COMMENT PROGRAMMER NOTRE AVENIR D'ENFANTS DE DIEU ?

Sg 9, 13-18 ; Phm 9, 10+12-17 ; Lc 14, 25-33
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – Année C (10 septembre 1989)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Qui d'entre vous, s'il doit bâtir une tour, ne commence par s'asseoir pour voir s'il a de quoi bâtir cette tour ? Qui d'entre vous, s'il part en guerre, ne commence avant la campagne par s'asseoir pour voir s'il a de quoi remporter la victoire ?" Frères et sœurs, ces deux petites paraboles que nous venons d'entendre nous paraissent tout à fait familières, plus familières encore en ce début d'année. Qui d'entre nous, au moment d'aborder l'année, ne commence d'abord par s'asseoir pour savoir comment il va organiser tout le service des allées et venues entre l'école et les activités parascolaires ? Qui d'entre nous, s'il a à programmer tout un plan de travail ou toute une saison d'activités, ne commence par s'as­seoir pour essayer de savoir si tous les horaires vont être compatibles et permettre de réaliser ce qu'on voudrait faire ? Qui d'entre nous, au commencement de l'année de travail, ne commence par s'asseoir pour savoir s'il a vraiment envie de continuer son travail ou de faire autre chose qui lui paraîtrait plus important ?

Oui, nous sommes dans une civilisation où maintenant plus rien n'échappe aux projets de l'homme. Nous vivons dans le monde des devis, des prix de fabrication, de la programmation, de l'infor­matique qui est comme cet énorme fauteuil de prési­dent-directeur général pour l'organisation des entre­prises, pour que chacun puisse s'y asseoir conforta­blement et savoir comment il va gérer son affaire. Nous sommes dans un monde de la programmation, du marketing, de la maîtrise sur l'avenir, et par consé­quent lorsque nous écoutons ces paraboles, nous comprenons très bien c'est une question d'investisse­ment une question de savoir où l'on va, si les ressour­ces bancaires correspondent à peu près à l'appétit des affaires qui nous travaille. Bref, rien de plus familier que tout cela.

Et pourtant, sommes-nous si sûrs que ce soit bien là le sens de la parabole ? Si j'extrapole un peu, c'est le Christ qui nous raconte cette histoire et Il nous dit qu'il faut prévoir et programmer. Le Christ est venu nous apporter le salut, la vie avec Dieu. Eh bien, tirons tout de suite les conclusions. Qu'est-ce que l'Église aujourd'hui ? C'est une immense entreprise de marketing et d'affaires. Et il suffit simplement de trouver aujourd'hui le créneau, la religion en kit pour ceux qui préfèrent le kit, la religion en surgelé pour ceux qui veulent remplir leur congélateur d'idées reli­gieuses, la religion à la carte pour les fins gourmets, la religion par abonnement comme au théâtre, et là tout le monde est content. Bref, déployer simplement ces petits efforts d'imagination qui vont permettre de pro­grammer l'activité religieuse comme on programme au jour le jour son emploi du temps. D'ailleurs c'est peut-être un peu ce qu'on a essayé de faire ces derniè­res années. Quand on nous dit que le concile Vatican Il nous a changé la religion, au fond cela ne veut-il pas dire qu'on n'a pas essayé de s'asseoir et de prévoir comment on pourrait mieux organiser, comment on pourrait mieux programmer ? Je crois qu'il y a déjà un diocèse en Allemagne qui a un ordinateur central à l'archevêché et des terminaux dans toutes les parois­ses, si bien qu'on sait exactement, au moment et à l'heure même, le nombre de baptisés qui existent exactement sur ce diocèse. C'est le type même de cette programmation, de cette domination, de cette capacité de gérer.

Or, il faut bien le reconnaître, déjà quand il s'agit de la vie de notre monde, du monde des affaires et de nos activités, à certains moments cela nous paraît tout à fait redoutable, mais où est-ce que nous irions si un jour notre foi, notre vie chrétienne de­vaient passer à la moulinette de la programmation ? Est-ce que ce ne serait pas purement et simplement livrer toute notre activité religieuse à une sorte de projet de nous-mêmes, nous programmant dans l'ave­nir pour savoir exactement ce que nous devrions être pour nous-mêmes et pour les autres ?

Est-ce que, si nous écoutons la parabole de la tour à construire et de la victoire à remporter dans sa littéralité comme spontanément nous avons l'impres­sion qu'il faut l'entendre, si nous en faisons une para­bole des gestionnaires de la religion, est-ce que nous ne risquons pas de sombrer dans cette terrible carica­ture de la religion qui serait la religion de la volonté de puissance sur nous-mêmes et sur les autres ?

Il y a une petite phrase à la fin de cet évan­gile, qui retourne complètement le sens. Jésus dit : "De même celui qui ne renonce pas à tout, à tous les moyens humains, celui-là ne peut pas être mon disci­ple". Il faudrait faire attention à cela, car précisément si nous entendons la parabole comme une façon de mettre en valeur des tas de moyens humains pour mieux programmer la religion, pour mieux program­mer notre vie chrétienne, la conclusion des deux pa­raboles nous coupe immédiatement l'herbe sous les pieds. Il faut y renoncer. Il ne faut pas envisager la construction de la tour comme la gestion de nos pro­pres affaires. C'est paradoxal.

