UNE PARABOLE POUR LA RENTRÉE
Sg 9, 13-18 ; Phm 9, 10+12-17 ; Lc 14, 25-33
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – Année C (6 septembre 1998)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Vianden : Tour du chateau
Frères et sœurs, c'est vraiment "la parabole de la rentrée" : on se sent tout de suite remis dans le bain. Alors que les vacances sont plutôt le moment de l'imprévu et même parfois de l'imprévisible, quand on rentre, c'est le moment où jamais où il faut se remettre à tout prévoir. Je crois que vous-mêmes, les maîtresses de maison, vous avez une grande expérience en la matière, vous n'êtes pas plutôt rentrées des côtes bretonnes ou de l'Adriatique là qu'immédiatement, vous vous retrouvez entre les gondoles de Carrefour ou de Leclerc pour prévoir les sacs, les cartables et tout ce qui est nécessaire pour ces chères petites têtes blondes qui vont repartir à l'école : c'est votre manière à vous de bâtir la tour. C'est la parabole la plus familière de votre vie.
On pourrait la transposer en termes modernes. Quels sont les fiancés qui, au moment où ils vont se décider pour se marier, ne réfléchissent pas pour savoir si la liste de mariage serait plus intéressante, aux Nouvelles Galeries ou chez Christofle ? Ou bien encore quel est le jeune bachelier ou la jeune bachelière qui a bénéficié cette année d'une réussite au bac à 100%, ce qui ne préjuge pas tellement de la valeur du diplôme, ne se met en quête de tous les papiers, formulaires et dossiers à l'Université, pour savoir comment il va pouvoir faire sept ou huit ans d'études pour aboutir à quinze ans de chômage ? Bref, c'est la parabole de la prévision, c'est la parabole du calcul, c'est la parabole du carnet de caisse d'épargne et des SICAV. Du moins, c'est ce qu'on croit, mais je n'en suis pas très sûr. Tout d'abord, parce que Jésus situe sa parabole dans un contexte étrange, puisqu'au début comme à la fin, il précise : "si vous ne renoncez pas à tous vos biens, vous n'entrerez pas dans le Royaume de Dieu". Autrement dit, si je calcule, je prends une attitude contradictoire par rapport à l'injonction de Jésus : "renoncez à tout ! Ce qui suppose aucun moyen, aucun appui, pour mieux sauvegarder votre accès au Royaume de Dieu ".
Alors qu'est-ce que le Christ veut nous dire dans cette parabole ? C'est vital pour nous de le savoir, puisque nous allons "réembaucher", si je puis dire, une année à la fois de travail, de vie familiale, de vie chrétienne. Il est urgent de savoir l'attitude que nous devons adopter. Faut-il tout lâcher ou faut-il tout calculer ? Faut-il faire une confiance absolue à la providence, ou bien faut-il au contraire se dire : "je compte strictement sur les moyens que j'ai à ma disposition et je les évalue rigoureusement avec mon logiciel Excel, en incluant toutes mes dépenses, tous mes crédits et tous mes débits ".
Pour comprendre cette parabole, il faut d'abord se souvenir de ceci : les Anciens étaient assez subtils, et souvent les paraboles voulaient dire à peu près l'inverse du sens obvie qu'on leur attribue spontanément. Il y a plusieurs exemples célèbres dans l'Évangile où quand on lit la parabole, on se dit : "Jésus veut nous dire qu'il faut en faire le plus possible ", et en réalité, il voulait par la parabole nous suggérer l'inverse. Quand on traduit le mot parabole, on devrait presque le rendre par énigme ou par le terme moderne devinette. C'est comme si l'auteur vous disait : "essayez de comprendre, d'approcher un mystère de l'existence humaine à travers une petite histoire, un petit récit, mais qui en réalité, sous les apparences très simples, cache quelque chose d'autre assez précieux". La parabole est comme un trésor précieux qui est déposé dans notre cœur et notre intelligence. C'est d'ailleurs pour cela, je vous le signale entre parenthèses, que les paraboles sont toujours révélatrices du cœur de celui qui les écoute, parce que, en paraphrasant le proverbe, on pourrait résumer l'art de la parabole et de sa compréhension de la façon que voici : "dis-moi comment tu comprends la parabole et je te dirai qui tu es". Donc si on comprend la parabole simplement en disant : "retroussons les manches et enrichissons-nous pour avoir des sécurités sur l'avenir", c'est peut-être qu'en réalité nous sommes loin du compte, qu'il faut nous méfier de notre lecture trop sommaire et qu'il faut probablement chercher plus loin.
