PRENDRE SA CROIX

Sg 9, 13-18 ; Phm 9, 10+12-17 ; Lc 14, 25-33
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – Année C (7 septembre 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Celui qui ne prend pas sa croix et ne marche pas à ma suite ne peut pas être mon disciple" et encore : "Celui qui ne renonce pas à tous ses biens ne peut pas être mon disciple."

Nous voici là devant des phrases incontour­nables du Seigneur. Vivre avec Lui, entrer dans le Royaume suppose une étape qui, la plupart du temps, nous fait horreur, celle de la croix ou celle du renon­cement à tous ses biens, étant entendu par là non seu­lement les possessions que nous pouvons avoir mais aussi cela même que nous sommes ou que les êtres chers sont pour nous. Habituellement nous acceptons du christianisme et de la foi chrétienne le salut uni­versel, le salut accessible à tous. Comme le disait un théologien contemporain : "Quand le salut est distri­bué comme le gaz ou l'électricité ou l'eau, à tous les étages, et qu'il suffit d'appuyer sur l'interrupteur ou d'ouvrir le robinet, jusque-là, nous l'acceptons mais à partir du moment où l'on dépasse ce stade de l'uni­versalité du salut qui arrose chacun de nous sans effort et sans difficulté, nous trouvons que cela ne relève pas de nous."

Or il est pourtant vrai que ces paroles sont du Seigneur. Elles ne sont pas simplement des mots qu'Il aurait prononcés, elles sont pour ainsi dire sa chair, sa vie, son expérience même car Il a vraiment porté sa croix pour entrer dans le Royaume et Il a vraiment renoncé à tout ce qu'Il était pour se faire le plus hum­ble et le dernier, le serviteur de tous les hommes. Nous voici donc ramenés, sans faux-fuyant possible, à la signification de ce renoncement, de cette souffrance qui marque fondamentalement notre existence de chrétien. Qu'est-ce que cela veut dire que de mener une vie marquée par la souffrance et le renoncement ?

Il est bien évident, même si cela ne l'a pas été toujours, à certaines époques de la sensibilité de diffé­rents courants de piété, il est bien évident qu'en au­cune façon le Seigneur n'a jamais demandé de cultiver la souffrance pour elle-même. Ceci est un comporte­ment pervers. Dieu n'a pas créé le monde pour que le monde s'autodétruise. Ceci n'a profondément aucun sens et ne peut être autre chose qu'une sorte de blas­phème face au don même de Dieu. On ne peut pas vouloir se faire souffrir. Et si à certains moments, certains l'ont pensé ou même l'ont souhaité, je crois que dans notre vie contemporaine nous avons assez d'occasions de souffrance, de renoncement et d'épreu­ves pour ne pas nous livrer à ce jeu de la culture de la souffrance pour elle-même, pour nous détruire.

Mais alors qu'est-ce que cela veut dire ? Et bien, il y a une réalité fondamentale : le Christ nous dit que lorsqu'on veut entreprendre quelque chose, bâtir une tour ou faire la guerre, il faut regarder la situation avant d'entreprendre le projet. Je crois que ces deux petites paraboles peuvent nous expliquer un des aspects, je ne dis pas tous les aspects, du mystère de la souffrance. S'il s'agit de suivre Dieu, s'il s'agit de marcher à la suite du Christ, il faut bien mesurer où nous allons et d'où nous partons.

D'où partons-nous ? De nous-mêmes, de l'homme blessé par son péché, de l'homme qui, à tout moment, a le cœur enclin à se refuser et à ne pas vouloir se donner à son Seigneur. Où allons-nous ? Nous allons vers le mystère d'un amour absolu qui se donne dès avant la création du monde, dès avant même que nous existons. Nous allons vers le mystère d'un absolu qui se donne, et pour lequel il n'y a pas de limite à son don. Nous vivons donc ainsi dans une disproportion radicale entre le mystère de Dieu comme amour qui se donne et le mystère de notre existence qui est marqué au fer par ce refus de se donner à Lui, refus que nous appelons le péché. Le lieu-source de la souffrance, il est dans ce déséquili­bre incroyable entre un amour qui se donne totale­ment (et qui est le but à la fois réel et inévitable de notre vie) et notre refus de nous donner. Pour passer de l'un à l'autre, cela ne peut que nécessiter un certain arrachement, un grand arrachement à nous-mêmes pour nous laisser saisir par Celui-là même qui n'est que don de soi. Etre divinisé, c'est accepter de passer d'un régime de récupération permanente de soi-même au régime du don total de soi, non pas à partir de nos propres énergies (comme nous en avons trop souvent l'illusion) mais à travers l'œuvre de quelqu'un d'autre qui nous désapproprie de nous-mêmes pour nous consacrer à Lui. Il ne faut pas se faire d'illusion : cela ne peut jamais se passer sans un arrachement profond, sans une souffrance. A certains d'autres endroits de son annonce au Royaume, le Christ a parlé de s'arra­cher un œil, de rentrer borgne ou manchot ou boiteux dans le Royaume de Dieu. Nous n'échapperons jamais à cet arrachement par lequel se crée en nous une souf­france qui n'est pas une souffrance perdue, qui n'est même pas une souffrance voulue, mais qui est sim­plement le constat réaliste et sans détour de tout ce qui, en nous, refuse de se donner à Dieu.

