L'EXIGENCE ABSOLUE DU CHRIST

Sg 9, 13-18 ; Phm 9, 10+12-17 ; Lc 14, 25-33
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – Année C (10 septembre 1995)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Frères et sœurs, la page que nous venons de lire est à peine soutenable. Les paroles du Christ sont d'une exigence tellement absolue, telle­ment profonde que, si nous y prêtons attention vrai­ment, si nous ne sommes pas distraits, cela ne peut que bouleverser notre vie et nous remettre gravement en question. Peut-être devrions-nous, comme le Christ nous y invite, nous asseoir d'abord pour évaluer le coût de l'opération et, si nous ne nous sentons pas capables de construire la tour, peut-être vaudrait-il mieux y renoncer et nous arrêter tout de suite. Remar­quez bien d'ailleurs que Jésus en s'adresse pas à quel­ques-uns, à une élite, ce sont des foules nombreuses qui Le suivent et c'est à elles que Jésus dit ces paroles : "Si quelqu'un vient à Moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants et jusqu'à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple". Et Il ajoute : "Celui qui ne porte pas sa croix pour venir à ma suite ne peut pas être mon disciple". Et la page se termine par ces mots : "Quiconque parmi vous ne renonce pas à tous ses biens ne peut pas être mon disciple". A trois reprises, Jésus dit ses exigences : le prix à payer est très élevé.

Même si nous savons que la première phrase est un hébraïsme, que dans une langue qui n'a pas de comparatif, où l'on ne peut pas dire : "j'aime Pierre plus que Paul", on est obligé de dire : "j'aime Pierre et je hais Paul", ce qui est une façon un peu brutale de s'exprimer (mais l'hébreu n'a pas d'autre moyen de dire cela), même si donc on comprend que la première phrase ne veut pas dire qu'il faut haïr son père, sa mère, mais qu'il faut aimer le Christ plus que son père, que sa mère, l'exigence demeure considérable. Il faut, si nous voulons être disciples, et cela s'adresse à tous, que nous aimions d'abord, premièrement, fon­damentalement, avant tout, le Christ et puis ensuite même ceux qu'il est le plus légitime d'aimer : son père, sa mère, sa femme, sa propre vie. Nous ne pou­vons pas faire comme si nous n'avions pas entendu ces paroles. Alors nous pourrions dire : "cela n'est pas faisable, cela dépasse nos forces, cela n'est pas sup­portable". Mais alors nous renonçons à être les disci­ples du Christ. Si nous voulons être les disciples du Christ nous ne pouvons pas esquiver les paroles que le Christ nous propose.

Essayons donc d'approfondir et de bien com­prendre ce que le Christ veut nous dire. Je voudrais d'abord insister sur : "Celui qui ne prend pas sa croix pour venir à ma suite, pour marcher avec Moi, ne peut pas être mon disciple". On ne prend pas sa croix par goût de souffrir, c'est-à-dire on ne prend pas la souffrance, le mal, l'épreuve par plaisir. Le Christ ne nous demande pas d'aimer être malheureux. Le chris­tianisme n'est pas une religion qui nous inviterait à rechercher d'une manière malsaine la souffrance pour la souffrance. Pas davantage nous ne devons recher­cher la croix par mépris du monde ou du bonheur, même pas par mépris du plaisir. Le Christ ne nous a jamais dit qu'il fallait considérer les choses de ce monde comme dérisoires ou sans intérêt, comme de­vant être rejetées, comme dangereuses et que c'est pour cela qu'il faut nous en défendre et que la croix nous servirait de paravent contre les tentations de nous complaire. Le Christ nous invite au bonheur, c'est ainsi qu'Il a commencé la prédication de l'Evan­gile : « heureux ceux qui sont pauvres en esprit, heu­reux ceux qui pleurent », c'est au bonheur que le Christ nous appelle, même si déjà le bonheur dont Il parle consiste à être détaché et même à pleurer.

