LA DETTE UNIQUE DE L'AMOUR MUTUEL

Ez 33, 7-9 ; Rm 13, 8-10 ; Mt 18, 15-20
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – Année A (6 septembre 1987)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Tu ne commettras pas d'adultère, parce que la femme de l'autre n'est pas la tienne. Ce serait une œuvre d'injustice.

Tu ne commettras pas de meurtre, parce que la vie de l'autre n'est pas la tienne, et ce serait une injustice.

Tu ne commettras pas de vol, car le bien ma­tériel de l'autre n'est pas le tien, et tu commettrais une injustice.

Ces formules de morale, nous les connais­sons, nous les vivons mal et nous ne les comprenons pas très bien. Il s'agit là, de fait, d'une formulation négative : "tu ne feras pas ceci ni cela". Or dans le texte de saint Paul aux Romains, le sens profond de ces paroles n'est pas d'abord d'ordre négatif, il ne s'agit pas uniquement d'une interdiction, mais il y a un principe de morale positif, le voici : "Vous n'aurez pas d'autre dette entre vous que celle de l'amour mu­tuel. Ainsi vous accomplirez parfaitement la Loi".

Il est étonnant, peut-être choquant, voire éventuellement traumatisant que l'apôtre Paul parle d'amour en termes de dette, redevance, en termes d'économie. Nous, nous pensons que l'amour, c'est d'abord du sentiment, ou de la spontanéité, ou des réalités qui dépendent de nous et qui s'expriment de façon très épidermique. Pour saint Paul, l'amour n'est pas d'abord un sentiment, mais une affaire de justice, donc de droit et de devoir : une loi incontournable si nous voulons atteindre à la perfection. Or la perfec­tion c'est Dieu, Dieu est amour. Il nous faut un instant réfléchir plus profondément sur l'alliance de ces deux mots : dette unique et amour mutuel, dette unique, tout le reste on n'en tiendra pas compte lors du juge­ment.

Qu'est-ce qu'une dette ? Un bien que nous avons, mais qui ne nous appartient pas et que nous devons obligatoirement, un jour ou l'autre, rendre à son propriétaire. Si nous ne rendons pas ce bien, d'une façon ou d'une autre, nous perdrons le procès. Jésus nous l'a dit : "Si vous ne donnez pas votre vie, vous la perdrez". Si nous ne rendons pas ce bien à son pro­priétaire, nous recevrons un blâme, nous serons condamnés. Et Jésus le dit dans l'évangile : "On vous traitera comme un païen ou comme un publicain," c'est-à-dire : vous serez exclus de la communion d'amour. Cette dette nous entraîne donc à un devoir de rendre, de donner à l'autre. Et quelle est cette dette ? Je disais à l'instant : un bien qui ne nous appartient pas mais que nous avons momentanément en notre possession.

Pourquoi l'amour ne nous appartient-il pas ? Parce que cet amour mutuel dont parle saint Paul, et le mot grec (agapè) le signifie sans équivoque, n'est pas d'abord l'amour humain, ni l'affection qui monte de toute la tendresse de notre cœur, mais avant tout l'amour de Dieu, ce n'est pas là, amitié qui vient du cœur humain immédiatement, c'est l'agapè, l'amour qui est Dieu, ce Dieu qui est amour. Voilà ce bien que nous avons, mais dont nous ne sommes pas proprié­taires et que nous avons le devoir de rendre. Chrétiens par le baptême, nous sommes redevables d'un amour qui n'est pas de nous, qui n'est pas le nôtre, mais qui est pour les autres. L'amour de Dieu qui a pris chair dans le Christ, que nous allons recevoir dans l'eucha­ristie, l'eucharistie, pour nous, mais nous la devons à nos frères sous forme d'amour mutuel, autrement nous sommes des païens et des publicains selon les mots mêmes du Christ.

