QUE VIENNE TA GRÂCE, QUE CE MONDE PASSE ET TU SERAS TOUT EN TOUS
Dn 12, 1-3 ; He 10, 11-14+18 ; Mc 13, 24-32
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – année B (14 novembre 2021)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, le texte que nous lisons a terrifié des générations et des siècles de la vie des chrétiens et de l’Eglise. Que va-t-il se passer ? C’est la question explicite des disciples à Jésus au moment où ils viennent de s’émerveiller sur la beauté de la construction du Temple dont ils sont si fiers et dont Jésus vient de leur dire qu’il n’en restera pas pierre sur pierre. Cette prophétie a été prononcée sans aucun doute puisqu’elle Lui a valu sa mort. Les disciples voient le Temple depuis la colline toute proche et s’émerveillent de ce prodige religieux et spirituel qui est aussi un prodige ethnique car depuis deux mille ans le peuple juif a tenu le coup malgré tous les aléas et les difficultés.
Jésus enchaîne sur une prophétie qui est le "casse gueule universel" : tout va s’effondrer et disparaître. On ignore ce qui va advenir et à la fin du texte, Il précise : « Quant à la date de ce jour ou à l’heure, personne ne les connaît ». Jésus, qui jusqu’alors ne s’était pas beaucoup préoccupé du devenir du soleil, de la lune et des étoiles, nous parle soudain de tout cela avec une surabondance de détails dont on se passerait bien. Qu’est-ce que cela cache ? Reprend-Il des thèmes qui étaient courants à l’époque ? Qu’est-ce qui est en jeu ?
C’est une chose fondamentale. Pour les Anciens, qui étaient beaucoup moins bêtes que nous, le rapport de l’homme au monde n’était pas évident. Nous considérons que notre relation avec le cosmos repose sur une prise de possession et un aménagement pour nos besoins, car nous sommes des êtres liés au monde. Si la Bible dit bien que nous sommes liés au monde, elle précise néanmoins que le monde a existé avant l’homme. Autrement dit, au sens le plus littéral du terme pour signifier la naissance, on dit qu’on vient au monde, ce qui suppose que l’existence du monde dans sa diversité et sa complexité, est antérieure à nous. Et parce que le monde est antérieur à nous, nous sommes faits pour vivre notre relation, l’enrichir, l’approfondir par la culture, l’étude, la science etc. Être lié au monde, c’est la spécificité de l’homme. Il n’y a pas d’homme qui puisse affirmer qu’il pourrait se passer du monde. En effet, notre intelligence, notre savoir, notre sensibilité, notre être même, sont un « être au monde », comme disent les philosophes du XXe siècle. Or déjà chez les Anciens, on considérait que l’homme était si lié au monde qu’il ne pouvait se développer, grandir, trouver sa pleine dimension en dehors du monde. L’homme est au milieu de ce monde et avec tous les liens qu’il a avec ce monde, il grandit, s’épanouit, trouve sa place, construit des sociétés, déploie la diversité des cultures humaines mais c’est toujours dans le monde, monde qui est avant nous.
Ce n’est pas un réflexe si spontané aujourd’hui car nous considérons que nous sommes au monde mais pour l’exploiter ou pour essayer de le conserver. Mais la place de l’homme par rapport au monde ne saute pas aux yeux. Pourquoi avons-nous été créés pour être ainsi liés au monde, pour que toute notre existence humaine soit liée à ce monde des vivants, des végétaux, des planètes ? Les Anciens se demandaient cela parce qu’ils étaient plus modestes et plus critiques dans leur savoir, leur intelligence des choses, d’eux-mêmes et du monde.
Les récits de création nous apprennent que quand on vient au monde, nous sommes précédés par ce monde. On se plaît à rappeler qu’il est inférieur à nous, peut-être, mais il est avant nous ! La manière dont est constituée la terre est ce qui a façonné, mûri, développé notre intelligence. Le monde des vivants n’a pas attendu les hommes pour que les libellules, les lions, les tigres et les antilopes aient une intelligence de l’espace et du temps. Les Anciens savaient que le monde était une réalité qui non seulement nous précédait mais aussi nous constituait dans notre intelligence. Et encore aujourd’hui, il nous façonne et nous constitue dans notre intelligence. Ce n’est pas la peine d’essayer de croire que parce que nous avons inventé l’ordinateur nous sommes plus intelligents que les réalités de ce monde. Avec l’ordinateur, on essaie simplement de mettre à profit un certain nombre de réalités du monde pour notre petit usage personnel.
Si l’homme est fait pour le monde, le but de la vie est d’habiter ce monde. La Bible dit que Dieu a créé ce monde pour qu’il ne soit pas un chaos, pour le rendre habitable. Notre mission est donc de rendre le monde habitable. Nous sommes là au "b-a, ba" de l’écologie, une écologie moins doctrinaire et totalitaire qu’aujourd’hui.
