CHAÎNE ET TRAME : PRIÈRE ET PARDON

Ez 33, 7-9 ; Rm 13, 8-10 ; Mt 18, 15-20
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – Année A (8 septembre 2002)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

C'est vrai, les frères se succèdent à cette place toute l'année pour prêcher, pour traduire cet évangile, mais ce n'est pas une œuvre de pat­chwork, ce n'est pas une série d'éléments juxtaposés, mais ce serait plutôt un genre de tricot, quelque chose comme des fils qui se tissent et qui finissent pas faire une trame, une ligne, qui finissent pas faire quelque chose de chaud pour l'hiver. Ce n'est pas un show qu'ils font à chaque fois, mais je crois que les frères s'inspirent mutuellement aussi. Ainsi, c'est l'idée de Jean-François, la semaine dernière, qui m'a inspiré le sermon d'aujourd'hui, j'en ai trouvé l'idée, il y a huit jours, heure pour heure !

Je résume pour ceux d'entre vous qui n'étaient pas là dimanche dernier : Jean-François a parlé du mal, très bien d'ailleurs, il a dit que le mal radical, celui qui vient même indépendamment de la tentation, il n'y a qu'une manière de la vaincre, c'est la foi. Il disait cela à propose de la phrase de Jésus à Pierre : "Passe derrière moi Satan", après la confession de Pierre. Vous allez me dire que cela n'a rien à voir avec l'évangile d'aujourd'hui, parce qu'aujourd'hui, on parle de deux ou trois qui sont réunis au nom de Jé­sus. On va insister sur la prière communautaire, on va dire son importance, on va dire la priorité que Jésus lui accorde. Que penser alors quand on regarde les fruits que propose la prière en solitaire : "Si tu veux prier retire-toi dans ta chambre, seul et ferme la porte, prie ton Père, Il te voit dans le secret et Il te le revaudra". Et aujourd'hui, on dit : "Si deux ou trois unissent leurs voix, tout ce que vous demanderez en mon nom, mon Père vous l'accordera". Il y a une sorte de priorité un peu essentielle quant à cette prière, comme si elle était plus grande que la prière solitaire.

Je crois que la prière a un rapport avec ce que nous disait le Frère Jean-François en nous parlant du mal, quand on regarde ce qui précède immédiatement cette invitation à la prière communautaire, c'est la correction fraternelle, le souci entre frères, entre sœurs d'une même communauté, dans une même pa­roisse, de se parler, d'aller au-delà des apparences, de creuser une relation qui est un peu défaillante. Et ce qui suit exactement et qu'on n'a pas entendu aujour­d'hui, c'est une sorte de cycle de saint Pierre, car il dit : "Combien de fois devrai-je pardonner ? Jusqu'à sept fois ?" Et Jésus lui dit : "Non, non tu ne sais pas compter, jusqu'à soixante-dix fois sept fois !"

Il y a là aujourd'hui quelque chose qui est à lier entre la prière et le pardon. Je retrouve le sermon de l'autre fois parce que le pardon, qu'est-ce c'est, sinon une victoire sur le mal ? La dernière fois, c'était la foi qui apportait la victoire sur le mal, en s'enraci­nant dans la mort et la Résurrection de Jésus, et là, c'est le pardon mutuel qui est la victoire sur le mal. Prière … pardon ! On ne peut pas mettre de signe = ce sont des réalités assez différentes. Prier peut aider à pardonner. On m'a raconté une histoire assez boule­versante qui s'est passée à Toronto, pendant les der­nière JMJ. Une jeune fille venant des territoires oc­cupés, à Ramallah, en Palestine, qui avait beaucoup de mal à parler aux américains qui étaient là. Chré­tienne, elle justifiait les attentats, face à une situation objective d'une certaine détresse, on peut être sub­mergé par la haine, la violence. Et à force de prière, de rencontre, elle est allée voir les américains, alors que son cœur était lourd, et elle a pu accepter que s'ouvre dans son cœur une sorte de voie au pardon. Je n'aurais pas pu le faire à sa place, cela lui appartenait en propre et à Dieu aussi, mais je crois que Dieu a profité de ce voyage pour faire naître quelque chose en elle, et prier peut nous aider à pardonner, prier peut nous aider à aller dans ces territoires occupés qui sont en nous aussi. Ces territoires dans lesquels l'autre prend parfois une place énorme, ces territoires où l'on ne voudrait que Dieu vienne y mettre les pieds, parce que ce n'est pas très joli ! Prier peut nous aider à faire cette lumière, à accepter de faire une œuvre de vérité en nous.

