DE QUELLE SAGESSE PARLONS-NOUS ?

Sg 9, 13-18 ; Phm 9, 10+12-17 ; Lc 14, 25-33
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – Année C (5 septembre 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Ouvrira-t-elle la porte vers la vraie Sagesse ?

 

Bâtir une tour, engager un combat. Frères et sœurs, autant vous donner tout de suite mes sources pour le commentaire de ce passage de l'évangile. Il s'agit de "La Provence", le magazine de cette semaine, version Fémina. Très sympathique, avec des articles de mode, rusés, mixés, en recyclant vos marinières de l'été, cela peut encore servir, avec évidemment l'idole de ces dames : on a rencontré Lambert Wilson. Il y a aussi quelques recettes de cuisine pour utiliser les fruits et légumes de septembre.

Mais au milieu de tout cela, il y a une petite perle avec un professeur pédopsychiatre de Marseille (c'est très important Marseille), qui s'appelle Marcel Ruffo dont la plupart des parents angoissés ici ont sûrement entendu parler. C'est toujours bien vu au moment de la rentrée dans un magazine, de faire parler les pédopsychiatres sur le problème de l'avenir des enfants. Je ne suis pas certain que cela rassure les parents, mais il faut toujours essayer ! D'autant plus que ce pédopsychiatre absolument sympathique (on a sa photo dans le magazine), a une approche des choses extrêmement sage, presque pleine de la Sagesse dont on parlé tout à l'heure dans la première lecture, et il donne d'excellents conseils.

Je vous lis le petit paragraphe (il va faire bientôt une conférence à Marseille et on a mis en appétit le public). Voilà la question : comment expliquer cette inquiétude grandissante des parents à propos de la réussite scolaire ? Question parfaitement actuelle s'il en est ! Pourquoi la rentrée scolaire est-elle génératrice d'angoisse, d'ailleurs en général un petit peu plus pour les parents que pour les enfants ? Réponse : "Jamais dans l'histoire de notre monde (jamais, ce n'est pas une parole d'évangile, mais quand même), l'école n'a pris autant d'importance. C'est l'inquiétude majeure des parents. Une consultation de pédopsychiatrie sur deux concerne les troubles du rendement scolaire (c'est quand même un phénomène social extrêmement intéressant, le "rendement scolaire", on n'y va pas par quatre chemins). Je pense que devant cette inflation on pourrait mettre en place en première intention des consultations d'échecs scolaires (voilà où l'on va), assurées par des enseignants spécialement formés. Pourquoi les parents sont-ils si angoissés ? En situation de crise ou de chômage, la seule ressource c'est les études. C'est la crainte de la mondialisation qui met la pression sur les enfants. On se dit qu'à notre époque, notre enfant doit être ultra compétent ou il n'aura aucune chance sur le marché mondial du travail. Même (on est à Marseille), dans le milieu du grand banditisme, on fait faire des études à ses enfants pour gérer les fonds". Evidemment, suggestion ouverte à Madame la Ministre de la recherche universitaire, se nous concocter après le bac "sciences éco" ou le "bac lettres", le "bac maffia" qui serait le sommet du sommet par lequel nos enfants pourraient ultimement découvrir une voie inattendue et fantastique pour leur avenir. Plaisanterie mise à part ce texte est quand même extrêmement intéressant parce qu'il nous ramène (je ne sais pas si c'était le but du professeur Marcel Ruffo, mais en le lisant, cela m'a tout de suite fait réfléchir), il nous ramène à la question fondamentale qui est posée dans le premier et le deuxième texte que nous venons d'entendre, des textes sur la Sagesse.

