VIOLENCE ET RELIGION 

Dn 12, 1-3 ; He 10, 11-14 + 18 ; Mc 13, 24-32
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année B (15 novembre 2015)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


« Ce sera un temps de détresse comme il n’y en a encore jamais eu depuis que les nations existent » (Daniel 12,1). Difficile de trouver un texte prophétique plus lumineux pour guider notre prière aujourd’hui. Je subodore d’ailleurs que, dans certaines paroisses où pour aller plus vite, on supprime une des deux lectures de l’Écriture, c’est sûrement ce passage du prophète Daniel qui va “passer à la trappe”, tant il faut épargner aux âmes pieuses et délicates la possibilité de faire un quelconque amalgame entre un texte vieux de 2150 ans et l’horreur des massacres qui ont eu lieu vendredi dernier à Paris. N’avons-nous pas comme devoir premier et essentiel de tout faire pour maintenir un irénisme lisse et moutonnier qui ne mettra en accusation personne, et surtout pas une quelconque religion, à partir du moment où elle se réclame d’une certaine transcendance, d’un inconnaissable être suprême ? À chacun sa foi, à chacun son itinéraire spirituel, à chacun sa gentillesse et sa philanthropie : on se refuse à penser qu’un comportement violent puisse provenir ou avoir un lien d’aucune sorte avec une religion : on oublie dans une simplification « généreuse » les innombrables sacrifices humains qui ont jalonné la vie des populations humaines depuis la nuit des temps ; on oublie l’idéologie de la guerre, de la conquête et du pillage qui ont servi dans certains cas l’expansion universaliste d’une religion ; on oublie la sacralisation des guerres et des combats idéologiques modernes qui ont fait de la défense d’une identité culturelle une religion qui se terminait par des massacres de millions de victimes … 

 

Inutile de se boucher les yeux : le lien entre les religions et la violence n’est pas simplement le fait d’une déviance pathologique qu’il faudrait confier à l’oncle Sigmund qui a bien failli en faire les frais ou à l’élaboration de camisoles chimiques, nouvel opium à qui l’on confierait de soigner les débordements de l’ancien opium du peuple qu’était la religion pour les penseurs du xixe siècle ! Cela nous fait tellement de bien et c’est tellement rassurant de penser que la guerre et l’art de massacrer l’homme est purement de l’ordre du politique, du social ou de l’économique ! On est tellement plus tranquille quand on s’imagine que sur le terrain religieux, nous sommes tous des anges, gentils et calins comme des bisounours, affichant le meilleur aspect de nous mêmes et satisfaits d’un narcissisme aveugle et rassurant, celui de la « belle âme » : quelle naïveté de la part du peuple chrétien, à commencer par sa hiérarchie soucieuse de garder le troupeau dans ses rêves et ses illusions capables de nier le réel avec une bonne volonté déroutante et obstinée !

 

Eh bien non, frères et sœurs : nous ne gagnons rien à croire en une religion des « bons senti­ments » : une telle façon de penser et de croire prête le flanc à tous les reproches que Feuerbach et ses émules ont dénoncés avec raison. Non seulement cette religion endort habituellement  la conscience de l’homme quand elle prend la forme dégénérée que nous lui connaissons, hélas, trop souvent ; mais en plus – et c’est à mon avis le pire –, elle permet de cacher des racines de violence et de mort avec lesquelles elle se débat de façon aveugle et souvent inavouable. Sans fausse pudeur et lucidement, il ne faut pas voir dans la tuerie de la nuit du 13 novembre un simple phénomène mondialisé de la délinquance margi­nale et banlieusarde de nos sociétés hyper­modernes : il faut, crûment et froidement, y voir plutôt un événement religieux insensé et atroce, certes, mais qui nous dit qu’une religion ne peut pas générer des actes insensés, cruels et atroces ? Il ne sert à rien de nier les évi­dences : l’horreur dont nous avons perçu quelques bribes sur nos écrans, c’est vraiment « ce temps de détresse comme il n’y en a encore jamais eu depuis que les nations existent », en tout cas, sous cette forme-là. À vouloir le nier, on se limite à une poli­tique de l’autruche, à la fois complice et suicidaire.

 

Mais alors, me direz-vous, est-ce que vous prêchez le refus de toute religion ? Pourquoi ne pas s’en tenir à cette chose rassurante qui est la l’explication sociologique et psychiatrique par la perversion des modèles sociaux modernes et dire tout simplement : ces tueurs sont des victimes de la société capitaliste égoïste et sans cœur ! Quitte à ajouter le petit couplet usuel de la mauvaise conscience catholique occidentale : ils sont comme cela à cause de nous, et nous allons les aider à retrouver cette normalité si appréciée par certains hommes et certaines femmes actuellement au pouvoir. Mais qui vous dit que ces tueurs avaient envie d’être « normaux » ? Je vous concède qu’ils n’ont pas une culture philosophique et religieuse de premier ordre, mais ce qu’ils ont voulu poser, c’est un acte religieux. Au Proche et Moyen orient, on ne fait pas la guerre avec des chars et des avions, mais à coups d’invocations à Allah et de fatwa, et c’est pour cela qu’on va se faire formater la religion auprès de Daech : leur évangile n’a pas besoin d’être une bonne nouvelle, que parce qu’il vous annonce la mort, la vôtre et la leur, en un seul package et pour le même prix. Voilà la détresse qui pèse maintenant sur nous, à chacun de nos pas sur le Cours Mirabeau, à chaque table de café, dans chaque salle de spectacle, dans chaque stade, chaque TGV et – raffinement suprême – dans chaque église : il faut que cet évangile de mort soit annoncé par un rituel de mort non seulement jusqu’aux extrémités de la terre (ça, c’est de l’universalisme en carton-pâte !), mais il faut qu’il nous menace jusque dans le tréfond de notre vie quotidienne la plus banale et la plus intime. Cette détresse nous ne l’avions encore jamais connue, à la différence des Iraquiens qui la vivent au jour le jour depuis 13 ans, des Syriens depuis 4 ans et les Libanais depuis 40 ans, sans parler des Palestiniens et des Juifs … Mais maintenant, cette détresse va nous devenir familière, visant d’abord les petits et les humbles, car ce ne sont pas les quartiers ouest de Paris ni les hôtels ministériels qui ont été visés vendredi soir, mais les quartiers qui gardent à titre de vestiges quelques relents de vie parisienne populaire … La prochaine fois ce sera peut-être dans une banlieue déshéritée : la détresse est tellement plus stressante et oppressante quand elle sacrifie par la mort les plus humbles et les plus petits.

