UN SEUL SIGNE: LA MORT ET LA RÉSURRECTION DU CHRIST
Ml 3, 19-20a ; 2 Th 3, 7-12 ; Lc 21, 5-19
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – année C (13 novembre 2022)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Quand cela arrivera-t-il, et quels seront les signes qui nous seront donnés ?
Frères et sœurs, je crois qu'aujourd'hui, l'évangile nous invite à faire une homélie peut-être de circonstance, mais qui n'est pas nécessairement très enthousiasmante. Je m'explique.
On est au moment où Jésus va entrer à Jérusalem et où sans doute Il fait une pause à un endroit que certains d'entre vous connaissent au-dessus du Mont des Oliviers, où on devait avoir une vue plongeante sur le Temple. Les foules qui suivaient Jésus s'extasiaient en général devant cette merveilleuse architecture qui était la fierté du peuple juif. On comprend donc qu’à ce moment-là surgisse ce cri d'admiration devant la grande réussite que représentait le Temple de Jérusalem.
Il faut quand même l'avouer, le peuple juif avait connu l'exil, des tas de revers et curieusement durant le premier siècle avant Jésus-Christ, grâce à un chenapan de première catégorie qui s'appelait Hérode le Grand, il avait réussi à faire reconstruire un Temple tout de même assez impressionnant. Donc, un monument historique, grand chantier de Notre-Dame, on avait reconstruit tout cela, on avait remis tout en place et c'était une fierté incroyable pour les contemporains de Jésus que de voir qu'ils étaient les seuls à avoir pu affronter à la fois la grande détresse de l'occupation – d'abord perse, puis grecque, puis romaine –, et d'avoir un lieu de culte à eux, à la différence des autres peuples qui avaient des lieux de culte plus ou moins autorisés par le pouvoir romain. Mais eux, c'était reconnu, « religio licita », religion permise, ils pouvaient y célébrer comme ils voulaient. La réaction d'émerveillement de la foule est intéressante parce qu’on admire les pierres, mais il ne faut quand même pas non plus caricaturer, on admire aussi tout ce que représentent ces pierres de fierté, de la durée, de la constance du peuple juif, de son culte au Dieu des Juifs et donc la fierté d'avoir ainsi une sorte de garantie religieuse qui va permettre à ce peuple, pensent-ils, de traverser les siècles.
Et tout à coup, c'est une sorte de douche froide, Jésus leur dit que de tout cela, il ne restera rien. Il faut quand même avouer que cette affirmation est tellement choquante que les premiers chrétiens l'ont accueillie avec une sorte de stupéfaction. Il ne faut pas imaginer que les premières communautés chrétiennes, les toutes petites communautés à peine détachées du judaïsme, se sont réjouies, quarante ans plus tard, de la destruction du Temple par les armées romaines de Titus.
En fait, ils ont été très impressionnés par le fait que d'une certaine façon, la parole de Jésus avait été réalisée à la lettre, quarante ans plus tard, par la destruction du Temple. Il y avait donc déjà là une première chose et c'est pour cela que c'est resté une marque dans la conscience des premiers chrétiens. Ce que le Seigneur avait dit, c'était l'affirmation que ce Temple ne resterait pas, ne résisterait pas à ce grand mouvement de l'armée romaine pour mâter le peuple des Juifs dans les années 65-70.
Mais sur le moment même, personne ne pensait une chose telle que Jésus pouvait l'exprimer. Peut-être parmi les disciples et les groupes qui adhéraient à la personnalité de Jésus et qui le suivaient, aucun ne pouvait vraiment croire ce que Jésus leur disait par cette affirmation si brutale. C'est pour cela qu’immédiatement surgit la question : « Tu dis cela ? Mais au nom de quoi le dis-Tu et quand cela va-t-il se produire ? Quels seront les signes qui annonceront la destruction de ce Temple ? »
Vous le sentez, frères et sœurs, ce n'est pas simplement une question épisodique d'une prophétie parmi d'autres de la part de Jésus, c'est une prophétie extrêmement profonde car la conscience que ce Temple était pour ainsi dire le pôle de l'identité juive et même d'une certaine façon, de l'identité chrétienne puisque les premières communautés chrétiennes de Jérusalem allaient régulièrement prier au Temple, était le signe marqueur de la permanence de la religion dans leur histoire. A partir de ce moment-là, se pose la question : l'identité religieuse suffit-elle à traverser les siècles, l'histoire ? Quand je dis identité religieuse, il s’agit du fait qu’on considérait que le culte, les prières, les traditions, les textes et tout ce qui avait été accumulé pendant une dizaine de siècles, tout cela devait nécessairement subsister. Au fond, c'était presque spontané dans la tête des gens, on pouvait appliquer le proverbe « les chiens aboient, la caravane passe ». Cela voulait dire qu’il y a des aboiements dans l'histoire, mais la caravane de la religion juive passe. C’était une sorte de provocation de la part de Jésus. Qu'est-ce qu'Il voulait dire ? Je crois qu'Il a dit quelque chose ce jour-là qui nous concerne encore aujourd'hui.