La Sagesse aurait plutôt mauvaise presse. Elle fait un peu ringard, on se dit qu'être sage aujourd'hui, c'est bon pour les vieux. Mais quand on est jeune, et qu'on a l'avenir devant soi peut-on être sage ? En réalité, en étant sage, on risque à tout moment de se laisser marcher sur les pieds, on risque d'être tellement détaché des choses de ce monde qu'on finira mendiant ou clochard. Bref, la Sagesse ce n'est finalement pas tout à fait l'école que l'on voudrait ni pour nous-mêmes ni pour nos enfants. Donc, nous avons tendance dans un premier temps à dire que ce n'est pas la peine de former nos enfants dans une perspective de sagesse. En fait, ce qu'il faut, (et c'est ce que dit Monsieur Ruffo), évidemment, la formation de nos enfants, c'est comprendre les études comme le développement d'ultra compétences pour faire face à la crise. Monsieur Ruffo dit que non pas la sagesse mais le savoir faire éducatif moderne, tel que l'entendent la plupart des parents, c'est de trouver les moyens efficaces pour former des enfants, pour désangoisser les parents et assurer aux enfants la meilleure formation technique de savoir faire possible et quel que soit le domaine.

Autrement dit, cette sagesse-là est effectivement une sagesse très humaine. Elle n'est pas nécessairement méprisable. Acquérir de compétences, acquérir du savoir faire dans tous les domaines de la tradition humaine c'est nécessaire et fantastique. Mais pourquoi est-on obsédé sur la compétence ? Est-ce que le but de la vie consiste à être compétent ? Pas tout à fait. Si on réduit petit à petit le but de la vie comme le fait de faire sa place au soleil par le savoir ou les compétences acquises, on crée immédiatement ce monde uniquement de rivalités, ce monde qui essaie de promouvoir le plus beau, le plus grand, le plus savant, etc … Est-ce que c'est cela véritablement la vie ?

En fait, le texte que nous avons lu tout à l'heure, si vous le transposez à peine, est exactement révélateur de la faille de nos projets modernes pour les générations qui viennent. On dit ceci : "Les réflexions des mortels sont mesquines" : si tu ne réussis pas ta maternelle, tu ne feras jamais polytechnique ! C'est un peu mesquin. "Nos pensées sont chancelantes…" Effectivement, dans la carrière scolaire d'un enfant, il y a sans arrêt de démentis : ah ! tu n'as pas eu dix-huit aujourd'hui en mathématiques! Oui, je n'ai pas eu dix-huit, on n'en fait pas une maladie … " … car un corps périssable appesantit l'âme". Ici, il est Platonicien, mais remplacez simplement "un corps périssable" par "un corps social aux modes changeantes appesantit l'âme", et ce n'est pas si faux que cela. C'est la formation d'une sorte de mentalité qui crée l'angoisse et qui crée la peur. "Cette enveloppe d'argile alourdit notre esprit aux mille pensées". Précisez : cette enveloppe télévisuelle, Internet, presse, etc … alourdit notre esprit aux mille pensées. C'est très intéressant car notre esprit a mille pensées mais le problème, c'est de nous formater. "Nous avons peine à nous représenter ce qui est sur terre, nous trouvons avec effort ce qui est à portée de mains". C'est encore un peu vrai aujourd'hui. "Qui donc a découvert ce qui est dans les cieux ?"

Ce texte de la Sagesse antique est une critique radicale de notre conception spontanée de l'avenir des enfants. Notre conception spontanée, c'est : acquérir des compétences, faire sa place, se durcir, rivaliser avec les autres. Et ici, on dit : non, en fait, il faut être devant soi-même et devant les autres avec humilité. Qui détient les clés de la Sagesse ? La grande différence entre le monde ancien et le monde d'aujourd'hui, c'est que le monde d'aujourd'hui croit pouvoir proposer sans arrêt des clés d'une pseudo sagesse. C'est-à-dire, si tu fais telle filière, cela ira bien, si tu fais telle autre, cela ne marchera pas. Alors que le monde ancien disait : nous sommes tous en quête de sagesse. Déjà dans la vie courante nous n'avons pas tout à fait la sagesse adéquate, à plus forte raison lorsqu'il s'agit de chercher ce qu'il y a dans les cieux. Ici, nous nous trouvons devant deux conceptions absolument opposées. Ou bien, une pseudo sagesse parfaitement maîtrisée, parfaitement sous la main, acquérir des compétences, ou bien une sagesse ouverte, modeste, humble qui accepte de se reconnaître défaillante, incapable de se satisfaire elle-même et dans un mouvement sans cesse de recherche. Si on se reconnaissait tous comme cela, il n'y aurait plus l'angoisse de l'échec. Il y aurait simplement le fait que tous ensemble nous reconnaissons nos limites. Or, reconnaître tous nos limites, c'est la première chose normalement élémentaire. Et c'est pour cela que cela touche de façon si juste et si profonde, les enfants actuels, car nous-mêmes, les adultes nous sommes tellement indulgents pour nous-mêmes que nous reconnaissons bien volontiers nos propres limites, nous avons même quelque complaisance avec nos limites. Mais notre enfant, il ne doit pas avoir de limites ! Il faut qu'il soit le meilleur, le plus fort, etc … c'est l'investissement de tout notre désir et de toutes nos compensations.

