UNE PAROISSE AUX MAINS VIDES
Sg 9, 13-18 ; Phm 9, 10+12-17 ; Lc 14, 25-33
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – Année C (5 septembre 2004)
Homélie du Frère Yves HABERT
Essayons de comprendre ce que veut nous dire le Christ. Il emploie deux images. La première, cet homme qui veut bâtir une tour, s'assoit pour voir la dépense. Combien cette opération va-t-elle lui coûter ? C’est exactement comme un jeune foyer qui veut construire sa maison, s'assoit avec son banquier et qui va étudier la situation pour voir s'il a les moyens de finir sa maison. Pourquoi ? S'il ne la termine pas, la sanction est immédiate, ce sont les moqueries.
L'autre image, c'est ce général qui veut partir à l'assaut d'une armée de vingt mille hommes. Il compte ses troupes, s’aperçoit qu’il n'a que dix mille hommes et demande la paix. Il envoie un émissaire pour demander la paix. En s'asseyant avec ses lieutenants et ses capitaines, il s’est rendu compte qu'il ne pourra pas aller à la rencontre d'une armée si importante.
L'évangile est-il seulement une manière d'acquérir une certaine sagesse humaine, qui nous fait nous asseoir, nous poser un instant pour réfléchir ? Est-il simplement une annexe pratique du manuel de l'école de guerre ? Non, parce qu'il faut lire, à travers ces deux images, une interprétation spirituelle pour nous, aujourd’hui. Nous sommes, chacun d'entre nous, cet homme qui veut bâtir sa vie sur le Christ, et nous sentons que notre incapacité c’est-à-dire notre péché nous empêche de construire. Alors, on va s'asseoir, consulter le banquier, c’est-à-dire le Père, Dieu, et l'on va tirer des chèques sur sa Miséricorde. Puisque l'on n'a pas de quoi payer, on va donc demander au Seigneur sa grâce. On va faire des chèques, et ce ne seront pas des chèques en bois puisqu'Il a lui-même le moyen de nous sauver.
Nous sommes aussi ce général, et nous avons des forces impuissantes pour aller face à Dieu. Il est trop fort pour nous. Alors, on envoie un émissaire pour demander la paix, c’est-à-dire que l’on se réconcilie en recueillant, pour nous, la Miséricorde divine. Il nous est demandé de la recueillir à pleins poumons : on recueille cette miséricorde pour qu'elle vienne respirer en nous, parce que nous n'avons pas d'autre moyen pour arriver face à la majesté de Dieu que d'être réellement et totalement pardonnés.
Creusons davantage le sens spirituel que nous venons de décrire. Le premier sens, le sens proprement humain de la parabole est valable, mais le sens spirituel habite à l'intérieur. Mais, à l'intérieur de ce sens spirituel, surprise, il y a encore un autre sens, encore plus profond. L’évangile, c’est exactement comme une poupée russe. Le Père, est cet homme qui veut construire une tour, bâtir une ville, une ville pour rassembler tous ses enfants. "Mon Père travaille" dit Jésus. Il demande à son Fils : "Seigneur Jésus, ma miséricorde, que vont devenir les pécheurs ?" Et son Fils s'avance pour faire entrer tous les enfants du Père dans cette tour. Le Fils prolonge le bon vouloir du Père qui est de construire une maison, véritable demeure de paix. Cela se passe, suivant la deuxième parabole, comme ce général qui face à un ennemi redoutable, face à ce mal, envoie son Fils comme émissaire de paix, ce Fils qui n'est qu'un cœur, un amour brûlant qui vient, face au péché des hommes, demander la paix ; et par son sang, nous avons la paix.
Quand on est entré dans cette réflexion plus profonde, dans ces sens spirituels cachés derrière simplement l'interprétation humaine qui consisterait à penser qu'on s'arrête simplement pour faire le point sur une dépense ou une action à mener on comprend cet appel à la radicalité. On saisit bien que Jésus dise : "Celui qui n'a pas renoncé à tous ses biens ne peut être mon disciple" car, par nos propres forces, on n'y arrivera pas. Il faut ce délai de réflexion pour choisir Dieu et comprendre que par nos propres forces, on n'y arrivera pas. Si on intériorise vraiment ces paraboles (l'attitude de cet homme qui construit cette maison, ce général qui a tant de divisions), si on laisse descendre vraiment à l'intérieur de notre cœur profond cette affaire, à ce moment-là, on comprend que réaliser le message chrétien dans sa radicalité n’est pas possible par nos propres forces. Alors c'est comme cela qu'il faut considérer nos biens, comme ne nous appartenant pas. En fait, il faut avoir un cœur dépossédé : un cœur qui ressemble à des mains vides.
Je pense à cela à propos de cette tâche de curé qui est la mienne. Je pourrais considérer, aidé par mes frères, que c'est notre paroisse, notre petite affaire, c’est-à-dire quelque chose qui appartient en propre à la fraternité. Mais ce n'est pas cela ! Sinon, je ne serais pas un disciple du Seigneur car j’en serais encore à m'accaparer un bien. La paroisse ne m'appartient pas et quand je suis là, à me poser, et à me dire : "comment vais-je faire telle et telle chose avec tant d'hommes et de femmes ?" La question n'est pas bonne. Quand je me dis : "comment vais-je faire pour construire cette tour très particulière qui est une paroisse ?" La question n'est pas bonne. Il faut que je renonce à cette paroisse, aussi curieux que cela puisse paraître, il faut que j'y renonce comme à un bien m'appartenant en propre, quelque chose que l’on peut calibrer. D'abord, parce qu'il n'y a aucun moyen de juger une paroisse. On ne peut pas dire : "une paroisse marche ou ne marche pas". On ne peut pas établir des critères sur lesquels on pourrait dire : "cette paroisse marche", ou bien "elle est en baisse de vitesse, etc …" Ces sortes d’évaluations ne marchent pas puisque l'essentiel du travail d'une paroisse c'est ce qui se fait dans chacun de vos cœurs, cette alchimie mystérieuse de nos cœurs à tous, qui se conjuguent les uns les autres, sous l'action de la grâce, pour produire quelque chose. Et tout cela appartient à Dieu seul. J'aime bien cette phrase de saint Paul qui dit : "Mon juge, c'est le Seigneur". En quelque sorte, le commandant du bateau, c'est Dieu. C'est Dieu qui donne à ce bateau très particulier d'avancer. Et je n'ai pas de critères pour le juger. En fait, comme en chaque début d'année, je fais un appel aux bonnes volontés. Mais le problème n'est pas de boucher des trous ou de se dire qu'il n’y a pas le feu à la maison ou qu'il y a des choses que l'on pourrait faire. Le problème est de se dire : "je suis baptisé, j'entends cet appel, comment est-ce que je prends au sérieux ce baptême que j'ai reçu ? Cette inscription dans cette paroisse ? " Et mon problème, c'est de me dire : "cette paroisse ne m'appartient pas mais je voudrais qu'elle m'échappe. Je voudrais qu'il y ait des nouvelles initiatives, des nouvelles inventions, des choses qui n'ont jamais été proposées." Je voudrais que l'on puisse vraiment inventer du nouveau. Mais cette invention du nouveau ne peut jaillir que de mains qui sont vides. C'est pour cela que je ne considère pas cette paroisse comme mon bien propre, mais le vôtre. Elle a été remise entre chacune de vos mains, et chacun, en conscience, sans se dire qu'il y a le feu au lac ou des trous à boucher, puisse se demander : "que puis-je faire ici pour faire grandir cette paroisse, non mon bien propre mais celui du Seigneur ?"
AMEN