LA RELIGION C'EST PERSONNEL

Sg 9, 13-18 ; Phm 9, 10+12-17 ; Lc 14, 25-33
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – Année C (6 septembre 1992)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Frères et sœurs, il est blessant et même doulou­reux pour vous comme pour moi d'entendre ce que j'entends souvent en tant que prêtre, lors­que des chrétiens, par le baptême, demandent le sa­crement du mariage ou demandent le sacrement du baptême, et de reconnaître en eux des frères et des sœurs de cœur, du cœur du Christ, des gens qui ne fréquentent plus l'Église ou qui l'ont peu fréquentée et qui pourtant demandent, à un moment donné de la vie de leur enfant ou de la vie de leur amour, l'intervention de Dieu.

Et lorsque vous posez la question avec fran­chise, avec fraternité, à ces gens que vous connaissez, ils vous répondent toujours cette phrase vitriolée, cette phrase assassine : "pour moi, la religion, c'est une affaire plus personnelle", comme si, lorsque nous sommes ensemble, nous cessions d'être des person­nes.

Ce que je veux dire ce n'est pas un label que je donne à vous, pratiquants, un label de qualité avec lequel vous ressortiriez contents d être des pratiquants réguliers. Car, vous le savez, derrière cette pratique régulière, peut se cacher une aussi belle misère que celle que je d'être vous faire partager ce matin.

Toutefois, cette religion personnelle qui m'agace fondamentalement car elle est l'idée la plus commune, la plus répandue actuellement, en France en tout cas, c'est la réponse un peu à trois sous, lors­qu'on demande à des non-pratiquants pourquoi ils ne vont pas à l'Église. Je pense qu'elle est fausse d'abord parce qu'elle est un prétexte, un prétexte à une paresse spirituelle. Je pense qu'il y a là une façon de déguiser, une façon de gérer un emploi du temps qui est un manque, qui est une protection et qui est un mensonge.

Et ces gens ajoutent généralement à leurs ex­plications le fait que le genre de vie qu'ils mènent maintenant n'est plus compatible avec la pratique dominicale. J'allais dire : rien n'empêche de venir à la messe en semaine, mais ils ajoutent que le stress, les activités professionnelles sont un obstacle majeur.

Certes, j'ai plutôt l'impression que c'est l'in­verse qui s'est passé et qu'on a comblé la semaine normale, professionnelle ou familiale de façon à ce qu'il n'y ait plus de place pour une pratique dite spirituelle. Et je prends pour exemple aussi le nombre de gens qui, dans leurs loisirs, visitent à travers la France, les nombreux monastères, les églises, tous les couvents que notre belle France a encore sur son territoire.

Et je suis étonné là aussi pour avoir été parmi ces touristes-là de constater à quel point ces gens quittent à pas menus lorsqu'un office commence ou lorsque quelques célébrations viennent à pointer le nez, comme s'il s'agissait d'une affaire qui concerne les autres et pas du tout ceux qui visitent ces édifices qui pourtant ont été construits pour recevoir ces céré­monies.

Je me suis posé la question à savoir pourquoi tant de pudeur, pourquoi tant d'éloignement par rap­port à ce qui est sacré. Peut-être est-ce encore la même réponse : ceux-là pratiquent une religion com­munautaire, quant à nous, nous préférons une relation plus personnelle avec Dieu.

C'est curieux de constater aussi à quel point ce tourisme de visites que véhicule presque la moitié de la France, à tel point d'ailleurs que, dans certains villages très isolés de France, où il y a de beaux édifi­ces romans, les habitants habituels de ce village ont déserté ce village, ne laissant que les commerçants qui reçoivent alors les touristes qui visitent des pierres vides. C'est assez curieux que la moitié de la France visite l'autre moitié, qui donc n'a plus rien dans les villages qu'ils visitent. Nous visitons donc mutuelle­ment des villages vidés de leurs habitants en laissant le soin aux commerçants de faire l'accueil touristique et spirituel. Cette loi est bizarre, en tout cas elle ne conduit pas à retrouver une trace du passé.

Mais à l'inverse de ma critique il y a dans l'évangile un appel, une exhortation très solide à enra­ciner sa foi dans un départ. Il est signifié dans l'évan­gile que nous devons, le mot est fort, même si en grec nous disons non pas haïr, mais aimer moins, père, mère, famille, etc ..., il est demandé donc à chacun de nous de quitter pour retrouver avec Dieu une relation forte.

