PRENDRE PLACE AVEC SES TALENTS AU SEIN DE L'ÉGLISE

Pr 31, 10-13 + 19-20 + 30-31 ; 1 Th 5, 1-6 ; Mt 25, 14-30
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – année A (19 novembre 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, nous connaissons tous cette parabole des talents généralement interprétée totalement de travers. Ça me pose toujours un problème quand j’en vois qui me disent : « Ah ! Mais j’ai reçu plein de talents de Dieu, qu’est-ce que je vais dire en arrivant là-haut ? Je n’en ai pas fait assez ! Je suis terrorisé à cette idée ! » Or cette parabole veut dire tout l’inverse et je voudrais l’expliquer spécialement aux confirmands et confirmandes parce qu’il est important de la comprendre en toute justesse.

Certains ont fait de cette parabole une sorte de louange inconditionnelle de l’effort humain. D’une certaine manière, ça se comprend. Les deux premiers, celui à qui on confie cinq talents – c’est une grosse fortune ! – et le second avec ses deux talents, ont chacun doublé la mise. On ne dit pas comment. On nous présente ce récit comme l’histoire de gens un peu joueurs. C’est d’autant plus étonnant qu’à l’époque de Jésus et depuis la nuit des temps dans le monde juif, l’usure était interdite. D’une certaine manière, ils ont un peu transgressé les lois habituelles et ont essayé de faire des investissements qui leur ont rapporté et dont ils rendent le revenu au maître. Alors que le dernier, qui nous semble le plus honnête puisqu’il rapporte exactement la somme qui lui avait été confiée, dit : « Seigneur, je te connais, je sais que tu es un homme impitoyable, tu veux qu’on gagne toujours davantage, tu récoltes où tu n’as pas semé, mais moi, je n’ai pas d’imagination, j’ai peur, je te rapporte ton talent. Tu ne me dois rien et je ne te dois rien. Nous sommes quittes. » Le maître devient alors furieux et lui dit : « Tu n’as rien compris ! Quand je te demande quelque chose, c’est que je te fais confiance. » C’est le mot clé de toute la parabole.

Si Dieu nous a créés, c’est pour faire confiance. Combien pensent que Dieu est créateur et parce qu’Il est créateur, Il est terrifiant, Il demande des comptes, Il veut toujours rentrer dans ses frais. Non, Dieu ne veut pas cela ! En créant, Dieu a donné. S’Il a donné, c’est qu’Il fait confiance à celui à qui Il donne la vie, le bonheur, l’intelligence… et même quelques défauts : « Vas-y, joue, joue avec toutes les richesses que tu as. » Et ça, c’est tout le sens de la vie chrétienne. A force de vouloir expliquer que Dieu demande des comptes, dans le sens le plus étroit du terme – tu me rends ce que je t’ai donné –, on caricature complètement le visage de Dieu et celui de ses enfants. Qu’est-ce que des enfants qui ont reçu la vie, le bonheur, qui ont reçu plein de choses et qui ne sont pas capables de se dire : « S’Il m’a donné tout cela, c’est pour que je le fasse fructifier » ?

C’est ce que la parabole veut nous dire. Il s’agit en fait d’une parabole sur la fin des temps, sur ce qu’on appelle habituellement le jugement dernier. Le Christ nous avertit : « Attention, préparez-vous ». Et notre interprétation est : « Je dois préparer dans la peur, enfouir mon talent, le garder sans que personne ne puisse y toucher et ne pas le mettre en jeu. » Et Jésus dit : « Quand Je vous dis d’être vigilants, Je vous dis aussi : "n’ayez pas peur" ! » La vigilance n’est pas la paralysie mentale, ni le refus de l’effort, ni la conservation figée des choses, c’est le risque. La nouvelle manière de vivre amenée par le Christ et qu’Il a fait entrer dans le cœur de ses enfants, est : « Mettez en œuvre tout ce que vous êtes. »

Ça a une petite incidence assez immédiate sur la confirmation. De fait, si vous êtes confirmés maintenant, c’est parce que vous avez été baptisés. La plupart du temps, quand on a été baptisé, on était tout petit. Dans mon village du fin fond des montagnes du Jura, quand les parents ne présentaient pas l’enfant à baptiser dans la semaine qui suivait la naissance, on ne sonnait pas les cloches ! Première mesure de rétorsion. Par conséquent aucune maman ne pouvait assister au baptême de son enfant. Mais ce n’était pas important, il fallait baptiser. Mais vous imaginez : déjà la mère était privée de la joie de présenter un enfant à Dieu. On commençait à jouer la sécurité. Surtout pas de vagues ! Tant pis, elle reste seule à la maison, et pendant ce temps-là, le père répond seul « je crois ». On en est arrivé là ! Tout ça pour des mesures sécuritaires parce qu’il était très important de garantir le salut éternel du bébé. Reconnaissons que la mortalité infantile était plus menaçante qu’aujourd’hui. Heureusement, ça a changé ! Maintenant c’est presque l’inverse : on attend une éternité. Il faut choisir entre les deux. Le bon moment, c’est plutôt entre six mois et un an. Fermons la parenthèse.

