SI UN FRÈRE VIENT À PÉCHER

Ez 33, 7-9 ; Rm 13, 8-10 ; Mt 18, 15-20
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – Année A (5 septembre 1993)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Frères et sœurs, quand un homme aime une femme ou quand une femme aime un homme, j'imagine qu'il ou qu'elle a reconnu à travers son corps, son visage quelque chose qui l'attire et face à quoi il ou elle a envie d'exister pour toujours. Quand on aime quelqu'un, c'est qu'au détour d'un événement de sa vie, on a cru reconnaître dans cette personne qui s'est laissé découvrir une lumière sans laquelle nous décidons qu'il n'est plus possible de vivre. Et nous avons tous à un moment donné de notre vie connu, rencontré, flairé, pressenti cette lumière chez notre épouse ou notre époux, dans nos frères, il est égale­ment fort possible qu'un jour cette lumière se soit ternie ou qu'elle se soit cachée, mais nous devons reconnaître qu'un jour ou l'autre nous avons cru pos­sible de sceller dans l'éternité, alors que nous ne som­mes que des hommes, ce moment, cette rencontre, ce secret, cette profondeur découverte. Et l'amour hu­main commence et prend sa racine lorsque deux êtres reconnaissent à travers, non pas au-delà mais à travers, leur corps, leur visage quelque chose que personne d'autre ne voit et à laquelle ils veulent communier Jour après jour, comme si cette présence en s'écoulant donnait l'existence à l'autre. Et je puis vous assurer que c'est toujours une certaine réjouissance, pour un prêtre qui reçoit des fiancés, que de se rafraîchir au contact de cette rencontre inouïe, toujours unique, qui ne se répète jamais, d'un secret profond que deux êtres ont découvert, qu'ils veulent manifester et pro­clamer à la face de leurs amis et de leurs parents.

C'est la même chose avec Dieu, et c'est la même chose avec nos frères. Avec nos frères que nous ne choisissons pas forcément, nous avons à faire ce même chemin, nous avons à tenter d'ouvrir suffi­samment l'être qui est devant nous et qui est toujours caché pour l'aider à ce que jaillisse cette lumière inté­rieure qui fait d'elle une personne et une personne aimée. Même chose pour Dieu sur un échelle encore plus infinie où un jour ou l'autre, peut-être pas encore, nous avons cru pressentir que Die nous laissait entre­voir de Lui une lumière si forte que nous n'avons ja­mais oubliée et que nous passerons toutes nos minu­tes, même parfois distraitement à continuer à la cher­cher et à y être fidèle.

C'est ainsi que je conçois en tout cas ma vo­cation d'homme chercheur de Dieu. Si parfois cette lumière me paraît lointaine, j'ai gardé en mémoire si fortement son passage que j'aimerais y être fidèle et poursuivre ma quête jusqu'à la fin de ma vie. Et pourtant un jour, un jour ou l'autre, vous comme moi, nous nous cacherons, c'est-à-dire que nous péchons, et lorsque nous péchons, tombe devant nous un mur. Lorsqu'un frère a péché, lorsqu'un frère est dans la faute, que ce soit vis-à-vis de moi ou vis-à-vis d'un autre, il cesse pour un instant, à cause de cette faute, d'être mon frère car je cesse de voir en lui la lumière qui auparavant se diffusait si facilement. Et la pre­mière évidence, la première réaction, la plus naturelle, c'est de lui refuser l'amour par un instinct presque incontrôlable puisque je n'ai plus accès au secret de sa personne, je ferme la relation et j'attends que cette lumière jaillisse à nouveau.

C'est vrai, et l'Église nous propose une autre voie, nous propose une recréation. La personne en faute est plus handicapée que celle qui voit la faute. Elle est plus infirme que celle qui voit la faute, car elle est abîmée, volontairement ou pas, elle est sur le bord du chemin immobilisée par son péché. Il faut donc qu'un "bon samaritain", c'est-à-dire un homme qui va au-delà de son instinct de refuser cet homme blessé comme frère, s'arrête, jette sur lui un nouveau regard de frère pour qu'il se retrouve dans ce regard renaisse à lui-même et redevienne ce frère qu'il était.

