LE CIEL ET LA TERRE PASSERONT

Dn 12, 1-3 ; He 10, 11-14.18 ; Mc 13, 24-32
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – année B (18 novembre 2018)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Le ciel et la terre passeront ».

Frères et sœurs, nous voici en cette fin d’année, comme chaque année, replongés dans ce grand chambardement de l’effondrement du monde et des étoiles qui tombent, du soleil et de la lune qui s’obscurcissent et de tous les malheurs imaginables qui se précipitent sur la terre. A vrai dire, ça ne nous fait pas vraiment peur aujourd’hui mais je pense qu’à l’époque, c’était réveiller quelque chose de très profond dans l’âme du peuple juif.

En effet, pour la plupart des religions de l’Orient méditerranéen, la grande devise était celle de Madame Bonaparte : « Pourvu que ça dure ! » Par cette devise, on pensait que le but du monde était de se survivre sans arrêt à soi-même, que le but des nations, des sociétés et des individus était de survivre. C’était un peu le fond de ce pessimisme méditerranéen que nous connaissons tous : le monde est beau, la nature est belle, il y a des moments magnifiques dans la vie mais en même temps, sur quel fond d’obscurité, de désespoir, de tristesse, de déchirement et de chagrin !

Bien qu’une des convictions de l’époque fût que le monde était normalement fait pour durer, il y avait tout un courant contraire qui disait que ça ne pouvait pas durer, non pas uniquement parce qu’Israël était occupé par des puissances qui l’opprimaient et l’empêchaient de vivre pleinement son existence religieuse, sa théocratie. Ça ne pouvait pas durer parce qu’il y avait quelque chose dans le monde, une fragilité fondamentale qui, à un moment ou l’autre, apparaîtrait. C’est à ce courant-là que Jésus se réfère pour expliquer quelque chose qui est d’un tout autre ordre mais Il commence par là.

Jésus n’est ni Einstein ni Hubert Reeves, Il partage les données culturelles de son temps et Il prêche à des gens qui ont cette culture-là. Un jour, dit-Il, le monde s’effondrera. En effet, comme le monde avait été tiré du chaos, il risquait à tout moment de retomber dans le chaos. Au fond, tout ce récit de catastrophe dont nous venons d’entendre quelques traits, était un récit de "dé-création" ; le monde avait été créé, maîtrisé par la sagesse et la puissance de l’amour de Dieu mais ce monde ne pourrait pas tenir indéfiniment. Cette image des étoiles qui tombent, du soleil et de la lune qui s’obscurcissent, assortie d’un grand nombre d’autres images sur les mouvements et les mugissements de la mer, sur les combats entre les peuples, sur les tremblements de terre, tout cela avait pour but de dire que le monde ne tiendrait pas.

Jésus l’a exprimé avec ce langage-là mais que voulait-Il dire ? Je crois qu’il ne faut délibérément pas prendre ce texte comme un traité de physique nucléaire ou d’usure du monde et de toutes les craintes écologiques évoquées régulièrement dans les médias. Jésus n’a pas une vision du monde axée sur le problème de l’énergie, sur toutes les questions de l’entropie, de l’effet de serre etc… Ce n’est absolument pas dans sa perspective mais Il veut montrer une chose extraordinaire, c’est que le monde est marqué maintenant par la mort, ce monde que nous croyons si solide, si stable, si bien construit – « Il a bien établi la terre sur ses bases », dit le Psaume – peut se déchirer, se diluer. C’est comme une sorte de verre qui éclate : alors apparaîtra le Fils de l’homme. Au fond, c’est une méditation extraordinaire sur l’existence humaine qui nous est proposée à travers ce récit.

Pensez à l’image des feuilles et des bourgeons qui éclosent sur le figuier : tout à coup, tout autour de cette espèce de feuille vernissée brune, commence à pointer une pousse verte qui fait éclater la coque et petit à petit, on s’aperçoit que c’est autre chose qui apparaît. Jésus dit : « La venue du Fils de l’homme, la venue définitive de l’entrée du Royaume de Dieu et du Seigneur dans ce monde, va se passer comme cette espèce d’éclosion et de déchirement du monde ». Le monde n’a pas besoin de survivre pour que le Fils de l’homme apparaisse. Le monde dans sa fragilité, dans la capacité qu’il a de se briser de toutes parts, c’est précisément là que Dieu, le Fils de l’homme, apparaîtra.