Je vous propose la piste suivante, étant, bien entendu, que les paraboles ne se lisent pas dans un sens absolument univoque et prédéterminé et que je vous laisse toute latitude, dans votre prière et votre oraison quotidiennes d'une heure ou deux, pour en approfondir personnellement le sens tout au cours de la semaine. Je vous propose la piste suivante : cette parabole dit quelque chose de fondamental de l'existence humaine et chrétienne.
Quand un homme veut bâtir une tour, comme tout architecte il a des idées dans la tête, il a des projets, il peut même faire un plan, mais après ? Après il ne peut jamais réaliser la tour tout seul, en ne comptant que sur lui et refusant toute aide extérieure. Même les Robinson Crusoé du bricolage qui veulent faire toute leur maison, tout leur sanitaire, tous les radiateurs, ont malgré tout généralement besoin et grand besoin de Castorama et autres temples modernes du bricolage et du Do it yourself : Ils ont donc quand même besoin de quelqu'un d'autre. Il existe des rois qui ont des plans politiques, qui veulent conquérir le monde, etc ... Mais au moment où ils réfléchissent pour réaliser leurs rêves de puissance, ils ne peuvent pas conquérir le monde tout seuls, sauf s'ils sont complètement paranoïaques et qu'ils s'imaginent qu'il suffit de signer des traités, d'écrire des pseudo-livres d'histoire pour dire : "je suis le grand vainqueur et le maître du monde". En fait ce genre de potentat ou de conquérant a besoin de l'effort de toute son armée et de tout son peuple, qu'il saigne généralement à blanc pour réaliser son rêve.
Autrement dit, le Christ veut ici attirer notre attention sur ce point fondamental : "ne croyez pas que si vous décidez quelque chose, que ce soit au plan humain, mais plus encore plus au plan de la recherche du Royaume et du salut, ne croyez pas que c'est une affaire que vous allez gérer par vous-mêmes, en pure et pleine autonomie !"Il n'y a rien de plus complexe et de plus nécessaire que tout ce tissu de liens humains par lesquels nous devenons ce que nous sommes. Vous allez me dire : "c'est bien évident !"Oui, mais de temps en temps il est utile de se rappeler les évidences.
Quand un enfant naît, déjà l'acte qui l'a fait naître ne dépend pas de lui, mais de deux autres. Il y a toute une philosophie moderne qui essaye de dire que la liberté constitue un point de départ absolu, mais cette manière de voir n'est pas vraie, on n'a pas décidé un jour qu'on se donnerait l'existence. Par conséquent, dès le premier moment de notre existence, nous sommes liés à deux êtres dont l'un, de temps en temps aujourd'hui, est remplacé un par le frigo, mais c'est un autre problème. Chacun de nous doit son existence aux deux qui ont bien voulu nous donner la vie. Par conséquent, dès le premier moment, nous sommes pris dans un jeu de décisions, d'interactions de libertés, d'entraides et parfois d'oppositions, qui fait que nous ne pouvons rien faire sans le faire avec d'autres.
Nous sommes à la rentrée scolaire, regardez comment on fait pour qu'un enfant devienne un adulte, c'est des milliers et des milliers d'interactions quotidiennes entre ses parents, ses formateurs, les gens qu'il rencontre, les petits amis dans la cour d'école, dans la classe, etc ... Tout ce tissu relationnel fait que, progressivement, se profile et se dégage ce tempérament, cette personnalité qui va devenir un jour autonome. Et même pour nous qui sommes des adultes, regardez comment nous nous comportons dans la vie professionnelle, la vie professionnelle, ce n'est pas simplement la réalisation indépendante et solitaire du projet d'un moi absolu qui ferait de tous En les autres membres de l'entreprise des satellite de ma propre action. Par définition, la vie dans cette société qu'est l'entreprise, consiste précisément à essayer de faire que des hommes ensemble, unissant leurs capacités de travail et leurs initiatives, fassent ensemble quelque chose qu'ils ne pourraient pas créer tout seuls. C'est la même chose pour la vie de la culture, pour la vie de l'esprit : il faut des centaines et des centaines d'heures de lecture pour pouvoir un peu En réfléchir par soi-même. L'interaction permanente de tout le tissu de la société humaine dans lequel nous sommes pris qui fait que nous devenons vraiment ce que nous sommes. Voilà le premier point.