Ceci, je sais bien, ne nous plaît pas beaucoup parce que nous n'aimons pas comme je le disais tout à l'heure, lier des mots comme amour et justice, amour et devoir, amour et obligation morale. Or saint Paul ici le fait très clairement et sans détour, pour bien nous montrer à nous comme aux Romains d'hier que la foi, que la vie chrétienne se situent profondément non seulement dans notre cœur et dans ses capacités affectives, mais dans le cœur de Dieu qui avant d'être sentiment est justice c'est-à-dire don de son amour pour les hommes afin que les hommes puissent le Lui redonner, en Lui offrant leur vie.

Ceci dit, il faut maintenant savoir comment nous sommes appelés à donner cet amour qui vient de Dieu, amour dont nous ne sommes pas propriétaires parce qu'il nous lie par obligation morale, au grand sens du mot "morale", c'est-à-dire pour notre bonheur des autres. Comment monnayer cette dette ? Il y a de multiples façons, je ne vais pas vous dire comment faire. Je veux simplement vous rappeler deux disposi­tions qui me semblent extrêmement importantes et nécessaires pour pouvoir, petit à petit, livrer cette dette de l'amour mutuel à nos frères, et en même temps recevoir de nos frères la dette qu'ils nous doi­vent. Car si moi j'ai le devoir, par obligation morale, de livrer aux autres cet amour qui vient de Dieu, j'ai aussi le droit de recevoir de mes frères ce même amour de Dieu qu'Il leur a donné à eux et qu'ils ont le devoir de partager avec moi, car saint Paul dit bien : c'est un amour mutuel, une réciprocité, c'est un trésor commun qu'il faut partager, seule façon de le déve­lopper, de l'enrichir et de le faire fructifier, pour la communion des uns et des autres. Ces deux disposi­tions sont les suivantes : d'abord la patience et ensuite l'humilité. Il y a plus de huit ans que je suis prêtre, plus de huit ans que j'écoute, que je reçois, que j'es­saie de sonder un tant soit peu le cœur de l'homme, dont je m'aperçois que celui des autres est un peu semblable au mien c'est consolant parfois, et je crois pouvoir dire que ce qui manque le plus pour pouvoir livrer avec vérité cette dette de l'amour mutuel, c'est la patience et l'humilité.

La patience parce que nous sommes des êtres pressés d'atteindre à la perfection, des êtres bousculés, qui voudraient que tout arrive tout de suite. Je vou­drais être parfait tout de suite et je voudrais surtout que l'autre le soit. Ceci est un manque de foi tout sim­plement, il a fallu quand même deux mille ans à Dieu pour préparer le cœur des hommes à recevoir l'Incar­nation de cet amour, et Dieu sait comment les hom­mes l'ont reçu. Il ne faut pas attendre que l'autre soit parfait pour que je commence à lui livrer cette dette d'amour mutuel, il faut que la disposition profonde de mon cœur soit cette patience qui est une vertu de Dieu vis-à-vis de moi d'abord, des autres aussi. Quand je regarde ma vie, je me dis combien Dieu est patient d'attendre toujours que je vienne vers Lui. Et si c'était moi qui étais à la place de Dieu, il y a longtemps que j'aurais tourné la page pour passer à l'affaire suivante. Il n'y a pas de don mutuel de l'amour qui vient de Dieu sans vivre dans la patience même de l'amour que Dieu a pour moi. Ceci évite, lorsque j'observe le mal, d'être désespéré ou écrasé, lorsque je rencontre le bien, d'être dans l'illusion et dans le rêve. La patience n'est pas une attitude inactive et paresseuse. Mais cette attention permanente et active qui ouvre mon cœur vers le visage de l'autre pour y découvrir le moindre indice de l'amour qu'il veut me donner, même et surtout si ce n'est pas de la manière que j'at­tends et qui me conviendrait personnellement. Regar­dez très rapidement vos propres vies, vos relations conjugales, amicales, sociales, fraternelles, et vous verrez combien cette patience nous manque et com­bien nous avons un besoin urgent pour entrer dans la pédagogie même de Dieu qui ne se lasse jamais d'ai­mer des hommes qui, eux, se lassent très vite de l'ai­mer et d'aimer leurs frères.