Prier peut nous aider à pardonner, mais par­donner peut nous aider à prier. Jésus dit une chose équivalente dans l'évangile quand Il dit : "Si tu as quelque chose contre frère, et que tu vas avec ton offrande à l'autel, laisse-là ton offrande et va d'abord te réconcilier avec ton frère". Le pardon va précéder la prière. Moi, je crois (confidence) que le moment où la prière est la plus facile, c'est quand je sors du sa­crement de réconciliation, quand j'ai pu aussi deman­der pardon à telle ou telle personne que j'avais pu blesser … quand j'ai pu faire une sorte d'œuvre de vérité. A ce moment-là, la prière va couler un peu toute seule, comme le passage dans saint Luc, la pé­cheresse pardonnée qui répand tout son parfum. On glose beaucoup sur les difficultés de la prière, on en fait des affaires de temps, de lieu, ou de forme du banc de prière, ou de texte à lire, ou de moment dans la journée. Tous cela est important, mais si on a un gros pardon à donner, il faut d'abord demander le gros pardon et après, on pourra prier. Si notre cœur est habité par la revanche de la revanche, si notre cœur est habité par cette espèce d'omniprésence de l'autre parce qu'il nous a fait tellement de mal qu'on ne peut absolument plus rien faire, on n'arrivera pas à prier.

L'évangile le dit bien : "si deux ou trois d'en­tre vous unissent leurs voix". C'est comme dans une chorale, il s'agit de pouvoir entendre l'autre. Pour bien chanter, il faut entendre l'autre, si chacun chante sa voix, cela ne va pas. Vous pouvez faire comme les corses, et mettre votre main sur votre oreille pour entendre la voix de l'autre, mais si vous bouchez vos oreilles, cela risque d'être une véritable cacophonie. Si vous ne pouvez plus entendre l'autre, le voir, parce que le pardon n'a pas été donné, à ce moment-là il est impossible de prier. Jésus a dit deux choses. La pre­mière : tout ce qu'on pourra demander, Il nous le don­nera. Tout ! Si deux ou trois unissent leurs voix, si deux ou trois se pardonnent avant de prier ensemble, ils pourront obtenir la guérison qui est la chose la plus importante. Guérison de leur famille, de leur commu­nauté, et pourquoi pas guérison de toute l'humanité. Si jamais on décide une bonne fois pour toutes d'arrêter le mal à soi-même, si on arrive à pardonner, à ce mo­ment-là il y a quelque chose de l'ordre de la guérison qui se passe. Les gens se jettent chez les guérisseurs alors que c'est souvent une affaire de pardon. Si on se pardonnait plus on aurait moins besoin d'aller voir les guérisseurs. C'est la première chose : tout ce que vous demanderez, vous l'obtiendrez. Et la deuxième chose, c'est "Je suis là au milieu d'eux". Si l'on pardonne, on devient un peu comme Jésus : "Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font". Jésus est là au milieu de nous, Emmanuel, Dieu avec nous ! Si jamais on fait advenir le pardon, on fait advenir la présence de Dieu et l'on obtient tout ce que l'on veut, à savoir franchement, ce qui est le plus important, qui n'est pas de gagner au loto, mais que nos familles, nos commu­nautés soient vraiment des lieux importants où le par­don est donné et reçu, des lieux où la grâce coule à flots, des lieux où l'on prie en vérité. Toutes choses qui sont bonnes, et que je "nous" souhaite pour toute cette année.

 

 

AMEN