EPHATA : OUVRE-TOI

Is 35, 4-7 ; Jc 2, 1-5 ; Mc 7, 31-37
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – Année B (7 septembre 1997)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

Frères et sœurs, vous avez peut-être déjà en­tendu prononcer cette parole, puisque l'Église, dans sa sagesse, l'emploie encore dans la litur­gie lorsqu'elle célèbre le baptême par étapes, pour des adultes. On peut aussi utiliser ce geste pour des en­fants lorsque, pour les préparer à recevoir la grâce du baptême, refaisant le geste du Christ et n'ayant pas peur, même si le rituel ne le prévoit pas, prendre de la salive sur son doigt et rentrer son doigt dans les oreilles et sur la bouche pour dire à celui qui se pré­pare à renaître de l'eau et de l'Esprit : "ouvre-toi". Cet évangile évoque donc, à mon avis, une structure que l'on connaît bien, qui est pour nous le fait que notre baptême nous ouvre à la grâce du Christ. L'actualité de cet évangile, c'est tout simplement notre baptême.

Ce geste du Christ, si la liturgie l'a gardé, c'est parce qu'il est riche de sens, il est porteur de signifi­cation, tout simplement parce que c'est le geste pre­mier du Dieu auquel nous croyons et que nous confessons dans le Credo : "Je crois en un seul Dieu qui est Créateur", et vous le savez la Bible, symboli­quement, se plaît à montrer Dieu qui, comme un po­tier façonne avec de la glaise l'homme. Et Il lui souf­fle dans les narines pour qu'il ait son haleine de vie. Il le créa matière et esprit, et c'est ce geste-là que Jésus reprend avec sa salive Il recrée celui qui n'avait ja­mais entendu de sons, ni celui qui n'avait jamais pu en prononcer. Et c'est la parole qui crée : "ephatha : ou­vre-toi ", comme au jour de la création où Dieu dit : "et cela est", que la lumière soit" et la lumière est". La Parole de Dieu accomplit ce qu'elle désire et ré­alise, elle est en même temps action.

C'est pourquoi nous-mêmes, dans notre bap­tême, nous avons été créés, créés enfants de Dieu, et le Christ nous touche pour que, nous touchant corpo­rellement, toute notre vie, toute son haleine de vie, son souffle, toute notre corporéité soit créée à l'image et à la ressemblance de Dieu, que nous puissions comme Lui, par la parole et par le geste, être nous-mêmes des créateurs, être nous-mêmes capables de vie, d'une vie avec Dieu, d'une vie avec les autres. La Parole de Dieu crée, la Parole de Jésus ouvre les oreilles et la bouche, et en même temps Il touche pour que cela se réalise. C'est tout ce que dans l'organisme sacramentel, l'Église réalise à travers les différents signes lorsqu'elle utilise l'eau, l'huile, la salive, le pain, le vin et autres choses pour que nous soyons, comme ce sourd et muet, capables de recevoir la Pa­role de Dieu, capables de l'entendre et de la pronon­cer, capables de louer le Seigneur, capables de Lui rendre grâce, capables de dire à nos frères qu'eux aussi ont reçu cette grâce. Ce qui veut dire que cet évangile nous pose cette question très simple : "Que faisons-nous de notre baptême ?"

Je prends simplement les deux lectures que nous avons entendues d'abord. Nous avons entendu le livre d'Isaïe, puis l'épître de saint Jacques. Le livre d'Isaïe nous ouvre à l'espérance, l'épître de saint Jac­ques nous ouvre, au cœur même de l'existence chré­tienne, l'autre. L'espérance, lorsqu'un peuple qui re­vient d'exil comme le peuple d'Israël, ayant traversé des régions abondantes, fructueuses, se rend compte qu'il va aller dans un pays où ne coulent pas toujours le lait et le miel. Et pourtant c'est dans ce pays-là, dans ces régions parfois désertiques que le prophète pousse un cri d'espérance pour son peuple : "l'eau jaillira dans le désert, le pays torride se changera en lac".

Frères et sœurs, cette parole n'est pas pour hier, elle est pour le nouveau Peuple de Dieu que nous sommes. Elle est pour les baptisés c'est-à-dire les enfants de Dieu que nous sommes, devant annoncer cette parole prophétique pleine d'espérance, c'est-à-dire ouvrir notre monde à l'espérance de Dieu, que là où est le désert, là peut jaillir l'eau du Seigneur.

Alors interrogeons-nous, certains parleront d'examen de conscience, mais notre baptême, source d'eau vive jaillissante en nous, comment cette source jaillissante d'eau vive en nous est-elle pour les autres une espérance ? comment fait-elle jaillir dans le désert des vies de nos confrères, de nos semblables, une parole de vie ? il y a un écrivain qui avait dit, parlant des pèlerinages, il s'appelle Léon Sander : "On peut porter le désert dans son âme comme on peut peupler un désert physique de ses vanités". Combien de fois, le chrétien porte-t-il ses vanités auprès de ses frères, de son Église, de sa communauté ? Quel visage donne-t-il au monde si lui-même est incapable de rendre un désert productif et qu'il est plutôt en train, par son attitude d'assécher ce qui pourrait porter du fruit, de rendre vain ce que le monde recherche déses­pérément et de ratatiner la vie des gens à des principes que lui-même ne peut pas parfaitement accomplir ? Comment l'eau jaillit dans le désert ? Ne demandons pas à Dieu de le faire. Il nous a dit Lui-même de le faire. Comment les pays torrides se changent-ils en lacs ? Ne demandons pas à Dieu un miracle, c'est nous qui devons être miracle pour nos frères. Que notre pays se change en lac.