Je voudrais nous dire ce qui me paraît le plus précieux dans cette parabole. Dans quelques instants, nous allons baptiser Elisabeth, Emmanuelle et Clotilde. Nous allons construire la tour, ou plus exactement ce n'est pas nous qui allons construire la tour, c'est le seul architecte, c'est le Christ. Et précisément, c'est peut-être là que s'éclairait la para­bole. Comprenons que nous ne devons pas nous met­tre nous-mêmes en état de maître d'œuvre, mais savoir qui est le véritable maître d'œuvre. Quand nous pré­sentons ces trois enfants au baptême, qui est le maître d'œuvre ? Est-ce que ce sont les parents parce qu'ils ont des projets sur les enfants, en faire des polytech­niciennes ? ou bien est-ce que c'est Dieu qui a un projet, sur ces trois enfants ? Qu'est-ce que c'est que la construction de la tour ? Est-ce la projection de nos désirs, de nos volontés sur les êtres qui vont être bap­tisés ? Au contraire, n'est-ce pas plutôt ce regard amoureux de Dieu qui commence par s'asseoir durant le sabbat, durant le jour du repos qui est le jour de Dieu par excellence. Car les hommes ont des jours de travail, mais Dieu a des jours de repos, c'est pour ça que les dimanches sont si importants, parce que nous participons au repos de Dieu. Le repos n'est pas une invention humaine, à la différence du travail.

Précisément Dieu commence par s'asseoir et Il regarde ces enfants, et dans un regard amoureux extraordinaire, Il voit déjà comment Il va les bâtir. Si nous savions, nous, mesurer ce regard de la tendresse de Dieu posé aujourd'hui sur ces enfants, si nous pouvions avoir assez d'imagination pour ima­giner parmi nous le Christ présent qui commence par s'asseoir, voyant ces enfants qui lui sont présentés et imaginant déjà pour eux ce rôle unique qu'Il veut leur donner, un peu comme un metteur en scène, au pre­mier contact avec l'artiste qu'il a engagé ou qu'il va engager, devine déjà dans ses gestes, dans son com­portement, dans son sourire, si cet acteur ou cette actrice est fait ou faite pour le rôle qu'il voudrait lui donner. Mais plus profondément encore, le Christ nous regarde à une profondeur insoupçonnée qui n'est plus simplement la manière de nous exprimer, mais notre manière d'être, et nous regardant avec cette même tendresse que celui qui bâtit non pas pour faire le promoteur, mais pour faire des demeures et pour habiter une terre, voit dans ces enfants la mystérieuse construction de quelque chose d'extraordinaire, une vie d'amour, de joie, de don et de liberté.

Voilà le regard de Dieu sur chacun des en­fants, et voilà le regard de Dieu sur chacun d'entre nous, regard qu'Il n'a jamais cessé d'avoir, regard d'un Dieu qui, à travers toutes les vicissitudes de notre vie (car de temps en temps nous n'avons pas toutes les pierres pour construire, nous le savons bien, et de temps en temps nous n'avons pas toutes les forces armées pour résister et pour remporter la victoire, nous le savons bien) mais il n'empêche que le regard de Dieu, dans cette sagesse d'architecte, est là qui se pose sur nous et qui, pour ainsi dire, joue avec tous ces éléments dans la splendeur de sa générosité de Créateur et de son infinie liberté de Sauveur. Car, après tout, j'aime à imaginer que Dieu est devant sa Création comme un enfant devant des jouets, non pas pour les manipuler, comprenez-moi bien, un enfant ne manipule pas ses jouets, ses jeux sont extrêmement sérieux et graves, et il met toute son attention et tout son cœur dans le jeu, c'est pour cela que ça le pas­sionne. Dieu c'est la même chose. Vous avez entendu tout à l'heure le livre de la Sagesse. La Sagesse dans la Bible a toujours été comparée à un enfant qui joue. La Sagesse de Dieu, c'est cette gravité infinie du jeu dans lequel peut se manifester l'infini de la tendresse, toute la beauté de l'inspiration, de la spontanéité, tout le respect infini des choses qui nous sont offertes et qui nous sont données. Et Dieu est comme cela avec nous, je dirais presque le jeu de lumière à travers une pierre précieuse, l'infinie diversité des éclats de la lumière réfractés par toutes les facettes de la pierre précieuse que nous sommes aux yeux de Dieu.

Frères et sœurs, il y a eu une tradition théolo­gique sinistre pour appeler cela la prédestination, et pour le comprendre de façon terrible comme si Dieu nous manipulait et comme si nous devions vivre sous le regard de ce Dieu qui sait d'avance si nous sommes damnés ou sauvés, et comme si nous devions essayer de faire le maximum d'efforts, obtenir le maximum de mérites avec le maximum de travail pour essayer d'ar­river à décrocher le cocotier. Cela n'a rien à voir. Cette tradition-là qui comprend la prédestination comme une sorte de main mise de Dieu qui ne res­pecterait pas la liberté des hommes, est absolument terrible à supporter. Et je comprends, je vous le dis comme je le pense, qu'elle ait pu engendrer dans nos sociétés l'athéisme, car d'un Dieu comme cela il fallait absolument, c'était une réaction vitale, se débarrasser.

Mais si nous comprenons en vérité ce qu'est la Sagesse de l'architecte et la Sagesse de ce roi qui part en campagne, si nous comprenons ce regard de Dieu aujourd'hui posé sur ces trois enfants et posé sur nous tous, cette Sagesse de Dieu qui est en train de nous bâtir ensemble comme un peuple, comme un retour de solidité et de force, comme une véritable demeure, ce roi qui nous mène en campagne pour vaincre la mort avec Lui, alors peut-être que la vie des uns et des autres s'éclairera d'un jour nouveau, et peut-être que la vie de ces enfants qui aujourd'hui vont être plongés dans les eaux de la vie, trouvera sa véritable lumière, son véritable amour, tout simple­ment sa vérité.

 

 

AMEN