Nous devons donc affirmer en même temps qu'un chrétien seul est un chrétien sec, est un chrétien qui meurt et que pourtant il faut, à l'origine de sa vie chrétienne et comme au fond de sa vie chrétienne, une sorte de solitude, une sorte de face à face primordial avec le Seigneur où l'on affirme et l'on dit son consentement, son acquiescement à Dieu.

On ne peut être chrétien ensemble si chacun de nous n'a pas, au début et encore maintenant de façon régulière, prononcé un oui au fond de sa soli­tude. Comprenez bien, je ne dis pas que les gens qui cachent leur problème de pratique dominicale par une idée de religion personnelle, veulent tenter de définir cela, mais il est probable qu'au fond de cette réflexion se cache cette idée que je ne peux aller vers Dieu si je n'ai pas fait un jour cette démarche de seul à seul, sans mes parents, sans ma famille, sans mes racines, comme lors de mon baptême ou lors de ma mort où je serai nu, pauvre et obéissant pour, dans un face à face paradoxal, silencieux, profond et peut-être violent, que j'accepte de suivre le Christ quoiqu'il en coûte.

Et nous sommes, nous ici, chrétiens ensem­ble, parce que nous sommes ensemble, parce que nous sommes d'abord des personnes face à Dieu, qui ont décidé dans leur solitude d'être des "nous" à la face du Seigneur. Pour être une personne humaine, il faut donc avoir accepté d'avoir été confronté volontairement ou involontairement, car parfois les événements de notre vie, nous poussent à la solitude intérieure, avoir accepté d'avoir prononcé au fond de ma liberté, jouant toute cette liberté, un acquiescement fondamental à Dieu.

Nous retrouvons là les grands thèmes. Le dé­part d'Abraham en est la figure la plus exemplaire. Il est évident que noua ne pouvons pas être aussi des chrétiens communautaires dans ce sens que nous nous appuierions les uns sur les autres sans avoir rien dé­cidé au fond de nous. Il faut bien que nous décidions au fond de nous, d'être celui qui quitte tout pour être tout à Dieu, pour que ce que nous sommes aujour­d'hui, soit cette communication forte de cette solitude qui commence à être habitée par Dieu pour que tous ensemble, orientant notre regard vers le Seigneur, nous construisions l'humanité nouvelle, le corps du Christ.

Ceci ne répond pas évidemment au problème de la pratique dominicale, au problème de la religion personnelle, mais nous pouvons aussi y répondre en disant, en demandant humblement et perpétuellement à ces gens s'ils ont pris le temps, s'ils se sont donné les moyens de ce face-à-face avec Dieu, s'ils ont laissé une vacance dans leur temps pour que Dieu, d'une façon ou d'une autre, ce radical face à face qui déterminera radicalement ce qu'ils sont en cette terre et ce qu'ils seront dans le ciel. Car le reste de la vie n'est que fioritures par rapport à cette décision inté­rieure. Et nous avons donc à retrouver comme la trace à l'intérieur de nous, j'allais dire de cet endroit vierge et pur car aucun péché, si ce n'est le péché contre l'Esprit, aucun péché n'abîme ce lieu vierge et pur qui est au fond de nous et qui est le lieu où nous avons à éveiller, avec tout notre amour et notre liberté, ce oui à Dieu.

Permettez-moi de prendre une expression ou une image un peu simpliste : je pense que nous som­mes comme des plaques photographiques qui avons à être développés. Pour cela il faut que nous soyons impressionnés par Dieu. Notre péché n'est que de la boue qui recouvre cette plaque photographique qui est au fond de nous. Mais elle n'altère pas la qualité de la photo qui sera faite, parce que nous rencontrerons Dieu. La boue empêche cette impression d'avoir Dieu, mais si nous acceptons justement par l'Église, par la force de l'Église, par le flot des sacrements de l'Église, par le torrent impétueux, le sillon par lequel Dieu vient à coup sûr dans nos vies, qui est l'eucharistie, qui est le baptême et qui sont tous les sacrements de l'Église, alors cette boue du péché est dégagée, elle est comme lavée, purifiée. Et Dieu peut alors nous im­pressionner, progressivement, faire surgir en nous l'homme nouveau pour qu'un jour au terme de notre vie et progressivement en chaque étape de notre vie, se développe l'homme nouveau qui apparaîtra devant Dieu.