Quand ces gens-là découvrent que l’homme est fait pour le monde, ils se demandent ce qu’il se passe quand on meurt. Le jour où on meurt, nous ne sommes plus en relation avec ce monde. Seule échappe à cela une catégorie de créatures dont on se gausse aujourd’hui : les anges. Les anges n’ont pas besoin d’un monde, ils sont à eux-mêmes leur propre monde. « Quand le Fils de l’Homme viendra, Il enverra ses anges », ceux qui n’ont pas besoin du monde mais le gouvernent, le guident et le conduisent vers son achèvement. Voilà aussi une façon de considérer la relation entre le monde visible et le monde invisible, les anges, qui se lient au monde par le service de ce monde pour le conduire vers son accomplissement. A la fin, avec les trompettes, ils sonnent le rassemblement. C’est une question essentielle : qu’est-ce que je deviens quand je ne suis plus au monde ? Les réponses ont abondé. Ou bien il n’y a plus rien et on n’en parle plus, ou bien on se fait enterrer ou incinérer pour dire qu’on n’est plus dans le monde. Mais alors que devient-on ?
Le Christ, profitant de son affirmation que le Temple allait être détruit, enchaîne sur les dangers que représente cette destruction du monde des juifs, à savoir la petite terre du monde de Judas autour de son Temple, qui s’effondre, se fissure, se casse et ajoute que tout le monde dans lequel nous sommes peut s’effondrer. Le monde créé avant nous peut s’effondrer et dans ce cas, que devenons-nous ? Jésus ne réduit pas le problème, Il l’accentue et le rend de plus en plus sensible : « Que deviendrez-vous s’il n’y a plus de monde ? » En effet, que devient l’intelligence humaine quand il n’y a plus le monde comme point d’ancrage ? Que se passe-t-il si le monde commence à disparaître, tout ce qui constitue le monde, comme le soleil et la lune qui donnent le rythme du temps pour les hommes ? On a peur, on est dans la terreur. Jésus nous demande de réaliser ce que nous sommes si le monde disparaît. Les disciples ne savent que répondre. Jésus insiste lourdement en rappelant qu’on ne sait pas quand ça arrivera. Il donne néanmoins une réponse, celle que généralement nous n’entendons pas : si l’homme est fait pour le monde, si nous qui gérons le monde de la façon la plus rationnelle et la plus efficace, nous nous apercevons de cette progressive destruction du monde comme support de l’existence humaine, que se passe-t-il ? « Alors viendra le Fils de l’Homme ». Voilà la réponse de Jésus. Il explique à ses disciples, la veille de sa mort, de sa Pâque : « Tout ce qui constitue actuellement votre rapport au monde va défaillir, mais Moi, Je vous l’apporte en créant une relation entre vous et Moi ». C’est le discours eschatologique, de la fin des temps, non pour faire peur, mais dans le réalisme de ce que dit Jésus au sujet du drame de l’existence humaine, en ajoutant cependant : « Je serai là pour être, devenir votre monde ».
On croit facilement à la mort et à la résurrection du Christ mais c’est plus profond que cela : non seulement le Christ ressuscite mais Il ressuscite pour être la base du monde nouveau qu’Il est Lui-même. Aucune conception mythologique héritée de l’Egypte ou d’ailleurs, c’est le Christ qui dit : « Le jour où votre monde s’effondrera, Je serai là ». C’est le plus beau message d’espérance qu’on puisse imaginer. L’existence chrétienne ne consiste pas à prolonger le monde le plus possible. Les premiers chrétiens disaient après la consécration : « Que vienne ta grâce – ta présence –, que ce monde passe et Tu seras tout en tous ».
C’est ce que nous faisons chaque fois que nous célébrons l’eucharistie. Nous demandons au Christ, qui arrive de façon fragmentaire à travers le sacrement du pain et du vin, qu’Il commence à inaugurer en nous cette présence dont nous avons tant besoin, qu’Il la développe et qu’Il devienne notre monde. Nous Lui demandons de renouveler la texture du monde qui est si vénérable que Lui-même a voulu y entrer et que nous puissions découvrir dans cette présence nouvelle du Christ ressuscité, le monde nouveau auquel nous sommes appelés, conviés. C’est cela que comme chrétiens nous avons la mission d’annoncer.
Demandons à Dieu qu’à chaque eucharistie nous puissions redécouvrir cette réalité profonde : nous sommes faits pour le monde actuel mais aussi, par la grâce du Christ, pour un autre monde qui vient. Nous avons à essayer de trouver par l’annonce de la foi en la mort et en la résurrection du Christ, à découvrir et à déchiffrer ce monde nouveau qui s’avance à notre rencontre.