N'INTERROMPONS PAS LE DIALOGUE AVEC DIEU !
Sg 9, 13-18 ; Phm 9, 10+12-17 ; Lc 14, 25-33
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – Année C (9 septembre 2001)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Quelque chose m'échappe complètement dans cet évangile, j'aurais envie de passer la parole à d'autres que moi, je suis bien embarrassé d'en trouver la clé et le ressort. On a l'habitude d'entendre dans l'évangile cette rengaine du "renoncement", d'ailleurs, on l'entend tellement qu'on finit par ne plus l'entendre vraiment, elle devient un peu insupportable. Il faut même renoncer à sa femme, ses enfants. Et puis, juste après il y a cette phrase : "Celui qui ne porte pas sa croix ne peut pas être mon disciple". Qu'est-ce que c'est que porter sa croix ? Je pense que "porter sa croix" dans l'écoute moderne véhicule ce terme de "résignation", porter sa croix, c'est finalement accepter ce que nous sommes, ce qu'est l'autre ce qui est peut-être pire encore, c'est accepter sa finitude, sa précarité, sa mortalité, voire ses souffrances, ses épreuves. C'est vrai que cet évangile véhicule avec lui autre chose que de l'enthousiasme, ce n'est pas une invitation à la vie ni au dépassement, au mérite, à l'effort humain, mais c'est une invitation à se débarrasser de l'inutile, à préférer Jésus, l'invisible Dieu, à ceux qui nous entourent, à ceux avec qui nous sommes attachés, proches, famille, amis ! En fait, il y a dans cet évangile comme une sorte de pointe révolutionnaire, qui annonce quelque chose de plus haut, de plus grand, de plus loin, de plus en arrière qu'on ne voit pas, qui est invisible. Les autres, les proches, plus respectables, font toujours obstacle, comme si on prenait les moyens pour la fin : ma femme, les frères, la communauté, risqueraient d'être un obstacle à Dieu. D'ailleurs quand l'autre m'ennuie, je le pense. Tout en nous invitant à des relations fraternelles : "Aimez-vous les uns les autres !", Il nous invite à nous détacher de ces relations pour qu'elles ne soient pas une fin en soi. Jésus se retourne, Il voit la foule derrière Lui, c'est le début de l'évangile. Mais qu'a-t-Il vu derrière qui l'a rendu si amer en ce jour ? Est-ce qu'Il a vu ces familles si serrées les unes contre les autres, portant leur belle-mère, leur fardeau, leurs épreuves, présentant les malades pour qu'on les soigne, cette espèce de tribu un peu serrée comme en en voit maintenant dans les vacances, on y va avec de gros véhicules et l'on emmène tout avec soi, pour des vacances tribales. C'est une sorte de défense du groupe contre le monde. Est-ce que c'est cela que Jésus a vu ? A-t-Il vu des gens trop attachés les uns aux autres ayant peur d'être "quelqu'un", de répondre par soi-même ? C'est vrai que l'évangile nous demande une réponse comme on dit maintenant, "personnalisée", comme on le fait dans les C.V., une réponse personnelle, ce qui est fait d'ailleurs lors de la confirmation ! Nous ne pouvons pas nous abriter derrière une réponse du groupe ou de la famille, de la communauté, et Jésus nous demandera à chacun en particulier : et toi... et toi... Il est possible que nous nous défilions devant cette exigence de notre réponse à nous, et que "porter sa croix", c'est entendre du bout des orteils jusqu'à la racine des cheveux, ce que ma personne a à dire à Dieu, ce que ma personne doit répondre à Dieu. Il y a une sorte de prise en compte de ma destinée, de ma vie pour que cette vie réponde, mais cette vie est tissée, reliée, elle s'attache et se détache de quantités d'histoires. Au fond, il y a un dialogue entre "Dieu et moi", comme quelque chose d'unique et de singulier, de personne à personne. Et de ce dialogue-là, Dieu ne peut pas s'en passer. C'est un dialogue si ancien, qu'il en sera éternel. Ce dialogue entre le cœur et Dieu, et tous ces dialogues les uns ajoutés aux autres forment la grande symphonie du Salut du monde. Lorsque quelqu'un de nous s'absente par distraction spirituelle de ce dialogue, parce qu'il a préféré des biens matériels qui ne sont pas mauvais en soi, il manque une voix, parce que ces biens l'ont dispensé de cette réponse personnelle. Et dans nos communautés, quelles qu'elles soient, et la plus étroite et la plus chère, c'est celle de nos familles, il y a toujours le danger d'un évitement qui fait passer à côté. Finalement, j'attends que la communauté ou le monde réponde à ma place, ou que la société, la pensée contemporaine réponde pour moi. Il y a une sorte d'originalité toujours pointue de la réponse à l'évangile que je dois donner. Ce n'est pas que je doive "être", mais je dois "parler". C'est là la différence. Il me semble que l'évangile nous oblige à une réponse qui est de l'ordre de "porter sa croix", de prendre en charge ce que je suis pour l'offrir à Dieu afin qu'Il le transforme, et cela, personne ne peut le faire à ma place.