Vous me direz peut-être : "Ce genre de souf­france, j'en fais mon affaire. Si c'est simplement cela la souffrance, ce n'est pas si terrible. S'il suffit de se rendre compte d'une manière ou d'une autre, de l'état de péché dans lequel je me trouve, qu'à cela ne tienne. Je veux bien passer dix minutes tous les jours, à l'église, ou dans ma chambre, en oraison, pour ver­ser des larmes amères et abondantes, suer une situa­tion sur laquelle je ne peux rien ! "

Mais en parlant de la souffrance en ces ter­mes-là, est-ce que je ne l'ai pas réduite à quelques macérations d'esprit de contemplatifs qui ne voient pas les choses en face, ou à quelques pieuses conver­sations de salon pour édifier les âmes ? En réalité, la souffrance, nous savons ce que c'est. C'est être cloué sur un lit d'hôpital à cause d'un accident, c'est avoir perdu un fils, un enfant, c'est vivre aux côté de l'être qu'on aime et que l'on sait voué prochainement à la mort. La souffrance, ce n'est pas simplement se regar­der comme pécheur en face de Dieu, mais c'est préci­sément voir en face ce qui nous arrache le cœur. Ces deux choses ne sont pas contradictoires. Le mystère profond des souffrances que nous portons, c'est cela. C'est le mystère même de ce qui nous est arraché, des proches, des amis, des enfants de notre propre chair, c'est le fait que nous vivions dans notre propre chair, une sorte d'arrachement et de dépossession de nous-mêmes, et que précisément, le Seigneur veut que cela ne soit pas perdu, ne soit pas vécu en pure perte, mais Il veut que cela nous ouvre au mystère même de son amour, de l'absolu de cet amour. C'est là le mystère profond de la souffrance humaine. Elle n'est pas vou­lue par Dieu, il se trouve que Dieu en la voyant, veut que là où l'homme a l'occasion la plus favorable de se rebeller, de se révolter contre son Seigneur, il puisse au contraire, par pure grâce, découvrir l'absolu de la présence de Dieu qui sauve au cœur même de cette souffrance.

Je voudrais conclure cette réflexion par une phrase que m'a dite un monsieur qui est mort depuis et qui était veuf depuis plus de dix ans. Il me disait ceci : " La plupart du temps on ne sait pas parler de la mort, car depuis que mon épouse est morte, elle n'est pas un souvenir, mais dans la douleur même que je ressens, elle est une présence". Je crois qu'en disant cela cet homme avait exprimé ce qu'est le secret même de la souffrance. Effectivement, si son épouse avait été simplement un souvenir, comme on le dit souvent, "le temps efface", le temps atténue, le temps fait que cela passe. Mais cet homme disait : "Mon épouse, dans ma souffrance, elle est une présence". Cela voulait dire que la souffrance même qu'il éprou­vait dans son cœur était l'attestation de l'amour qui les unissait l'un à l'autre, et qui ne pouvait s'accomplir que dans le cœur de Dieu. D'une certaine manière, l'épouse disparue était la croix par laquelle cet homme entrait dans la souffrance et le mystère même du Royaume de Dieu. Il ne l'avait pas cherché, mais sim­plement, le sens même de cela qui peut nous détruire et nous rebuter était devenu la source de la découverte d'un amour absolu qui ne pouvait passer que par l'of­frande de celui qu'on aime, et ultimement, par l'of­frande de sa propre vie et de sa propre chair dans le don total de soi-même à son Seigneur.

Cela n'est pas d'ordre humain. C'est l'œuvre de Dieu en nous. Et même si, à certains moments, il faut passer par des révoltes, des cris de colère devant Dieu, cette révolte n'est pas le pire. Elle est encore le fait de savoir que Dieu est là, et qu'Il nous appelle sans cesse à ce don-là, parce que Lui-même s'est donné de cette façon-là.

 

AMEN