Le deuxième, c'est encore dans la parabole de la tour et des soldats que je le prends : c'est illusoire de croire qu'on acquiert les choses sans leur faire de la place dans notre cœur, c'est encore une des lois fondamentales de l'existence. Pour qu'un enfant puisse petit à petit découvrir le code de vie à l'intérieur de la famille, il faut qu'il renonce à certains aspects immédiats de son désir. S'il se comporte toujours comme une tête de mule, on dira de lui qu'il n'apprend rien, car il n'est pas capable de faire à l'intérieur de lui-même un minimum de place pour tout ce qui l'entoure et qui va constituer l'ensemble des éléments coopérateurs qui contribuent à sa propre formation. S'il n'accepte pas de jouer ce jeu, c'est fichu d'avance. Il y a donc toute une éducation de la volonté chez un enfant qui lui apprend à maîtriser son désir à l'état brut.
C'est également la même chose, mais là, je ne veux pas m'étendre trop sur ce sujet dont vous devinez qu'il est délicat dans un couple. Si dans un couple l'un dit : "il faut que tu me prennes comme je suis et je ne veux pas changer mes comportements d'un pouce", au bout de quelque temps, c'est intenable. C'est précisément la grandeur de la construction d'un couple, d'une famille, d'un amour humain, que de savoir accueillir l'autre, s'il n'y a pas cela, il n'y a rien, il ne se passe rien : le conjoint et les enfants, tout le monde autour deviennent comme les satellites d'un système solaire dont évidemment on est toujours soi-même le soleil.
Ces remarques éclairent, je crois le sens de la parabole de la tour. L'homme décide de bâtir la tour, mais il doit être capable de mesurer les ressources qui sont autour de lui et d'en tirer profit. Autrement dit, la volonté qu'il a de construire n'est pas le seul élément : il lui faut construire avec des pierres, et disons plus généralement avec d'autres et avec toute la société. Tout projet humain qui ne s'inscrit pas dans une société qui est porteuse de la personne humaine et qui s'engage au service de la personne humaine, tout procédé qui voudrait exclure à la fois cette racine et ce but est perdu. Or, c'est la même chose pour le Royaume de Dieu.
Si nous imaginons une seconde que nous pouvons, par nous-mêmes et nous seuls, construire le Royaume, soit en nous-mêmes, soit autour de nous, ce qui est l'illusion la plus courante, nous sombrons dans le mensonge. Et c'est d'autant plus facile dans le domaine religieux que ce domaine, par définition, est presque incontrôlable. Si je crois que je peux mener les affaires tout seul au plan humain, il me reste toujours la possibilité de la vérification du regard des autres à tout moment. Mais au plan spirituel, on peut très bien passer entre les gouttes et dire : "je suis à moi-même mon propre maître et mon propre contrôleur et je n'ai besoin de personne pour bâtir ma religion à mon gré et à mon goût.". C'est la grande tentation actuelle d'un certain nombre de comportements religieux, notamment dans les sectes, et même si nous sommes ici de bons chrétiens tout à fait BCBG, nous participons involontairement de cette mentalité, de cette ambiance diffuse. En fait nous avons tendance à considérer que c'est nous qui nous construisons notre propre religion. La religion devient alors cette espèce de service de grande consommation spirituelle dans lequel je puise ce qui m'intéresse et dont je refuse ce qui ne m'intéresse pas. C'est la libre consommation, c'est le consumérisme religieux. Or c'est aussi idiot que si le monsieur qui veut construire la tour disait : "bon je n'ai pas de pierres, mais après tout, c'est plus facile de la construire avec du polystyrène expansé, et donc je m'achète des cubes d'emballage léger pour construire la tour". Au premier coup de vent, tout s'envole. Pour le Royaume, pour la vie chrétienne, pour la vie en Église, c'est la même chose.