Vous le voyez frères et sœurs, ici se pose la question radicale de la Sagesse : de quelle sagesse parlons-nous ? La sagesse de la maîtrise ? La sagesse de la volonté, du pouvoir ? ou la sagesse qui consiste à reconnaître ses limites ? Ceci est magnifiquement éclairé, et Jésus s'inscrit d'ailleurs dans cette tradition de Sagesse, lorsqu'il parle de la tour à construire et de la guerre à engager. Le problème évoqué par Jésus ce n'est pas "je vais m'assurer", mais c'est d'abord, je vais réfléchir sur le pour et le contre de mon engagement. Au lieu de mesurer mon pouvoir, je vais d'abord penser à mes limites. Et ça, c'est la Sagesse. Si je comprends l'avenir uniquement selon le pouvoir de ce que je peux faire et sur l'emprise que je vais avoir sur cet avenir, il n'est pas sûr que cela réussisse, parce que d'autres facteurs que je n'ai pas prévu peuvent intervenir. Mais si j'envisage l'avenir comme une réalité dont je sais fort bien que je ne la maîtrise pas, et que j'essaie simplement, humblement, modestement de mesurer les moyens que j'ai pour essayer de faire face à cet avenir, à ce moment-là, la perspective change tout à fait. Si on impose à un enfant un avenir comme un modèle contraignant : il faut que tu fasses cela, cela peut être aux yeux des parents un souci de promotion possible de son enfant, mais en réalité, c'est la meilleure manière de l'écraser ou de le décourager. Si au contraire on lui dit : il faut que tu deviennes petit à petit ce que tu peux être en développant tes possibilités, mais tranquillement, en mesurant aussi tes limites, peut-être que cela peut changer la perspective pour les parents et pour l'enfant.

Ce n'est pas, comprenez-le bien, une morale de la résignation ou de la passivité que Jésus propose ici. Il dit qu'il faut prendre des risques, mais il faut mesurer que ce sont des risques. La liberté humaine est une liberté qui prend des risques. Prendre des risques, ce n'est pas se lancer à corps perdu en disant : il faut que je réussisse. Prendre des risques, c'est savoir les limites de son action, c'est savoir trouver exactement la manière dont on va faire face à son propre avenir, à celui de sa famille, et à celui de ses enfants.

Frères et sœurs, je crois qu'à travers cette réflexion sur la Sagesse, c'est effectivement tout le projet de cette année qui peut s'ouvrir à nos yeux. Comment vivre une année nouvelle du point de vue du travail, de la scolarité ? Ou bien on peut la vivre sur le mode de l'angoisse, sur le mode de la peur, de ne pas "réussir l'année" comme on dit. Mais on peut le vivre aussi comme une chance et comme un risque, et à partir de ce moment-là, c'est tout autre chose. Que Dieu, dans sa Sagesse et par la puissance de son Esprit nous fasse découvrir dans nos limites et dans nos défaillances le véritable sens de la Sagesse qu'il nous propose.

 

 

AMEN