La deuxième disposition, condition de la première, c'est l'humilité. On en parle très peu aujour­d'hui dans l'Église, c'est bien dommage ! Qu'est-ce que l'humilité dans l'ordre de l'amour mutuel ? J'en­tendais, il y a quelques semaines deux amoureux se dire cette phrase : "Si tu me ressemblais, ce serait intolérable, car je ne pourrais pas t'aimer". L'humi­lité dans l'amour mutuel coïncide avec cette recon­naissance de l'autre en tant qu'il ne nous ressemble pas, vouloir que l'autre soit lui-même, avec sa façon de parler, de s'exprimer, d'être, de voir, de compren­dre qui n'est pas forcément contre la mienne parce qu'elle est différente, et qui n'est pas automatiquement en opposition à la mienne parce qu'elle est autre, et qui n'est pas forcément pire ou moins bonne que la mienne parce qu'elle ne serait pas conforme à la mienne. Nous avons, nous autres, cette espèce de mouvement narcissique permanent de vouloir recher­cher dans l'autre notre propre visage, notre propre intérêt. Pourquoi ? parce que cette ressemblance nous consolerait, mais nous fermerait sur nous-mêmes, sur nos propres intérêts et nous ferait tomber dans cet égoïsme et cet orgueil fondamental qui a été le péché d'Adam. Cette humilité dans l'amour mutuel, cette disposition profonde de vouloir que l'autre soit ce qu'il est et pas le double de moi-même parce que ce serait plus pratique pour m'y reconnaître, devient une condition sine qua non de toute croissance et de toute vérité d'amour mutuel, que ce soit là encore dans la vie des époux ou dans toute relation d'affection ou de sympathie. Et regardons notre propre vie : au fond, de quoi avons-nous envie pour l'autre ? c'est qu'il nous ressemble, qu'il soit à notre image, comme nous le rêvons, comme nous le voulons, et nous savons bien y faire pour le façonner ainsi. Cette façon de le possé­der, c'est une forme d'adultère et de vol, une injustice.

Frères et sœurs, cette humilité, là encore, est une des qualités de Dieu, Lui-même est venu sur cette terre, plus bas que le plus bas d'entre nous, parce qu'Il savait que c'était là et là seul qu'Il pourrait nous re­joindre. Il y a une façon de rejoindre l'autre en vérité qui est toujours de vouloir se situer plus bas que lui, non pas pour s'écraser, non pas pour s'humilier, mais pour lui permettre d'atteindre à nos yeux sa véritable grandeur qui ne sera jamais selon les mêmes critères que la nôtre, parce que chacun est un être unique. La richesse de tout amour mutuel, c'est l'harmonisation de ces unicités, dans une unité dont la richesse et la valeur sont la complémentarité des éléments. Nous avons besoin de cette patience active, attentive, profonde, comme celle de Dieu. Nous avons besoin de cette humilité, vis-à-vis de nos proches et vis-à-vis de nos frères plus lointains. Ces deux dispositions me semblent incontournables si nous voulons, dans la vérité de l'évangile, créer un amour mutuel entre nous qui soit vraiment à l'image et à la ressemblance, la seule permise, de l'amour mutuel du Christ pour nous et de l'amour qu'Il attend de nous pour Lui.

Que le Christ Lui-même, dans sa Pâque de patience, de passion, c'est le même mot, dans sa Pâ­que d'humilité, puisse réaliser pour nous et pour cha­que communauté chrétienne, ce qu'Il disait dans l'évangile : "Lorsque deux ou trois sont réunis à cause de Moi, à cause de mon image, pour vivre ma res­semblance, Je suis au milieu d'eux, Je suis au cœur de leurs relations quels qu'en soient les difficultés, les petitesses, les erreurs, les péchés, les maladresses, et Moi seul, dit le Christ, Je suis cette Justice qui vous permettra de vivre avec justesse cette dette unique de l'amour réciproque".

 

AMEN