AIMER LE PLUS
Sg 9, 13-18 ; Phm 9, 10+12-17 ; Lc 14, 25-33
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – Année C (9 septembre 2007)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
"Jésus dit à la foule : si quelqu'un vient à ma suite sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs et jusqu'à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple". Haïr ! Il est évidemment impossible de penser que le Seigneur Jésus nous demande de haïr notre père, notre mère, notre femme et nos enfants. En fait la difficulté n'est pas insurmontable : il suffit de comprendre que Jésus parlait araméen. Il s'agit là d'un hébraïsme, une tournure propre à la langue hébraïque (ou à ses dérivés comme l'araméen). C'est une langue un peu fruste, assez primitive, qui n'a pas encore déployé toutes les nuances de sens des langues plus évoluées. En particulier, en hébreu, il n'y a pas de comparatif, il n'y a pas de moyen pour dire, comme nous le faisons constamment : j'aime Pierre "plus que" Jean. "Plus que" ne se dit pas en hébreu ni en araméen. On est obligé de recourir à une tournure un peu abrupte, cassante, mais qui en réalité veut exprimer ce comparatif : pour dire "j'aime Pierre plus que Jean", on dira : "j'aime Pierre et je hais Jean". Ce n'est pas très nuancé comme manière de s'exprimer, mais cela éclaire ce texte : venir au Christ sans "haïr" son père, équivaut à dire ne pas aimer son père ou sa mère plus que le Christ. Nous pouvons donc traduire avec la Tob (la lecture que je viens de vous faire est celle de la Bible de Jérusalem), "si quelqu'un vient à ma suite sans me préférer à son père, etc …" ce qui est le sens du texte mais qui n'est pas littéral, et nous devons penser que si saint Luc qui écrivait en grec a gardé l'hébraïsme, c'est intentionnellement, ce n'est pas pour que nous accommodions les choses.
Il s'agit donc d'aimer le Christ plus que tout. Voilà ce qui est signifié dans ce texte. Cela veut dire que s'il y a conflit entre l'amour du Christ dans notre vie et l'amour de ceux qui nous sont les plus chers, nous ne pouvons pas sacrifier notre relation avec le Christ même aux relations les plus intimes et les plus profondes, celles que nous avons avec nos parents, nos enfants, notre époux, notre épouse.
Les choses étant ramenées à cette signification, tout n'est pas résolu pour autant. Est-ce que le Christ nous demande d'aimer nos parents moins que lui ? Je crois qu'il faut nous rendre compte que même dans notre langage évolué, nous sommes très imparfaits dans notre façon de nous exprimer. Dire qu'on aime quelqu'un plus qu'un autre, ou moins qu'un autre, c'est quantifier l'amour qui est par essence de l'ordre du qualitatif. On n'aime pas plus ou moins et tous les parents qui sont ici comprennent ce que je veux dire : ils n'aiment pas un de leurs enfants plus qu'un autre, et s'ils le font, ils ont tort, car cela crée un déséquilibre grave dans la psychologie des enfants. Aimer, ce n'est pas aimer un peu, beaucoup, plus, moins ; aimer, c'est aimer ! Chaque amour est différent, on n'aime pas sa femme ou son père comme ses enfants, chaque amour a sa qualification propre mais on ne peut pas établir de quantification en disant: cette relation d'amour est plus grande que l'autre et l'autre est moins profonde que celle-ci. Par conséquent, même traduire ce texte d'évangile en disant qu'il faut aimer le Christ plus que nos parents nos enfants, notre époux ou notre épouse, c'est déjà une manière fausse d'interpréter la pensée du Christ telle qu'elle nous est proposée.
Saint Matthieu, pour traduire le plus et le moins, ne recourt pas comme saint Luc à l'hébraïsme brutal : "aimer-haïr", mais il dit "aimer "au-dessus". C'est déjà un peu moins faux que de dire "aimer plus", ou "aimer moins". Ce qui nous aiderait à aller au plus profond du sens de ce texte, ce serait de dire "aimer le Christ avant". S'il y a une différence à souligner entre l'amour du Christ et l'amour de ceux qui nous sont les plus proches et les plus intimes, c'est "avant-après" qui est sans doute la manière la moins mauvaise de traduire. Qu'est-ce que je veux dire ? Nous n'avons pas en nous la source de l'amour. L'amour certes, est une force spirituelle qui monte spontanément de notre cœur, mais cet amour, nous n'en sommes pas les créateurs, les auteurs, les inventeurs. Ce n'est pas quelque chose que nous fabriquons avec nos catégories rationnelles en disant : "je vais aimer telle personne parce qu'elle a telle qualité ou telle autre". L'amour vient de plus loin que nous, il nous dépasse parce qu'il nous précède infiniment. Si nous sommes pénétrés de la foi chrétienne nous savons comme nous le dit saint Jean, que "Dieu nous a aimés le premier" (I Jn. 4, 19). L'amour consiste en ce que Dieu est source de tout amour, et nous ne pouvons aimer que parce que nous sommes d'abord aimés. Ce qui est la source de tout, c'est cet amour fondateur que Dieu a pour nous.
