur dit donc : « Voyez comme le figuier est déjà capable d’échapper au rythme cosmique que vous imaginez absolument nécessaire pour vous. Pourtant, vous le regardez et vous êtes émerveillés par cette espèce d’insolence spatio-temporelle du figuier. Et le figuier ne correspond pas au programme que vous faites, les pousses surgissent avant même que vous puissiez prévoir exactement la date à laquelle elles vont surgir. » Il y a donc là une lecture possible de cet événement de l’avènement du Fils de l’homme, non pas comme une sorte de programmation qui vient écraser et anéantir l’homme à la fin de l’existence du cosmos, mais au contraire une sorte d’appréhension à travers les signes les plus humbles, les plus modestes, c’est-à-dire les pousses du figuier, pour pouvoir comprendre que la venue du Fils de l’homme est simplement qu’on Lui fasse de la place. D’ailleurs ça l’arrange bien parce qu’à ce moment-là, si c’est les pousses du figuier, ce n’est rien du tout dans l’économie générale de la nutrition de l’humanité. C’étaient finalement les arbres les plus modestes, les plus effacés, qui expliquaient leur spontanéité par rapport au calendrier fixé définitivement.
Le figuier est insolemment désobéissant au réchauffement climatique. C’était donc ce qui était au cœur même de la parole de Jésus. Ne le transposez pas tel quel dans la situation actuelle, inutile d’essayer de faire pousser les figuiers plus vite que d’habitude. C’est presque de l’humour de la part du Christ : « Vous croyez être soumis à une sorte de temporalité, il faut aller vite, il faut obéir et respecter les délais. Regardez le figuier ! Il ne respecte pas exactement les délais, mais quand il ne les respecte pas, ça nous apprend quelque chose, que nous devons trouver une sorte de liberté dans le temps même que nous vivons. »
Comment trouver alors cette liberté ? C’est tout simple, Il dit : « Je vous ai dit que le Fils de l’homme allait apparaître dans cette espèce de vide laissé par le cosmos et qui n’arrive pas à imposer sa domination et sa puissance sur la vie des hommes, de l’humanité collective et individuelle. Que va-t-il se passer maintenant ? Il faut s’habituer à ça. Il se creuse comme une sorte de vide dans la création, dans le cosmos, dans sa manière de vivre le temps et de subir les contraintes du temps. Au milieu de tout cela, dans ce creux, dans cette espèce de vide, il y a une certaine manière de nous préparer. C’est un seul mot auquel Jésus tient beaucoup, parce que c’est la dernière consigne publique qu’Il donne avant que ce soit le récit de la Passion : « Veillez ».
Autrement dit, la condition chrétienne de l’homme, quand il croit au Fils de l’homme, c’est de garder cet esprit de veille, d’attention qui est que tout peut arriver. C’est étrange, mais c’est quand même beau. Déjà même, dans un certain nombre de choses que nous vivons, tout peut arriver. Ce qui est extraordinaire, je trouve que c’est un des signes mêmes que tout peut arriver, c’est que dans ce monde aujourd’hui un peu usé, un peu lassé, un peu répétitif, en réalité, il y a des surgissements. Il y a tout à coup un ami ou une amie qui vous fait découvrir quelque chose de très grand et de très beau humainement. Il y a tout à coup une rencontre religieuse qui vous permet de découvrir que le Christ vient et qu’Il est là pour être partagé avec nous dans le vide même que nous éprouvons, la plénitude de sa présence.
Là où on fait de ce discours de la fin des temps une sorte de catastrophe, nous le lisons comme cela, d’ailleurs les autres évangélistes ont été plus pessimistes que Marc, en réalité Marc semble avoir eu, lui le premier, l’idée de concilier les paroles concernant la fin des temps. C’est très important. Ça veut dire, au lieu de vivre toujours notre existence sur le mode de la contrainte, d’en faire toujours plus, d’accumuler, que la création n’est pas faite pour ça. On n’est pas fait pour accumuler des bons points pour le ciel. En effet, pour vivre dans cet espace de liberté et d’accueil de l’imprévisible de Dieu, c’est ce qui est le cœur même de notre destinée.
Frères et sœurs, au lieu d’aborder la fin des temps dans la peur et dans la crainte, accueillons-la simplement avec la consigne du Christ : veillez !