Il dit une chose très simple, sur laquelle nous avons beaucoup d'hésitation, et beaucoup de mal à l'accepter : nous n'avons aucune prise sur l'histoire, notre histoire personnelle, l'histoire de nos sociétés, de nos pays, l'histoire des groupes humains dans lesquels nous vivons, voire celle de l'humanité. Peut-être que la parole de Jésus aujourd'hui dit une chose que nous sommes en train de découvrir de façon plus radicale que jamais : nous n'avons pas de prise sur le temps et sur l'histoire.
C'est pour cela d'ailleurs que tout de suite les interlocuteurs savent la question qu'il faut poser : « Si Tu dis que le Temple va être détruit, cela veut dire que nous, les religieux de Jérusalem, nous pouvons disparaître avec le Temple. Mais quand cela arrivera-t-il ? Quels sont les signes ? » Pour le monde juif de l'époque, les signes sont très importants parce qu’ils sont les indices qui permettent de comprendre ce qui va arriver ? C'est la fameuse histoire, quand le ciel est rouge, vous vous dites : il va pleuvoir. La climatologie spirituelle est ainsi évoquée ; les Juifs savent qu'ils vivent dans l'histoire, mais d'une certaine façon, ils croient que par leur religion, ils ont prise sur l'histoire. Religion, c'est tous les signes extérieurs qui pour eux étaient absolument indubitables et indiscutables. Jésus leur dit alors qu’il est inutile d'essayer de trouver ici leur assurance, car ils n'ont aucune prise sur l'histoire.
Alors on a envie de se penser qu’Il a dit cela pour les Juifs, si bien que nous les chrétiens, nous aurions maintenant prise sur l’histoire, nous avons largement dominé la situation grâce à l'expansion missionnaire universelle, donc ça pourrait encore marcher. Mais nous n'avons peut-être pas de prise sur l'histoire. Et c'est vrai que d'une certaine façon, il faut quand même bien se le dire, aujourd’hui, à travers toutes les crises que nous traversons dans l'Église, c'est aussi un peu ce qui est en cause. Il ne s'agit plus du Temple et de tous les ornements qui s'y trouvent, même si nous sommes largement pourvus avec les cathédrales et les magnifiques trésors de l'architecture religieuse. Mais nous n'avons pas de prise sur l'histoire. C'est d'ailleurs une des choses que les chrétiens aujourd'hui ressentent de façon un peu obscure. Pendant très longtemps, on a cru que la foi chrétienne, la religion chrétienne, avaient prise sur l'histoire, sur l'histoire du monde. Et aujourd'hui ? Quelle prise a-t-on ? Plus exactement, comment nier tous les événements qui font que nous avons une sorte de déprise, d’interrogation, de doute sur l'emprise que peut avoir la foi sur la destinée du monde ?
Je pense que c'est aussi à ce niveau-là qu'on doit lire la réaction de Jésus face à l’admiration devant le Temple. Nous avons tout fait dans l'Église, nous avons élaboré un droit pour les nominations, pour tout ce qu'il faut faire, etc., nous avons construit tout un patrimoine magnifique dont nous sommes si fiers, et c'est bien juste. Mais d'une certaine façon, comment essayer de se cacher ? La sévérité du Seigneur par rapport à tout ce qui constitué l'identité religieuse de son peuple…
Frères et sœurs, ce n’est pas simple, parce que ce n’est pas une question de bonne volonté ni de dévouement. On se démène comme ce n’est pas possible. Mais la question est là : qu'est-ce qui nous fait tenir, dans notre comportement, dans notre attitude la plus profonde face à la question de notre identité religieuse ? Est-ce que c'est l'institution dont nous sommes souvent très fiers en la comparant par exemple au protestantisme qui aurait dégénéré dans des milliers de petites sectes évangéliques. Oui, la belle affaire.