Cette expression, cette image est un peu sim­pliste et enfantine, mais elle dit bien que nous avons gardé au fond de nous et que nous cachons souvent avec pudeur, c'est ce que veulent dire les gens lors­qu'ils parlent de religion personnelle, finalement, qu'il y a au fond de nous cet endroit pur, intact, vierge qui est le point de rencontre, l'intersection entre le plus profond de moi-même que je ne connais pas et que j'ignore et Dieu qui m'attend.

Alors avec cette idée qu'il y a un lieu que la Bible appelle simplement le cœur, un lieu qui ne peut être touché que par le doigt de Dieu, un lieu de beauté, un lieu de silence, un lieu paisible qui est le fond du cœur, là où, lors de ma mort lorsque toute chose éclatera dans la souffrance ou dans la paix, résistera ce noyau, le cœur de mon cœur, cette chose que je vais deviner, pressentir, que justement je n'avais fait qu'effleurer et qui, tout d'un coup, à ma propre conscience, apparaîtra nue et belle, et peut-être non encore touchée par Dieu, cette chose comme une épouse immaculée qui est le fond de mon humanité, qui attend d'être aimée, épousée par Dieu : c'est cela le secret de mon cœur. Et c'est cela que nous pouvons aider à faire surgir ou à en prendre conscience à ceux qui s'abritent derrière une religion personnelle, comme s'ils avaient peur que la communauté les em­pêche d'être ce qu'ils sont.

Mais nous, chrétiens, qui sommes des chré­tiens d'assemblée et qui avons l'habitude de nous re­trouver comme en ce dimanche et qui avons l'habi­tude de nous appuyer les uns sur les autres, à juste titre et qui avons besoin les uns des autres, de cette prière invisible qui s'appelle la communion des saints non seulement cette communauté visible, mais celle des ancêtres qui nus précédèrent dans cette même paroisse et qui continuent avec nous en Dieu. Car c'est ainsi que chaque dimanche, nous forgeons en­semble le corps du Christ, ici à Aix-en-Provence. Et nous avons bien raison d'y croire et d'ajouter chaque dimanche notre propre chair ensemencée par la chair du Christ. Encore faut-il que nous renouvelions au cœur de nous-mêmes cet acquiescement, que nous fréquentions ce lieu paisible, ce cœur vierge et pur où le Seigneur nous attend, nous parle et là où le para­doxe de la sagesse incontournable de Dieu et insaisis­sable, qui souvent nous désarme, non pas se résoudra, mais sera accepté par nous. Car nous accepterons de grandir et de marcher vers le Seigneur sans que ce paradoxe freine notre marche ou entrave notre foi.

Frères et sœurs, nous avons à prier avec force, avec ardeur pour ceux qui sont vraiment nos frères et nos sœurs. Et lorsque tout à l'heure nous serons ras­semblés autour de la table eucharistique, entre nous il y aura des places vides, des places vacantes qui sont la place de ceux qui ne sont pas avec nous aujour­d'hui. Et nous ne pouvons pas prendre leurs places : elles manquent au royaume de Dieu et elles manque­ront jusqu'au jour où ils décideront, après avoir décidé au fond d'eux-mêmes, d'être avec le Seigneur, de nous rejoindre à la table eucharistique, pour communier avec nous à cette beauté qu'ils auront découvert au fond d'eux-mêmes. Ces places sont vides, nous devons en souffrir, nous devons en souffrir réellement en attendant qu'ils nous rejoignent ou que, nous-mêmes, nous fassions la démarche pour les accueillir comme des frères et comme des sœurs, sans jugement de notre part.

Pour vous, parents, pour qui cette transmis­sion de la foi est encore plus difficile et douloureuse, car vous avez encore plus la charge que d'autres de transmettre à vos enfants ce que vous considérez comme le cœur, le trésor. Parfois cette transmission est difficile à faire, nous le savons bien tous ensemble : il y a un moment dans la vie où effectivement ils ont à quitter parents, famille, attaches. Ils ont besoin à ce moment-là, qu'on les invite à ce face à face intérieur avec Dieu pour que, du fond de leur liberté qu'ils découvrent, qui les enivre, ils puissent dire oui à Dieu. Alors, en ayant dit ce oui à Dieu, nous redirons avec eux notre oui total qui est ce que nous allons dire dans notre Credo, dans quelques instants.

 

 

AMEN