Souvent vous avez comme moi fait cette ré­flexion sur telle ou telle personne, en disant : "si elle se voyait, elle ne se comporterait pas ainsi". Ou en­core : "c'est incroyable, si vraiment elle se regardait ne serait-ce que deux secondes, elle réagirait et com­prendrait à quel point elle est exaspérante". Il est vrai que la personne en faute, abîmée ou détruite, ne se voit pas, qu'elle est entourée par une sorte de miroir qui renvoie sur elle une mauvaise image et elle s'en­ferme dans cette mauvaise image. Et même pire en­core, elle cesse même d'être cette personne, ce "je", ce sujet capable d'aller plus loin, capable d'avancer, ca­pable de naître, de s'éveiller.

C'est merveilleux que Dieu nous ait créés si dépendants les uns des autres, car si Dieu nous avait laissés relativement indépendants, nous demandant simplement de nouer des relations comme au-dessus de nous, nous n'aurions pas tellement envie de dépen­dre les uns des autres, car nous sommes si viscé­ralement attachés à la pauvre liberté qui est la nôtre. Mais je ne peux pas être une personne, moi sans que celle qui est à côté de moi en soit également une. Je ne peux pas être quelqu'un par rapport Dieu si les personnes qui m'entourent n'en sont pas. La vie éter­nelle, ma vie éternelle dépend du commencement de sainteté qui s'ébauche dans les personnes qui m'entou­rent. Et si je renonce à me sentir solidaire et respon­sable de ces commencements de sainteté et si j'ac­cepte et me résigne à l'aveuglement des frères et sœurs qui m'entourent, je me tue moi-même.

Vous vous rendez compte que la vie chré­tienne consiste jour après jour, à combattre ce qui, en moi, abîme ma personne humaine, ce qui m'empêche de dire vraiment "je" face à ce Dieu qui me disait "tu", et que nous avons inventé mille moyens de nous cacher la face, comme Adam au paradis où Dieu lui demanda : "où es-tu" ? La vie chrétienne, c'est de se porter, non pas de se supporter, mais de se porter ré­ellement et d'être dans l'inquiétude que le frère et la sœur qui me sont donnés naissent, renaissent, inces­samment renaissent à la personne humaine à laquelle ils sont appelés. C'est ainsi que Jésus devait faire lorsqu'Il rencontrait telle ou telle personne et qu'Il cherchait derrière l'aveuglement, derrière la souf­france et derrière la maladie, cette lumière dont je parlais au début, ce secret de cette personne unique choisie par Dieu, aimée par Lui, et qu'Il ne voyait pas en raison de son aveuglement. C'est pourquoi Il disait : "lève-toi, regarde, ta foi t'a sauvé". Et nous sommes amenés à imiter ce rapport du Christ qui est un éveil­leur, un réveilleur d'une conscience endormie, endolo­rie, engourdie pour que sous mon regard, sous votre regard, je renaisse comme personne humaine, digne d'être "je", qui parle à Dieu.

Alors, frères et sœurs, cette solidarité décrite dans l'évangile n'est pas une obligation, c'est une question de vie ou de mort. Ce n'est pas un devoir que nous devons ajouter à d'autres devoirs, c'est une façon d'être, un comportement, un respect fondamental de l'autre, non seulement un respect mais aussi comme si nous pouvions, à l'intérieur de l'autre, faire ce voyage et le rencontrer là où il s'est caché, en l'aidant à le faire sortir de sa faute, l'aider à renaître. Alors le par­don pourra être prononcé. Pour que la personne naisse à elle-même et qu'elle trouve le chemin du pardon, il faut bien qu'un autre la rencontre et brise la forteresse dans laquelle elle s'est enfermée. Or le chemin du pardon ne se trouve que dans l'autre, non pas en soi-même. C'est pourquoi nous devons nous-mêmes faire souvent l'expérience du pardon de Dieu. C'est ainsi que nous pourrons le vivre avec les autres. C'est pourquoi l'Église demande à chacun de nous de fré­quenter de près cette miséricorde de Dieu dans le sa­crement de réconciliation qui est la voie royale pour devenir ces personnes que Dieu choisit et qu'Il a pré­destiné à être ses fils.

 

 

AMEN