LA COLÈRE ET LE PARDON

Ez 33, 7-9 ; Rm 13, 8-10 ; Mt 18, 15-20
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – Année A (5 septembre 1999)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Que de temps nous passons, nous avons passé lorsque nous ferons le bilan de notre vie à nous lamenter des autres, que de salive nous aurons dépensé à nous désespérer que l’autre est un autre, et n'est pas nous, si tout le monde était comme moi, comme dirait l’autre. Ce serait d’ailleurs terrible, car si tout le monde était comme moi ou chacun était comme chacun, il n’y aurait pas de monde, il n'y au­rait pas cette diversité, cette différence exaspérante et pourtant joyeuse, exaltante, parce que l’autre est à la fois un lieu de joie imprévisible, car c'est imprévisible d'essayer d’être heureux ensemble, mais quand on l'est et qu'on en fait l'expérience, alors toutes ces la­mentations qui sont les nôtres, du prochain immédiat au prochain un peu plus lointain, semblent s'évanouir, se liquéfier, quand la communion réussit dans un groupe, elle l'emporte en joie, elle l'emporte dans le pardon qu’elle suscite, et en même temps, l’autre a été envoyé pour m’irriter, pour m’exaspérer et pour me désespérer. C’est un peu difficile de parler de ce texte car il y a plusieurs éléments qui découlent les uns des autres. Nous avons entendu que nous sommes obligés à apprendre à faire des reproches, oui, nous sommes obligés et si nous ne le faisons pas, nous portons la faute de celui qui l'a commise : c'est une situation absolument terrible. Tant que la faute n'est pas dite, nous en portons la charge, nous en rendrons compte dans notre cœur et devant Dieu. Il faut donc que nous nous exercions au reproche. Exercice difficile ! Si le reproche est fait immédiatement, il est tellement chargé de l'électricité agressive, de cette décharge nécessaire liée à l’offense que j'ai subie, que nous continuons à provoquer l'orage, et que d'orage en orage, c'est le cyclone c'est le cataclysme, la destruc­tion, c’est la haine.

Il faut donc que nous déchargions en nous-même avec un certain délai l'agressivité, la violence ressentie du reproche que nous avons à faire, parce que nous pouvons faire un reproche sans violence, c'est cela que l'évangile nous enseigne. Il y a possibi­lité d'amener l’autre à reconnaître sa faute s’il n'en­tend aucune violence dans le propos que je lui tends. Mais c’est très difficile. Il faut savoir que celui qui a fait une offense est plus fragile que celui qui a été offensé. Ce qui est un peu compliqué à comprendre et qui suppose de la part de l'offensé un travail plus grand, une espèce de cheminement plus profond, plus spirituel, puisque l'autre ne l'a pas fait, je dois le faire à sa place. Je vous dis d'emblée, c'est de l'ordre du génie, de la sainteté.

Pour ma part j’ai fait une expérience concrète très récente. J'en parle librement : un ami de très lon­gue date avec lequel je me suis fâché, il y a très long­temps, comme cela arrive à chacun d'entre nous, un ami d'université, donc, il y a quelques années, un homme avec qui j'ai partagé une amitié spirituelle très profonde, et je me suis fâché avec lui au début de mon noviciat, quand je suis rentré ici, et nous nous som­mes quittés très brutalement. Je lui ai gardé une haine parfaite, mais alors, parfaite ! La haine peut être aussi pure que l'amour, totale, irrémédiable, et inattaquable. Je viens de recevoir une lettre de lui, en rentrant, nous ne sommes pas parlé depuis vingt ans, et en lisant la lettre, la haine a fondu, tout de suite, il n'a pas de­mandé pardon, mais il veut me parler. Et j'ai senti ce noyau dur que j'avais entretenu malgré moi, non pas que je voulais le haïr, mais je le haïssais, ce noyau a fondu comme du beurre au soleil, il n’en reste rien. De fait, cela voulait dire que j'avais gardé pour lui un attachement négatif, un attachement réel, et que cet attachement, ma façon de la haïr était de me dire à moi, paradoxalement, que je tenais encore à lui. Je ne peux pas vous en dire plus, je ne connais pas la suite de l'histoire. C’est un fait que cette haine que vous avez tous vécue, expérimentée, ressentie est une sorte d'attachement tout à fait négatif, mais un attachement quand même.