C’est extraordinaire de voir les choses de cette façon, ce n’est pas que le monde comme tel va essayer de s’améliorer petit à petit avec une idéologie du progrès qui fait qu’on arrivera à changer le motif et les manières de régler l’énergie du monde. Ce n’est pas une maîtrise technique du monde dont il est question ici, c’est simplement que ce monde, si beau, si magnifique, dans sa beauté même, nous apparaît dans une fragilité, et c’est comme si Dieu allait s’insérer, s’insinuer dans cette fragilité du monde pour manifester son Royaume.

D’une certaine manière, c’est ce qui s’est passé pour le Christ Lui-même. Qu’est-ce que la Passion sinon la fragilité de l’humanité de Jésus qui est comme dilacérée, brisée, sacrifiée, tuée et à partir de cette fragilité même de l’humanité du Christ apparaît le Christ ressuscité. Ici, le Christ dit aux foules que ça sera la même chose pour le cosmos tout entier.

C’est à cause de sa fragilité que ce monde est vrai, ce n’est pas parce qu’il se tient tout seul, c’est parce qu’il est fragile et c’est à cause de notre fragilité que nous pouvons traverser l’histoire et le temps car dans chaque instant qui passe, nous éprouvons la fragilité de ce qui déjà n’existe plus mais nous éprouvons aussi l’ouverture à quelque chose que nous ne maîtrisons pas encore. D’une certaine manière, ce texte est une méditation sur le temps comme manifestation de la fragilité de l’homme.

On peut avoir le réflexe de dire que si le monde est si fragile que ça, tant pis, laissons-le mourir, laissons-le pourrir et s’autodétruire. Jésus dit au contraire que le monde ne s’autodétruira pas. A travers la fragilité et la beauté de ce monde, dans la manière même dont il semblera disparaître, s’anéantir et se briser en mille éclats, c’est là que Lui-même apparaîtra.

Frères et sœurs, chrétiens que nous sommes, nous sommes porteurs d’un message très paradoxal qui dit que le monde est fragile et nous n’avons pas à en rougir car ce n’est pas parce que le monde est créé qu’il devait être une sorte de monde en "béton armé". Dieu a voulu créer le monde dans cette fragilité à travers laquelle un jour Dieu Lui-même pourrait éclore. Jésus dit : « Maintenant que je suis parmi vous, que je suis avec vous, je sais qu’un jour je me manifesterai, je serai là pour le monde entier à travers la fragilité, la souffrance de toute l’humanité ».

C’est pour cette raison qu’il est bon aujourd’hui de méditer plus spécialement sur le mystère de la pauvreté qui ne signifie pas seulement que ceux qui ont été pauvres, qui ont mangé de la vache enragée, seront beaucoup mieux de l’autre côté. Ceci ne serait que du ressentiment pur et dur, ce n’est pas ce que Dieu a voulu. Mais si Dieu a dit que les pauvres étaient bienheureux, c’est parce que d’une certaine manière, accueillir et reconnaître sa pauvreté comme sa fragilité, c’est déjà reconnaître que Dieu commence à se manifester à travers cette pauvreté. C’est très grand que Dieu veuille se manifester à travers ce qu’il y a de plus pauvre et de plus démuni dans l’homme. Et c’est pour ça qu’Il a voulu Lui-même montrer que l’absolu de son amour pouvait vraiment apparaître au moment même où il mourrait sur la croix car c’était pour Dieu Lui-même le moment de sa plus grande fragilité. Il pouvait s’appliquer à Lui-même « le ciel et la Terre passeront », son humanité d’une certaine manière y est passée mais à travers ce passage et cette fragilité, c’est la puissance même de l’espérance de la résurrection qui commence à passer pour nous tous jusqu’au jour où Dieu sera tout en tous. Amen.