Quand on baptise un enfant, on baptise une vie possible, une destinée possible ; il y a déjà tout en lui, mais il faut que ça s’épanouisse et que ça grandisse. C’est une des conséquences du sacrement de confirmation. Si on veut que l’enfant soit baptisé, il faut aussi qu’il ait un moment pour trouver sa pleine place dans l’Eglise, ce qu’il ne peut pas avoir à l’âge d’un an, de six mois ou moins. La confirmation est la promotion du baptême quand on est capable de dire : « Oui, je veux jouer le jeu. » C’est la face risquée du baptême en disant : « Si le Seigneur m’a donné la vie, s’Il m’a donné des talents, maintenant que je suis à un âge où je peux réfléchir par moi-même, je veux engager tout ce que je suis au service de Dieu et de l’Eglise. » Le sacrement de confirmation, c’est cela ! C’est le moment où vous, les confirmands, allez vous approcher de l’évêque au milieu de l’assemblée. Car le vrai décor de la confirmation, c’est l’Eglise tout entière. D’ailleurs vous remarquerez qu’ici, à Saint-Jean-de-Malte, on tient beaucoup à baptiser les enfants quand c’est possible au sein de la communauté paroissiale, pour leur dire dès le début : « Si tu es baptisé, c’est pour trouver ta place dans l’Eglise ; toute la communauté prie pour toi et approuve la démarche de tes parents. »

On a compris le baptême comme une sorte de sauf-conduit, pour avoir toutes les assurances possibles et le premier ticket d’entrée au paradis, alors qu’en réalité il s’agissait de dire : « Dieu te donne un cadeau immense, la plénitude de la vie de l’Esprit. Mais comme, tout petit, tu ne peux pas encore réaliser ce que c’est, profite de ce que la confirmation est donnée à un âge plus avancé. » Et il n’y a pas de limite d’âge, notre amie qui n’a pas pu venir parmi nous aujourd’hui a quatre-vingt trois ans, et la confirmation sera aussi féconde dans son cœur que dans celui du plus jeune d’entre vous. C’est cette joie et ce bonheur de se dire : « Si j’ai reçu tout cela, c’est pour partager ce que je suis avec le Seigneur sous sa conduite, non pas dans la peur, mais dans une vigilance qui est l’attention à ce que, étant membre de l’Eglise, je dois essayer le plus possible de réaliser dans l’Eglise ce que le Seigneur attend de moi. » Ça signifie donc que nos communautés chrétiennes sont des lieux dans lesquels nous devons trouver notre place, et comme c’est l’évêque qui est le principe de l’unité et de la coordination de toutes les richesses spirituelles que nous  présentons les uns et les autres, c’est lui qui donne cette dernière onction.

C’est arrivé un peu accidentellement dans l’histoire parce qu’au début, quand toutes les communautés étaient urbaines, l’évêque se gardait la dernière onction et la dernière imposition des mains. A ce moment-là, c’était en ville et l’évêque connaissait tous ses baptisés et leur donnait l’onction qui confirme la place de chacun d’eux. Heureuse époque où les diocèses étaient de telle taille que l’évêque pouvait pratiquement connaître tous les fidèles ! Ça n’a pas duré longtemps, à peine jusqu’aux Ve–VIe siècles.

Après, on a pensé que si l’évêque ne pouvait pas confirmer tout le monde d’un seul coup dans sa cathédrale dans un grand rassemblement de tous, il devait faire des tournées de confirmation dont beaucoup d’entre vous ont été témoins. On confirmait parfois des centaines de personnes. J’étais dans un pays très catho, j’ai été confirmé avec sept cents enfants de mon doyenné. C’est dire que la connaissance personnelle de l’évêque envers chacun d’entre nous était assez restreinte.

Ici il faut retrouver, non seulement en rénovant le rite, mais aussi dans notre attitude, même si on a été confirmé sous anesthésie générale, la vitalité que donne le sacrement de confirmation pour dire à chacun, y compris à ceux qui ont été confirmés avant, mieux vaut tard que jamais, la plénitude de ce que nous sommes et pour Dieu, et pour l’Eglise.

C’est pourquoi la confirmation  n’est pas simplement le don de l’Esprit (sinon qu’est-ce qu’on a reçu au baptême ?), mais c’est le même don de l’Esprit reçu au baptême, mais actualisé pour prendre sa place au sein de l’Eglise. C’est le même Esprit qui est donné, plus adapté à l’étape de la personne qui vient de découvrir par la maturation humaine et spirituelle, la place qu’elle peut prendre dans l’Eglise.

Voilà pourquoi il faut beaucoup prier au moment des confirmations, et même avant. Vous pouvez prier tous les jours pour eux, pour que leur démarche soit vraie et qu’ils découvrent à travers nous – car c’est nous qui sommes le creuset de la manifestation du don de l’Esprit – l’Eglise qui, en plénitude, dit à ces confirmands : « Ce que vous êtes, vous allez pouvoir le devenir pleinement, et nous n’hésiterons pas à manifester cette communion et ces liens que nous avons avec vous pour que tous ensemble nous n’arrivions pas avec notre petit talent enfoui sous une pile de draps ou caché dans la terre, mais que nous arrivions en présence de Dieu au moment où Il viendra pour tous nous rassembler dans la plénitude de joie de l’Eglise telle qu’Il veut nous la donner et la joie de son Royaume ». Amen.