Ce que dénonce l'évangile n'est pas la haine, c'est cette illusion que je pourrais enfin vivre tran­quille sans que les autres m’affectent. Nous avons tous rêvé à un moment donné non pas de tuer les au­tres, parce que nous ne sommes pas assez courageux ou assez criminels pour le faire, mais qu'on me laisse tranquille ! Nous avons tous rêvé d’une sorte d'airbag suffisamment protecteur pour que je sois moins af­fecté par ce que vivent les autres, et nous avons rêvé d’une île déserte, où nous pourrions enfin être heu­reux. Mais, vous avez essayé, un jour, une île déserte ? Il y a un monsieur qui part chaque année dans une île déserte, il a trouvé une authentique île déserte, cela existe encore, il raconte dans un de ses récits qu'il compte les jours parce que l’avion ne vient qu'une fois par semaine, et s'il le rate, il faut qu'il attende la semaine suivante. Une fois, il l'a loupé, et je vous dis que la semaine de solitude, il l'a vraiment payé : il a adoré les autres en arrivant chez lui, il les a absolu­ment adorés. Cela n’a peut-être pas duré très long­temps, mais il y a une illusion de croire qu’avec les meilleurs livres du monde, les meilleurs disques, un cocotier, et une plage de sable fin, enfin, c’est le bon­heur parfait. Nous sommes envoyés les uns aux autres pour nous affecter les uns les autres, car nous sommes solidaires les uns des autres. Votre chair appelle la mienne, et appelle celle du Christ, je ne peux pas faire autrement C’est un travail permanent qui nous est demandé d’être ensemble, non pas par choix humain, non pas par décision de Dieu disant : "c’est impossi­ble, mais ils le feront bien", pour construire, pour édifier, les véritables acteurs de la transformation de mon cœur, c’est vous, et c'est valable pour chacun de nous. Les véritables acteurs qui développeront en moi une humanité que je ne développerai pas par moi-même, c'est vous ! Les gens qui me sont envoyés pour que je sois moi et non pas un autre et que je sois plei­nement moi, c’est vous, et ce ne pas d’autres plus lointains, plus idéalisés ou plus gentils, c’est vous, vos péchés, vos méchancetés, vos agressivités, et vos beautés et vos grandeurs. Et chacun de nous vit cela, chacun de nous, et plus encore dans une communauté paroissiale où nous ne nous sommes pas forcément choisis les uns les autres, où justement nous vivons plus encore cette présence de Dieu dans le choix qu’il a eu de nous mettre ensemble pour le célébrer, nous sommes responsables de l’humanité du cœur de l’autre, c’est incroyable, mais c’est magnifique. C’est une tâche à reprendre sans arrêt, à recommencer, à reconfirmer, j’allais dire à rebaptiser dans le sang de Celui qui a fait Alliance avec nous pour toujours pour nous donner sa vie, il faut qu’ici nous replongions dans le frère par excellence qui est Jésus, dans le Fils de Dieu, pour que nous reprenions la tâche de recons­truire l’humanité sans en rien abîmer, sans en rien blesser du cœur de l’autre qui m’est envoyé et que je dois croiser et que je ne connais pas en fait.

Quand on entend les quatre éléments de la Loi : pas d’adultère, pas de meurtre, pas de vol, et pas de convoitise, à chaque fois c’est quand l’autre n’est pas l’autre. L’adultère, c’est quand il y a finalement un certain objet dans le femme ou dans l’homme et que je cesse de l'envisager comme un sujet, comme un autre, il est débarrassé de ses obligations, je le dégage de ses liens, et je le veux pour moi, qu’il cesse d’être cet autre, mais qu’il soit mon objet à moi. De même dans le meurtre, c’est pour annuler ce qu’est l(autre. C’est donc être envoyé les uns aux autres sans jamais pouvoir obtenir quoique ce soit de l’autre, sans jamais être assuré que l’autre répondra à ce que je demande, mais il faut que je maintienne la demande, comme Dieu maintient la demande à notre égard.

C’est l’évangile. Il faut donc que nous appre­nions à établir, à exercer la demande de reproche. Je crois que la première étape avant l’amour et avant le pardon, qui est l’expérience par excellence de la rela­tion entre les autres, c’est le reproche ainsi que nous le dit l’évangile. Commencer par savoir formuler ce que l’autre a fait de mal de façon suffisamment déli­cate pour qu’il ne sente pas encouragé à redoubler son offense. Et là, il y a un tact, un savoir-faire, dans l’idée que Dieu a de l’homme est de toute beauté. C’est incroyable, que Dieu ait maintenu et maintienne et qu’il l’annonce et qu’il l’affirme, qu’il a une si haute idée de la relation humaine alors que nous en avons souvent une si piètre expérience. Pourtant, quand on écoute bien, quand on se regarde bien, quand on relit correctement notre histoire, nous avons souvent fait l’expérience de ce qu’on appelle le "sa­crement du frère", c’est-à-dire cette relation qui tout d’un coup, parce qu’elle est en vérité, parce qu’elle est axée sur la paix que je veux construire s’ouvre plus largement que les deux protagonistes qui sont concernés, s’ouvre plus grand à la présence de Dieu ? Parce qu’en fait, quand on arrive à faire ce chemin : reproche, parole mutuelle, puis pardon, alors, nous saute aux yeux l’invisible de Dieu qui nous apparaît dans toute sa grandeur, dans toute sa plénitude, qui se déploie dans le cœur des autres et dans le nôtre, et dont nous sentons maintenant qu’Il était là et nous ne le savions pas. Il y a certainement des gens qui ne pourront pas d’emblée le faire, je le pense, et que nous aurons à attendre le dénouement de notre mort ou de leur mort pour aller au bout, c’est possible.

Mais nous ne pouvons pas pour autant démis­sionner de l’attendre et de l’espérer. Il y a des torts parfois qui sont irrémédiables, qui sont si profonds que ce n’est plus à portée humaine, mais nous pou­vons travailler là où nous avons possibilité de nous amener entre l’offenseur et l’offensé donc avec le prochain, à découvrir que Dieu était là, que Dieu est là, si nous faisons les quelques pas qui nous mènent, par le reproche dégagé de l’agressivité et de la vio­lence, au pardon. Et nous découvrons alors incroya­blement que nous sommes sous la mouvance, comme l’océan est animé de l’intérieur par des mouvements profonds, ces mouvements du cœur sont animés par Dieu, et nous sentons là et nous faisons l’expérience que nous ne pouvons jamais oublier qu’Il est là et que c’est Lui.

Frères et sœurs, en cette rentrée, pour nous qui recommençons l’année scolaire, nous sommes invités dans la communauté à exercer (ne profitez pas de la fin de la messe pour vous faire des reproches sur le parvis de l’église attendez d’être à la maison, ce sera plus commode (surtout qu’il faut parler seul à seul), mais en tout cas, nous sommes confrontés à l’exigence de la rencontre du reproche et du pardon les uns avec les autres. Prions le Seigneur pour que nous ayons le courage de le faire, ne nous dérobons pas à la tâche de construire cette communauté que Dieu veut pour nous et pour Lui.

 

 

AMEN