C'est un très beau texte pour la rentrée, parce que d'abord il donne à réfléchir sur la manière dont vous abordez l'année au plan des projets humains tout à fait légitimes qui vous habitent le cœur actuellement. "Qu'est-ce qu'il faut faire ?" il faut savoir sur quoi vous allez miser. Ou bien c'est le chacun pour soi et Dieu pour tous : "Je construis maison tour comme je l'entends, comme je le veux, et essentiellement à partir de moi-même". A ce moment-là, c'est la perspective dans laquelle chacun se fait lui-même, chacun vit pour soi, et sauve qui peut. C'est un petit peu ce qu'il y a dans l'air ambiant. Ou bien je reconnais que déjà au départ, ce qui va être construit dans cette année ne peut l'être que les uns avec les autres, et les uns par les autres. Vaste sujet de réflexion, aussi bien en ce qui concerne l'éducation des enfants qu'en ce qui concerne la vie associative, la vie dans la cité, la manière de gérer sa vie professionnelle.
Deuxième question : l'Église. Si nous croyons que nous pouvons construire notre identité chrétienne en dehors de l'Église, eh bien nous nous trompons. Pourquoi y a-t-il l'Église ? Ce n'est pas simplement pour assurer une espèce de superstructure idéologique unifiée, et dire à tout le monde : "pensez comme cela, agissez comme cela, et que tout le monde marche au pas cadencé, les oreilles dans le sens de la marche !" L'Église c'est l'appui, le lieu naturel, c'est les pierres qui servent à construire la tour. C'est précisément dans l'assemblage que consiste la tour. Et c'est précisément dans la communion que se constitue l'Église. Et donc ce que nous avons à faire, c'est à retrouver les racines mêmes de la vie de l'Église en nous. Quand nous avons été baptisés, nous ne nous sommes pas auto-baptisés. C'est le seul cas où le baptême ne vaut rien du tout. On peut se faire baptiser par un païen, mais jamais on ne peut se baptiser soi-même. C'est comme cela dans l'Église. Et c'est juste, car le moment de notre naissance arrive toujours par un autre : l'Église ou celui qui veut faire ce que fait l'Église.
Cela remet en cause et remet à plat du point de vue de la catéchèse, notre manière d'aborder notre vie chrétienne, notre manière de vivre en famille le mystère de la vie chrétienne. Comment voulons-nous vivre tout cela ? est-ce que nous allons continuer cette inertie un peu inévitable parce qu'elle est enracinée . dans un terreau humain égoïste et passablement étroit? Allons-nous continuer à dire : "la religion, c'est le petit pré carré, le petit secteur privé que je me suis défini, et je ronronne à l'intérieur" ? Ou bien ne faudrait-il pas plutôt se dire : "on vit dans une communauté paroissiale dans laquelle on nous propose un certain nombre de réalités, de données pour lesquelles, que ce soit la vie de la prière, l'Eucharistie du dimanche, la dimension communautaire est essentielle, qu'il s'agisse de l'approfondissement de notre foi, du service de l'éducation de la foi des enfants dans la catéchèse. Or, qu'est-ce que je fais pour marquer cette dimension de mon appartenance ecclésiale, appartenance dont je bénéficie et appartenance dont je suis le serviteur ou la servante". C'est bien là la question. Et c'est la question sine qua non qui se pose aujourd'hui à toutes les communautés chrétiennes. L'Église ne peut pas vivre simplement par les encycliques pontificales, que voulez-vous. Le pape, il fait ce qu'il peut, il fait même plus que ce qu'il peut, mais il peut écrire trois cents millions d'encycliques par jour, cela ne fera jamais une communauté chrétienne. On a un peu la tendance à croire que c'est la hiérarchie, que c'est le mouvement et la valse des évêques, comme il y avait autrefois la valse des préfets, qui fait et construit l'Église. Pas du tout, tout cela ne fait rien, et ne construit pas l'Église. Ce qui construit l'Église, c'est le fait que les baptisés se posent, chacun, la question de la construction de la tour. Si on ne se pose pas cette question-là, cela ne sert à rien, on prêche dans le vide. Moi, le premier. Que cette entrée dans la vie scolaire et professionnelle est toujours un peu un commencement le mois de septembre constitue une sorte d'état de grâce, au moins pendant quinze jours. Que ce soit un moment dans lequel on retrouve cet enracinement dans la communauté chrétienne, cet enracinement dans ce tissu des relations humaines. Et au lieu de les voir comme le "toujours déjà là qui ne changera jamais", essayez de voir au contraire quelle tour chacun peut bâtir et quel combat il peut mener, et quelle victoire il peut gagner, d'abord sur soi-même.
AMEN