Donc prendre sa croix n'a pas d'autre justifi­cation que de suivre le Christ qui a Lui-même porté sa croix. Et qu'est-ce que cela veut dire pour le Christ, porter sa croix ? cela ne veut pas dire du tout que le Christ a voulu être malheureux, Il est de toute éternité dans la somptueuse béatitude de la Trinité, du Père, du Fils et de l'Esprit. Le Christ n'a pas voulu délaisser ce bonheur pour se complaire dans la souffrance et le malheur, le Christ, au moment de son agonie à Geth­sémani, a dit : "Père, s'il est possible, que cette coupe passe loin de Moi". En aucune manière, le Christ ne s'est complu dans la souffrance, en aucune manière le Christ n'a méprisé ce monde et ses joies. Alors pour­quoi le Christ a-t-il pris sa croix ? pour nous sauver certes, mais là encore le Christ aurait pu nous sauver autrement, Il aurait pu nous sauver par un geste de toute puissance, par un geste de pardon s'étendant sur toutes nos fautes. Mais le Christ a voulu nous sauver par cet anéantissement de la croix. C'est un mystère insondable qui ne peut avoir d'explication que par un surcroît, une folie d'amour. Si le Christ a voulu nous sauver non pas du haut de sa toute-puissance, mais en prenant sur Lui tout notre mal, tout notre péché, tou­tes nos souffrances, toutes nos épreuves, si le Christ a voulu nous sauver en s'anéantissant, comme le dit Saint Paul, c'est-à-dire en acceptant de renoncer à sa gloire divine, à sa béatitude divine, ce ne peut être que par une folie d'amour pour nous. Il a voulu nous sauver en épousant tout ce que nous sommes c'est-à-dire toute notre médiocrité, notre pauvreté, notre souf­france et même en prenant sur Lui notre péché. Et c'est cela la croix, la croix ce n'est pas une intention masochiste, la croix c'est se mettre en face de la ré­alité du mal, de la réalité du péché, de la réalité de ce défaut d'amour qui détruit notre cœur et notre vie. Et le Christ a voulu voir cela en face, de front, le prendre au plus intime de Lui.

Si le Christ a pris sa croix parce qu'Il nous aimait à la folie, parce qu'Il nous aimait d'une manière déraisonnable, suivre le Christ ce n'est pas seulement matériellement mettre nos pas dans les siens et pren­dre une croix sur ses épaules parce qu'Il a pris la sienne mais c'est épouser les motivations mêmes pour lesquelles le Christ a pris cette croix : Il a pris cette croix parce qu'Il nous aimait à la folie, parce que son amour n'était pas un amour raisonnable mais un amour illimité, un amour sans rivage, un amour d'un absolu qui nous dépasse et Il nous invite à prendre notre croix nous aussi par un amour semblable. Au­trement dit cette page d'évangile, ces paroles que le Christ nous adresse, cette invitation à prendre notre croix, cette invitation à l'aimer plus que tout, à tout mettre après Lui, n'a de sens que si nous acceptons d'entrer dans la logique d'un amour fou qui est l'amour de Dieu pour nous et qui veut que nous l'ai­mions et que nous nous aimions les uns les autres comme Il nous a aimés, c'est-à-dire avec démesure.

Il n'y a pas d'amour à bon marché, il n'y a pas de demi-mesure dans l'amour, l'amour nous invite à une attitude que j'appellerai "mystique". Et vous com­prenez ce que je veux dire par là, je veux dire que nous ne pouvons pas faire l'économie de cette reddi­tion totale à Jésus. Cela peut-être nous semble dérai­sonnable, dément, peut-être cela nous semble-t-il au-dessus de nos forces, peut-être cela nous semble-t-il bon pour quelques illuminés, et pourtant c'est à toutes les foules que le Christ s'adresse en disant cela et en nous invitant à cela. Nous ne pouvons pas faire l'éco­nomie de cet absolu de l'amour de Dieu qui nous in­vite à entrer progressivement certes, pauvrement cer­tes, humblement, mais vraiment dans cette folie d'amour qu'Il a pour nous et qu'Il nous invite à avoir, avec Lui, pour Lui et les uns pour les autres et pour nous-mêmes.