La manière proprement divine et chrétienne d'aimer, c'est de nous replonger dans cet amour premier de Dieu pour pouvoir à notre tour devenir une source, seconde certes, mais réelle, d'amour. C'est dans la mesure où nous sommes immergés dans l'amour de Dieu, où nous sommes remplis de la présence et de la vie de Dieu, c'est dans cette mesure que nous pourrons aller jusqu'au bout de l'amour. Vous m'objecterez : il y a des gens qui ne croient pas en Dieu, qui ne connaissent pas Dieu, qui ne savent pas qu'Il existe, et qui cependant sont capables d'aimer. Mais justement saint Jean nous dit que "celui qui aime connaît Dieu parce que Dieu est Amour" (I Jn. 4, 7-8). Non pas celui qui aime Dieu en sachant qu'il aime Dieu, non pas celui qui est chrétien et qui aime à la manière des chrétiens, mais celui qui aime vraiment, quel qu'il soit, même s'il n'est pas croyant. Celui qui aime connaît Dieu. Par hypothèse dans l'interprétation que je vous propose, il ne connaît pas Dieu avec des concepts, avec des idées, avec une doctrine religieuse ou autre, il connaît Dieu parce qu'en aimant il expérimente ce qui est la vie même de Dieu. Il connaît Dieu de l'intérieur par assimilation, il ne sait peut-être même pas que Dieu existe et pourtant, il vit comme Dieu parce qu'il aime, comme Dieu qui est Amour.
Cela veut dire que même ceux qui ne savent pas que Dieu existe sont quand même, dans la mesure où ils aiment vraiment, sont quand même immergés dans ce mystère de Dieu qu'ils ignorent mais qui les porte à leur insu et qui leur donne cette capacité de don et d'amour. A ce moment-là, vous comprenez que s'immerger dans l'amour que Dieu a pour nous, en laissant notre cœur se mettre au diapason de cet amour, en laissant notre vie se mettre au rythme de Dieu, s'immerger dans l'amour de Dieu en répondant à cet amour pour nous laisser davantage pénétrer par lui, c'est le vrai moyen d'aimer notre père, notre mère, nos enfants, notre frère, notre épouse, de les aimer vraiment non pas d'une manière fragile et superficielle comme nous en serions capables spontanément, non pas tant que tout va bien jusqu'à ce que cela aille moins bien, non pas avec des réserves. Combien de familles sont ainsi divisées plus ou moins consciemment par des remords, des rancunes, des difficultés du passé ! Notre façon d'aimer humaine, elle est toujours un peu boiteuse et imparfaite. Il faut purifier cette capacité d'aimer et pour aimer davantage et vraiment notre mère, notre père, etc … il faut d'abord aimer Dieu, se laisser aimer par Dieu, apprendre dans le cœur de Dieu ce que c'est que d'aimer vraiment. A ce moment-là on n'aime pas moins ou plus, on aime absolument, parce que la seule manière d'aimer est d'aimer le plus. Et quand nous aimons vraiment quelqu'un, nous l'aimons vraiment toujours le plus, du moins si nous savons aller jusqu'au bout de cette pédagogie que Dieu nous propose pour nous apprendre à aimer comme Il aime.
C'est pour cela que nous allons plonger Lou-Salomé dans l'eau de la piscine baptismale, symbole de la présence vivante et vivifiante de Dieu, nous la plongeons dans cette eau pour la plonger dans la vie de Dieu, c'est-à-dire dans l'amour de Dieu, pour qu'elle soit remplie de cet amour et que jour après jour elle apprenne à aimer comme Dieu aime, c'est-à-dire à aimer vraiment, jusqu'au bout, le plus.
AMEN