La deuxième lecture, si nous ne savons ouvrir à l'espérance, devrait nous ouvrir à l'autre. Nous voyons arriver un riche bien vêtu, nous nous précipi­tons, nous lui faisons des "salamalecs", c'est à peu près ce que dit saint Jacques, et le pauvre, cela ne veut pas dire forcément que c'est au niveau du vêtement parce que la pauvreté n'est pas forcément extérieures, elle peut être intérieure, nous la jugeons, saint Jacques dit : "agir ainsi, n'est-ce pas faire des différences entre vous et juger selon des valeurs fausses".

Saint Jacques est dans une communauté chré­tienne qui vient de naître, certainement une commu­nauté chrétienne qui a peur parce que, comme toute chose nouvelle, c'est difficile face à l'institution à "l'establishment ", on dirait aujourd'hui religieux et social de Jérusalem, peut-être que si un notable est arrivé d'un seul coup dans cette communauté, on est assuré, on est rassuré, finalement on n'est peut-être pas si mal que ça, et si des notables s'intéressent à nous, ça peut être bien. Et saint Jacques leur dit bien : "vous vous trompez", comme l'écrira saint Paul : "C'est ce qu'il y a de fou dans le monde que Dieu a choisi, c'est ce qu'il y a de fragile et de pauvre dans le monde que Dieu a appelé pour porter comme dans des vases d'argile sa Parole".

Alors, frères et sœurs, il faut en finir, comme le dira l'apôtre, avec ces jugements les uns sur les autres. Comment être accueillant si nous ne laissons pas un espace de liberté aux autres ? si tous les actes que tel ou tel pose sont interprétés ? saint Jacques dit : "des idées fausses, des jugements faux", nous ne sommes pas exempts. Comment annonçons-nous dans notre propre communauté cet appel à rendre grâce, cet appel à la louange, cet accueil les uns pour les autres ? Combien de fois entendons-nous : "mais sorti de cette église on n'est même plus salué par celui qui parta­geait le Pain avec nous ou qui même nous a donné la paix du Christ". Comment sommes-nous accueillis nous qui parfois sommes là depuis des années et des années nous repliant sur nous-mêmes et surtout inter­disant l'accès aux autres pour garder au chaud une vie qui semble bien sûr tout huilée, bien marcher, la peur, le repliement, tout simplement et l'Evangile très ac­tuel nous le dit, la surdité, et aucune parole.

Frères et sœurs, c'est nous qui sommes sourds et muets, nous sommes sourds à ce que le Seigneur nous demande mais nous sommes sourds à ce que le Seigneur nous demande non seulement dans cette liturgie de la parole que nous écoutons, parce qu'il paraît que ça ne sert à rien de prêcher, hélas ! Je me demande pourquoi dans ces cas-là on prêche. Mais nous sommes incapables aussi de la parole vis-à-vis des autres, de leur dire qu'ils sont frères, qu'ils ont leur place, que s'il y a un lieu où ils ne seront pas ju­gés, c'est ici, que s'il y a un lieu où ils pourront être guéris, c'est ici, que s'il y a un lieu où ils pourront vivre librement, c'est ici, que s'il y a un lieu où on leur fera grâce de tout.

Frères et sœurs, est-ce ici ? Posons nous la question. Alors quelle est la solution ? ce que le Christ Lui-même a fait nous aidera, Il est allé dans le pays de Tyr et Sidon, dans la Décapole, c'est-à-dire Il est allé très loin, là où on ne L'attendait pas, vers des gens peut-être qui ne le désiraient même pas, Il est allé vers l'inconnu, l'étranger qui est arrivé comme ça un jour et qui est passé. Et là cela nous rappelle notre propre baptême, le Christ nous a dit : "Allez, de toutes les nations faites des disciples, baptisez-les au Nom du Père et du Fils et du saint Esprit, allez, annoncez, allez en terre inconnue, n'ayez pas peur". Puis Il a touché le sourd-muet, Il a pris de la salive, Il s'est impliqué dans la relation, Il ne s'est pas contenté de dire : "Je prierai pour vous comme ça en passant". c'est bien, c'est important, n'est-ce pas, moi aussi je prie, je le dis souvent moi-même que je prierai pour un tel ou un tel, mais il faut toucher l'autre, il faut vouloir entrer dans la relation, il faut vouloir y mettre du sien, de sa salive, de ses doigts dans les oreilles, pour que l'autre soit atteint dans ce qu'il est, on n'est pas pur esprit, on est corps et âme, notre baptême nous a touchés corporellement pour que notre cœur soit source de vie. Puis Jésus l'a amené à l'écart ce sourd-muet, justement Il a su le faire presque en secret, sans se montrer, Il n'a pas peuplé le désert de ses vanités. Nous aussi, le Christ nous l'a dit, faire les choses discrètement, en silence, sans tambouriner, mais aller à l'écart, c'est aussi faire les choses dans un certain esprit, celui de l'esprit filial, de l'enfant qui prie, qui demande, qui va à l'écart avec le Christ et qui Lui présente tout, les grandeurs comme les misères de ce qu'il voit, de ce qu'il entend, de ce qu'il rencontre. Et puis il y a cette parole libératrice du Christ : "ouvre-toi".

Frères et sœurs, je vous dis, mais je m'impli­que, je me le dis à moi-même : "ouvre-toi". Ouvrons aux autres la grâce du Christ, sachons ouvrir le cœur des autres, sachons leur dire : "ephatha". Mais si nous sommes nous-mêmes des chrétiens ratatinés, si nous-mêmes nous avons un baptême qui peu à peu se tarit, si les sources de nos cœurs sont des eaux amères, si le désert de notre vie finit par conquérir la terre des au­tres, alors nous réduisons Dieu et surtout nous rédui­sons la Vie de Dieu dans le cœur des autres.

 

 

AMEN