Autrement dit. Sur quoi repose notre identité chrétienne ? Est-ce que nous avons des signes de ce que nous pouvons dire ? Cela va exister dans dix ans, dans quinze ans, dans vingt ans. Je crois qu'il faut le dire, nous n'en avons aucun. Et ce n'est pas nécessairement une bonne attitude que de penser que puisque cela tient depuis deux mille ans, cela tiendra encore autant. Espérons-le. Mais la question reste. Et Jésus évoque ensuite toute l'arrivée des catastrophes, des guerres – on a été servi quand même, et actuellement nous le sommes terriblement. Que devons-nous subir ? Avons-nous prise sur notre histoire ? L'humanité a-t-elle prise sur son histoire ? Quels que soient les arrières fonds de pensée de l'écologie etc., qu'est-ce que cela pose comme question ? Est-ce qu'on a prise sur le devenir de notre monde ? Qu'on soit écologiste ou pas, peu importe, on n'a pas de prise.
Ainsi frères et sœurs, cette parole de Jésus est terrible. Elle nous met devant la réalité même de ce que nous croyons être, nous construisons sans arrêt des moyens de prendre prise sur notre histoire, sur notre avenir. En réalité, la manière dont nous agissons, dont nous maîtrisons cet avenir est si faible, si fragmentaire, si dispersée qu'à un moment ou l'autre, ça craque.
C'est là que se pose le vrai problème. Quand Jésus dit cela, Il le dit à quelques jours de sa mort, peut-être quelques semaines. Et qu'est-ce qui va se passer ? D'une certaine façon, quand les accusateurs juifs de Jésus au procès devant Caïphe et Anne reprocheront à Jésus d'avoir dit des paroles sur le Temple, ils savaient bien ce qu'Il disait : « Tu as dit que le Temple serait détruit et que Tu le rebâtirais, et bien vas-y ! » Pourquoi cette parole est-elle restée si profondément ancrée dans la mémoire des communautés primitives ? C'est parce que l’on s'est dit : quand est-ce que l'homme peut avoir prise sur son avenir et sur les moyens religieux d'avoir une emprise sur le monde et sur l'histoire ? Il n’y en a qu'un, il n’y a qu’un signe, c’est la mort et la résurrection du Christ.
Le Christ est aussi passé par la mort, Il a compris la destruction du Temple. Il a compris, même pour Lui-même. Il a dit qu’il n'y avait qu'une chose, c'est que quand on est pris dans ce cheminement qui conduit à la mort, il y a un moment où Dieu seul peut nous sauver, nous arracher à la mort et nous faire ressusciter à une vie nouvelle.
Le monde sur lequel nous avons prise, que ce soit le monde personnel, que ce soit le monde collectif, est un monde sur lequel nous croyons avoir puissance et capacité de gérer, mais ce n’est pas tout à fait vrai. C'est un moment de notre histoire où nous croyons pouvoir gérer, pouvoir tenir, et Dieu sait que nous y mettons des moyens extraordinaires, mais en réalité, Celui qui est le seul à pouvoir gérer cette réalité de la fragilité de notre existence historique, c'est le Christ. C'est une des choses, ce n’est pas la seule, que veut dire la foi au Christ ressuscité.
Cela veut dire que nous croyons, mais c'est à ce niveau-là que ça se passe. Si nous croyons que Dieu a pu passer par la mort et qu'Il a pu trouver la vie qu'Il a voulu partager avec tous les hommes, si nous ne revenons pas à cet essentiel sans le caricaturer par des tas de formes de religiosité qui, à certains moments, nous donnent de fausses assurances, tant que nous ne sommes pas revenus là, nous sommes toujours sous la menace de la prophétie de Jésus sur le Temple. Amen.