 

Non, le prophète Daniel ne nous a pas trompés : comme si la détresse de la mort « ordinaire » dans son lit d’hôpital ou dans une carcasse de bus ou de voiture en feu ne suffisait plus, il faut augmenter le stress de la détresse et la furie de la violence à la mort pour donner toute sa force de sidération à la perversion du sens authentique du sacrifice. Mais face à cette horreur incommensurable, que faire ? C’est évident, notre méditation de ce matin n’a pas  pour souci d’élaborer des plans d’action politique intérieure ou internationale. De ce point de vue, on ne peut faire que prier pour que cesse la stupéfiante myopie de ceux qui en sont responsables et qui n’ont même pas la moindre d’idée de la détresse à laquelle nous devons tous faire face : leur formatage par une vulgate maçonnique, areligieuse ou antire­ligieuse, les maintient captifs dans une inintelli­gence consternante. Mais nous qui sommes chré­tiens, pouvons-nous ou devons-nous simplement nous contenter d’assister à ces ravages inouïs ou d’en être les victimes impuissantes ? Vous savez bien, frères et sœur, que nous n’en avons pas le droit. Alors que faire ?

 

Je m’adresse à chacun de vous, et plus spécialement aux parents des enfants qui sont actuellement catéchisés dans notre paroisse. Nous ne mesurons pas suffisamment ce que l’ignorance religieuse a fait de ravages en France depuis 110 ans de réduction de la religion chrétienne à des comportements purement privés. Aujourd’hui, les Églises chrétiennes en France sont tétanisées par le contraste entre cette montée de l’Islam et  le déclin d’une vision chrétienne de la vie et de l’existence humaines. À force d’avoir voulu « simplifier les choses » pour le « bon peuple » et d’avoir fait de la foi chrétienne uniquement une question de « bon cœur », de « gentillesse » ou de docilité « comme la foi du charbonnier », on a fait de la dimension religieuse de l’homme chrétien une espèce de « bouillie pour les chats », qui n’a plus ni contours, ni principes de pensée, ni perspective métaphysique, ni justification un tant soit peu rationnelle. Faites le test : étudiez les documents épiscopaux français depuis trente ans et je vous serais infiniment recon­naissant de me signaler les paragraphes où se trouvent des mots tels que « intelligence », « rai­son », « vérité », ou « rationalité », « contempla­tion », « métaphysique ». Allez-y ! Cherchez bien : vous verrez combien la moisson sera maigre. En revanche, cherchez « intersubjectivité », « commu­nauté », « générosité », « sensibilité », « sensibili­sation », « vécu », « amour », « convivialité » et « dévotion » : vous les y trouvez à toutes les sauces.

 

Le résultat de cette transformation religieuse et culturelle ? C’est qu’il n’y a plus aucune structu­ration intellectuelle possible de l’existence chré­tienne, ni chez les adultes, ni chez les jeunes. L’expression de la foi, quand elle existe encore, – car je ne parle pas des 60 ou 70% de la population scolarisée pour qui la connaissance historique du christianisme se résume à l’Inquisition, aux bûchers Cathares et à l’obscurantisme du Moyen Âge – se réduit de plus en plus à une disposition purement subjective : mais que peut la conviction subjective et déliquescente du sentiment religieux chrétien face à la proclamation métaphysique d’un évangile de mort ? Pas grand chose, sinon susciter ou aviver chez les uns le mépris qu’ils ont pour les autres. On nous promet que la détresse sera longue : c’est probable et nous n’aurons pas beaucoup de moyens de raccourcir les échéances. Mais nous pourrions au moins faire ce qui est de première nécessité : réactiver aussi bien pour nous que pour les géné­rations à venir une intelligence de la foi réelle et non pas sentimentale, un jugement réaliste sur les exigences objectives de la morale et de la charité et une  perspicacité critique sur l’originalité et le caractère unique du christianisme. Si l’horreur que suscite en tout homme de bonne volonté le massacre récent de nos frères et sœurs parisiens commençait à réveiller en nous, chrétiens, une attitude de fierté et de courage dignes de la foi que nous avons reçue et que nous devons transmettre, ce ne serait qu’un début, mais vous le savez bien : c’est toujours « le premier pas qui coûte », à condition de ne pas oublier de faire le second …   Courage !