Et là, peut-être qu'on rejoint un des points essentiels de cet évangile. Nous sommes souvent tentés d'avoir envie que quelqu'un nous porte à notre place. Notre souci profond, je pense aux parents qui portent aussi leurs enfants, cette charge profonde nous fait dire : si je pouvais me reposer, si quelqu'un pouvait assumer ce que je suis pendant un moment, que je sois dégagé d'être moi-même. C'est cela que Jésus épingle au tranchant de l'évangile, parce qu'en fait, ce danger et cette envie d'être porté par un autre, ce n'est pas par n'importe qui, mais c'est par le Christ et c'est un autre gymnastique intérieure. Il y a des gens qui disent si facilement : je ne peux pas me supporter. Or, cette façon de ne pas pouvoir se porter, se supporter, cette façon de démissionner de soi-même intervient dans le dialogue que Dieu me demande d'avoir sans arrêt avec Lui. Il ne me demande pas d'être un héros, mais c'est de maintenir coûte que coûte, au moment même où je n'ai pas envie de me porter moi-même, ou d'assumer les devoirs qui sont les miens, de continuer à entretenir à l'intérieur de mon cœur ce va-et-vient de mots, de désirs, de demandes, qu'il y a entre Dieu et chacun de nous. Et c'est ce dialogue continuel qui nourrit et fait terre en nous, parce qu'elle devient alors comme le dit un poète, cette humilité, cette humidité, qui est l'accueil de la grâce de Dieu, l'accueil de la fraîcheur de Dieu. C'est ce labeur que Dieu nous demande. C'est un labeur très secret et mystérieux nos propres yeux, mais qui est cette élaboration progressive, comme dans le sous-bois de nos péchés, de l'être nouveau que nous allons devenir. Dans l'humidité de nos âmes, entretenir cette attente de Dieu comme la nature attend la rosée et les éléments qui la font fructifier. Quand on dessine ce tableau-là, on s'éloigne complètement du tableau de la morale, du bon comportement ou de la sagesse. L'évangile nous a fait quitter l'idée du bien et du mal, du bien faire et du mal faire, pour nous inviter dans un autre registre à visiter ce dialogue intime. Et ce dialogue intime aura des conséquences morales, et sur le plan de notre comportement, mais d'abord il est là, le point de conversion, le point à travailler, le point de détachement. Je suis à Dieu et je ne suis qu'à Dieu. Au fond, rien ne m'attache. Et c'est parce que je suis à Dieu qu'un certain nombre de choses m'incombent, mais le premier élément, c'est la source. J'ai envie de dire que cet évangile, comme beaucoup d'évangiles nous oblige toujours à relire notre vie à partir de la source : il faudrait "ré-ensourcer" notre vie. Non pas pour la lire comme ce champ immédiat de choses à faire, à voir, à entretenir, mais se dégager pour en voir la profondeur, comme s'il fallait toujours voir l'arrière paysage qui est la source, le début, ce commencement qui est Dieu. Et cette distance-là "fait vie", donne vie. Ce qui "fait mort", c'est notre façon d'avoir le nez collé à nos vies. Cette distance avec ce Dieu plus lointain et pourtant si proche (c'est son paradoxe), fait de nous des humains, des vivants, des identités, des personnes, capables d'être partenaires du dialogue avec Dieu.
Frères et sœurs, que cette invitation presque secrète, presque anonyme de la part de Dieu de ne pas rompre ce dialogue sous des prétextes un peu de fatigue, d'occupations, de soucis, de ce que nous avons à faire ici-bas, que cette invitation alimente un peu cette liberté de l'âme : "Je suis à Toi, Tu es à moi". Les premiers mots de l'introduction de la prière, ce que nous venons ici pour re-souligner et reprendre. Ne lâchons pas ces mots, puisque nous appartenons à Dieu, que nous irons à Lui, même si effectivement l'évangile nous paraît parfois tranchant, brutal. Entendons l'invitation à ce dialogue que Dieu ne veut pas rompre, pour nous, maintenant, et pour demain.
AMEN