OUVRE-TOI ET ÉCOUTE

Is 35, 4-7 ; Jc 2, 1-5 ; Mc 7, 31-37
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – Année B (10 septembre 2006)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

C'est pour nous aujourd'hui un geste liturgique que l'on appelle l'Eppheta ou Epphata, et certainement parmi les enfants qui vont être baptisés, le prêtre a fait sur votre enfant, le geste de toucher les oreilles et les lèvres en disant : "Ouvre-toi". Avant le surgissement de la vie de Dieu qui se passe par le baptême, il y a cette volonté et cette invitation à ce que celui qui va être baptisé s'ouvre totalement, avec tout ce qu'il est, dans son corps, et dans son cœur à la grâce que Dieu doit lui faire.

Je me souviens lorsque Monseigneur Billé était archevêque d'Aix et d'Arles, nous avions décidé ensemble de mettre en place l'appel décisif. Vous vous en souvenez peut-être, c'est une célébration qui a lieu le premier dimanche de carême lorsque les adultes qui vont être baptisés pendant la nuit pascale sont invités par l'évêque du diocèse à répondre l'appel qu'il leur fait, de recevoir les sacrements du baptême, de la confirmation et de l'eucharistie. C'est une célébration très simple qui consiste à interroger les accompagnateurs, parrains et marraines sur la capacité des catéchumènes à recevoir la grâce du baptême. Les catéchumènes eux-mêmes répondent qu'ils en ont le profond désir. Normalement, la célébration s'arrête là. Avec Monseigneur Billé nous avions pensé qu'il fallait un signe supplémentaire. Or, le rituel des adultes propose au cours du catéchuménat de faire ce rite de l'Epphata que peu de prêtres font pour les adultes dans les paroisses. Nous avons donc pensé qu'il était opportun de le faire au cours de cette célébration diocésaine pour les adultes. Je raconte cela un peu longuement. Je l'avais déjà fait pour des enfants et des adultes, mais j'ai été très marqué ce jour-là par la manière dont Monseigneur Billé avait fait le geste. J'avais l'habitude avec mon pouce, de marquer l'oreille droite, puis l'oreille gauche et de faire un signe de croix sur les lèvres, et lui, avec ses deux mains, il a entouré la tête du catéchumène, avec ses pouces, il a marqué les oreilles, et continuant le geste en ramenant ses mains tout le long du visage en faisant une croix avec ses deux pouces sur les lèvres. Pourquoi ai-je été marqué par sa manière de faire ce geste ? Parce que j'ai compris à ce moment-là tout l'aspect "fabrication". En effet, comme le potier qui façonne le pot ou le vase qu'il veut créer de ses propres mains, l'évêque était en train de créer, de fabriquer le chrétien que devait être un jour ce catéchumène en recevant et étant initié par les sacrements du baptême, de la confirmation et de l'eucharistie.

Lorsqu'on relit ce récit de la guérison de ce sourd-muet qui a donné naissance à notre rite de l'Epphata, on y retrouve la même réalité concrète. Je ne sais pas si vous avez remarqué la manière dont procède Jésus, mais il y va vraiment avec ses mains, avec sa salive, pour donner l'écoute et la parole à ce sourd-muet. En effet, il est dit que Jésus l'amène à l'écart, loin de la foule. Il lui met les doigts dans les oreilles, il faut imagine qu'il enfonce ses doigts dans les oreilles, et prenant de la salive, il la met sur la langue, pas sur la bouche, sur la langue du malade. On voit combien le geste est fort. Il est vrai que l'ensemble de la tradition aimera à relire ce geste comme étant un geste similaire à ce qui se passe lors de la création, lorsque Dieu a voulu ce monde, il l'a créé. Et dans le deuxième récit de la création, on présente même l'homme comme étant façonné par Dieu, comme le potier prenant la glaise, façonne l'homme et lui donne existence, lui donne d'être. C'est pourquoi ce récit de la guérison du sourd-muet a été souvent comparé à une véritable création.

Ce qui est intéressant, c'est que ce récit pourtant très court dit des choses très riches. Pourquoi Jésus se met-il à l'écart ? Pourquoi va-t-il si loin dans la manipulation au sens de mettre la main, et même mettre jusqu'à sa salive dans la guérison ? Pourquoi ensuite empêche-t-il de proclamer ce qu'il a fait ? Et cependant, la foule ne cessera de dire : "Tout ce qu'Il fait est admirable. Il fait entendre les sourds, et parler les muets". Si l'on se réfère au récit de la création, on se rappellera que lorsque Dieu crée la terre, le ciel, la lumière, les étoiles, il y a ce refrain qui dit : "Et Dieu vit que cela était bon", et c'est à rapprocher de cette proclamation de la foule : "Tout ce qu'Il fait est admirable".