Remarquez bien, c'est une deuxième considé­ration, que l'évangile que nous venons de lire se continue par une parabole ou plutôt deux paraboles parallèles qui nous invitent encore à réfléchir un peu plus loin. Après avoir affirmé l'absolu de ces exigen­ces : l'aimer plus que tout, accepter souffrance, mort, épreuve et renoncement total à nous-mêmes par amour pour Lui, pour entrer dans la folie de son amour, Jésus nous dit : "Qui de vous en effet, s'il veut bâtir une tour, ne commence par s'asseoir pour cal­culer la dépense ? Quel est le roi qui part en guerre sans savoir si la force de son armée est suffisante pour qu'il gagne la guerre ?" Donc le Christ ne nous invite pas à faire cette donation de nous-mêmes à Lui sur un coup de tête, sans réfléchir, Il nous invite à réfléchir au contraire, à nous asseoir, à peser les cho­ses. C'est donc à notre liberté que Jésus s'adresse, Il ne cherche pas à nous séduire, Il ne cherche pas à nous prendre par les sentiments, Il ne cherche pas à nous éblouir. Dans l'évangile, il arrive la plupart du temps que ceux qui sont appelés par le Christ, comme les apôtres, répondent d'une seul coup comme si cet appel avait une urgence telle que, sans avoir le temps de réfléchir, on doive suivre le Christ. C'est une appa­rence et il est vrai que cette manière de réagir à l'appel du Christ montre l'absolu et la totalité de la réponse, mais en même temps cela ne veut pas dire que c'est à la légère qu'on le suit, que c'est sans y avoir mis le plus profond et le plus sérieux et le plus dense de nous-mêmes, de notre liberté, puisque Jésus ici au moment même où Il nous demande la plus totale red­dition à son amour fou, Jésus nous dit : "Qui de vous, s'il doit construire une tour, ne commence pas par s'asseoir pour calculer la dépense ?" C'est donc avec toute notre raison, avec toute notre liberté, avec toute notre intelligence que nous devons adhérer à cette folie d'amour de Dieu. Dieu ne nous propose pas cette folie d'amour comme étant en dehors de notre liberté ou en dehors de ce que l'homme doit faire avec tout lui-même et la plus grande profondeur de son être, c'est au contraire en réfléchissant à ce qu'est le Christ, en réfléchissant à ce qu'est Dieu, en réfléchissant à ce qu'est l'amour de Dieu que notre cœur doit être convaincu que cet amour est tellement total, absolu qu'il nous invite à la même totalité et au même absolu.

Jésus n'essaie pas de nous prendre par sur­prise, Il s'adresse à notre être le plus raisonnable, mais voilà, il est raisonnable d'être fou. C'est cela le sens de cette page d'évangile. Cette folie est raisonnable parce qu'elle est conforme à la vérité telle que Dieu nous la manifeste dans sa façon de nous aimer, de nous sau­ver, dans sa manière de s'anéantir pour nous, de s'in­carner dans cette chair de péché et de misère, dans sa manière de venir jusqu'à la croix, jusqu'à cette déré­liction totale qui fait que le Christ s'écrie : "Mon Dieu, pourquoi M'as-Tu abandonné ?", Jésus qui est Dieu a voulu connaître cet abandon de Dieu, Il a voulu parta­ger quasiment notre désespoir pour nous accompagner jusqu'au plus creux, jusqu'au plus ténébreux de notre expérience et Il nous invite à venir avec Lui pour la même donation totale de nous-mêmes, parce que cette donation elle est le seul chemin vrai qui nous soit proposé.

Frères et sœurs, nous sommes donc invité aujourd'hui à dépasser nos manières trop humaines, trop modérées, trop raisonnables (mais je viens de dire précisément qu'il est raisonnable d'être fou), trop humainement raisonnables de concevoir notre relation avec Dieu et sa relation avec nous. Nous sommes invités à nous laisser convaincre au plus profond de notre cœur qu'il faut tout donner et que c'est seule­ment en donnant tout que nous retrouverons toutes choses transfigurées, renouvelées, ressuscitées. C'est seulement en aimant d'abord et uniquement le Christ que nous deviendrons capables d'aimer en vérité notre père, notre mère, notre épouse, nos enfants et notre propre vie. Car nous ne savons pas aimer, nous n'avons pas la clé et le secret de cet amour de nos proches ou de nous-mêmes et il faut que nous l'appre­nions de Dieu, il faut que nous nous remettions entiè­rement entre ses mains pour que Lui puisse mettre son amour dans notre cœur, sa folie d'amour dans notre cœur pour nous apprendre à aimer en vérité donc avec folie. Il faut que nous acceptions de passer par la croix, inévitable d'ailleurs, qui remplit, à l'évidence, la vie de chacun d'entre nous, il faut que nous acceptions de prendre cette croix et de la prendre avec amour pour que, au-delà de cette croix, ou plutôt à partir d'elle, à l'intérieur d'elle, nous puissions avec le Christ être introduits dans la résurrection et la béatitude. Alors c'est cette reddition forte et raisonnable que Jésus nous invite à faire, non pas certes facilement, non pas certes d'un seul coup, mais peu à peu à l'in­time de notre être, dans la rumination de notre foi et de notre expérience de chrétiens. Il faut que cette ex­périence peu à peu creuse en nous la réponse à l'appel de Jésus qui se fait pressant parce que cet appel est le seul qui puisse nous conduire jusqu'au salut.

 

 

AMEN