Certes, certains ne se sont pas privés de dire que cette guérison par Jésus n'a rien d'extraordinaire, parc que de telles guérisons et de tels miracles, ce sont les thaumaturges qui le faisaient, et procédaient de manière assez systématique, comme Jésus lui-même l'a fait. Les récits païens des miracles en effet racontent de pareilles pratiques, et expliquent cette technique de cure dans laquelle la salive est souvent utilisée. Ainsi, peut-on lire dans certains documents qu'il faut d'abord la fuite des regards curieux, donc la mise à l'écart. Manipulation, donc user de ses mains. Usage de la salive disent certains récits païens. Regard vers le ciel pour implorer une force ou une puissance qui dépasse. Soupir profond, comme si quelque chose de la vie de celui qui soigne devait passer dans celui qui est soigné, et parler en langue étrangère. On retrouve effectivement cela aussi dans un récit lorsque Tacite raconte l'opération d'un aveugle par l'empereur Vespasien, qu'il a humecté ses orbites avec sa salive. On le voit bien : soupir profond, parole étrangère : Epphata en araméen, ou encore usage de la salive, Jésus semble prendre les moyens curatifs de son époque.

Pourtant, cela va plus loin. D'abord parce que Jésus n'invente rien de nouveau dans notre monde. En revanche, il crée un monde nouveau, mais il le crée à partir de ce que nous sommes. Il le crée à partir du chaos de notre surdité, et des ténèbres de notre langue. Il me semble que le sens que peut avoir ce récit aujourd'hui, c'est justement d'être attentif à ce que peut être le sens de la parole dans un monde comme le nôtre. Nous imaginons souvent qu'il suffit d'apprendre une langue, en admettant qu'aujourd'hui on ait pris le temps d'apprendre. Je veux dire par là que la parole est faite de deux choses: c'est fait de l'écoute et de la proclamation. C'est ce qui se passe dans le récit. Le sourd est guéri de sa surdité, sa langue est déliée et il va louer, il va proclamer. Le monde est rempli de bruit, car il y a une véritable pollution, pas simplement visuelle, pas simplement celle qui touche les sens olfactifs, il y a aussi une pollution du bruit, une surenchère du bruit, et le silence fait peur. Vous ne pouvez même pas aller déjeuner sympathiquement avec quelqu'un dans un restaurant pour parler ensemble, sans être abreuvé par des musiques qui vous empêchent d'écouter et de parler.

Ce n'est qu'un exemple, mais on pourrait les multiplier pour se rendre compte que nous n'avons plus l'habitude du silence et de l'écoute. Et contrairement ou paradoxalement à ce que nous pensons, nous sommes devenus sourds de tant de bruits qui existent dans notre monde. Le sens de cette guérison pour nous aujourd'hui, c'est d'être guéris de ce bruit, c'est d'être touchés, donc convertis concrètement, notamment par la vie liturgique et sacramentelle, par l'annonce de la Parole, être touchés par le Christ pour pouvoir entendre mieux et autrement ce que les autres ont à nous dire.

C'est une attitude fondamentale du chrétien, car on parle beaucoup d'écoute, mais j'ai l'impression que l'on n'écoute plus beaucoup parler, et on parle d'autant plus d'une chose qu'elle existe de moins en moins. Donc, écouter, c'est justement très difficile, cela demande une attention. Je ne renie pas les moyens pédagogiques, on a l'habitude de faire parler les gens à partir de ce qu'ils portent, on voudrait qu'ils parlent une langue étrangère ou qu'ils connaissent les mathématiques sans avoir jamais appris la grammaire de la langue ou la structure des mathématiques, comme s'ils pouvaient inventer par eux-mêmes ce qu'ils ont à dire. On ne peut dire que ce que l'on a écouté. On ne peut proclamer que ce que l'on a médité. C'est ainsi que la parole chrétienne est une parole qui s'inscrit d'abord dans la création, c'est reconnaître que nous sortons du chaos et des ténèbres, qu'il y a bien un mystère pascal qui s'inscrit au fur et à mesure dans notre existence. C'est ce que nous allons faire pour ces enfants : en les baptisant, nous inscrivons dans leur vie, dans l'acte même d'une création, le passage de la mort à la vie, des ténèbres à la lumière, et c'est ce qu'ils auront à vivre tous les jours, ce passage des ténèbres à la lumière. C'est d'abord cela être guéri de sa surdité. Ensuite, il en reste plus qu'à louer et à proclamer. Avoir écouté et médité la Parole de Dieu, l'avoir priée, l'avoir mâchée, pour pouvoir dire la louange du Seigneur. C'est d'ailleurs ce qui se passe dans cette eucharistie : l'écoute de la liturgie de la Parole, pour ensuite pouvoir louer, c'est ce que veut dire le mot "eucharistie", rendre grâces à travers les signes même de la création du pain et du vin, qui nous permettent de dire : "Ce que fait le Seigneur, Il le fait bien, Il a fait des merveilles". La parole du chrétien n'est pas un discours, elle est faite d'écoute et de louange.

 

 

AMEN