OUVERTURE AU MONDE ...  OUVERTURE À DIEU

Is 35, 4-7 ; Jc 2, 1-5 ; Mc 7, 31-37
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – Année B (8 septembre 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Oser l'ouverture !

"Ouvre-toi" ! On peut dire qu'aujourd'hui, pour un jour de rentrée, nous sommes tombés sur un bon passage d'évangile, un bon récit bien simple et réconfortant, qui nous présente un Jésus tout à fait merveilleux, qui fait du bien aux gens, qui les console dans leurs souffrances ou leurs infirmités. C'est le sens même des miracles que Jésus a accomplis au milieu de ce peuple : les miracles sont les signes de la présence du Royaume de Dieu, de cette présence qui agit pour le bien de l'homme. Et en ce sens, nous pouvons y puiser tout le sens et le dynamisme même de notre existence de chrétiens appelés à être les témoins qui rayonnent la bonté de Dieu.

Mais déjà se pose une autre question : cet évangile n'a pas été utilisé pour exalter l'aspect bien­faisant du personnage de Jésus-Christ au milieu du peuple, mais il a eu surtout un usage dans la tradition liturgique, au moment du baptême. Ce qui retenait l'attention des communautés chrétiennes qui lisaient leur vie à la lumière de l'évangile, c'était précisément la parole que le Christ avait dite pour guérir ce sourd-bègue : "Epphata", c'est à dire "ouvre-toi" ! Déjà cette manière de lire et de comprendre ce récit nous montre que le problème était peut-être ailleurs : le problème était celui de l'homme qui s'ouvre. J'ai lâché le mot : "l'ouverture". Que de chose n'a-t-on pas dites depuis quelque temps avec ce vocabulaire de l'ouverture ? On demande toujours aux gens "d'être ouverts". Au­jourd'hui, cela veut dire une attitude faite à la fois de bienveillance, de confusion mentale qui consiste à dire à tous les interlocuteurs devant lesquels vous vous trouvez : "Je vous comprends" ! Cette ouverture peut aller si loin qu'elle s'épanouit dans une progres­sive perte d'identité. Il ne faut plus savoir trop qui l'on est, parce que si l'on tenait trop à sa personnalité ou à son identité, on ne serait plus "ouvert". Cela me rap­pelle une réflexion d'un paroissien qui me disait : "Il y a aujourd'hui des personnes qui pensent que pour abriter plus de gens dans leur maison, il faut casser les murs et le toit". On voit où peut mener l'ouverture à force de pratiquer des portes, des fenêtres et des vasistas : c'est finalement la culture du néant et du nihilisme qui est en cause.

Alors, "l'ouverture" qu'est-ce que cela veut dire ? Il n'y a pas si longtemps encore, cela remonte à peine à trois mois, il y a eu un manifeste qui a pris naissance tout près d'ici, à Montpellier, et qui dressait le synode futur contre le concile Vatican II en disant qu'on était en pleine phase de réaction et de restaura­tion, ce qui menaçait de faire perdre tout l'acquis du concile Vatican II définit essentiellement dans ce texte en termes "d'ouverture au monde". Il faut que "l'Église s'ouvre au monde". Ce serait précisément cela que l'Église de 1985 serait en train de perdre. Alors comment nous poser aujourd'hui ce problème de l'ouverture, à la lumière même de ce le Christ a fait, lorsqu'il a dit à cet homme : "ouvre-toi" ! C'est plus qu'une question, c'est un ordre, c'est un commandement qui est adressé aujourd'hui à tout chrétien : "ouvre-toi".

Mais alors on a toujours envie de se dire : est-ce que ce mouvement d'ouverture devrait aller dans le sens d'une perte d'identité et de confusion mentale dans laquelle tout se vaut, dans laquelle le simple fait "d'afficher la couleur" parce qu'on est catholique en­gendre un soupçon et rompt le dialogue ? La question est plus grave qu'il n'y parait car elle me paraît cacher un certain nombre de malentendus.

Le plus grand malentendu est celui-ci : s'ou­vrir à quoi ? Évidemment dans un grand élan de pro­sélytisme, on peut penser que cette "pauvre Église" qui avait condamné Galilée, qui a parait-il manqué la classe ouvrière, qui a ainsi, au fil des siècles, accu­mulé les mauvaises manières de prendre les virages de la culture et de la civilisation, essaie, dans un voyage autocritique à Canossa, de récupérer son "em­prise" sur ce monde. On peut imaginer que l'ouverture au monde dans un mouvement généreux, serait sim­plement de ravaler la façade, en essayant d'intégrer, tant bien que mal, certaines valeurs culturelles, spiri­tuelles, économiques ou sociales modernes, pour ne pas avoir une image de marque trop déplorable. Dans cette optique l'ouverture au monde est très simple : c'est un petit travail de bricolage, d'adaptation dans lequel on essaie plus ou moins de réparer les brèches. Le Christ demande effectivement de s'ouvrir. Mais à quoi ?

Je crois qu'il n'y a pas d'autre réponse que de s'ouvrir à Lui. Le problème de l'ouverture de l'Église aujourd'hui, ce n'est pas le problème de l'ouverture au monde, c'est le problème de l'ouverture à son Sei­gneur, c'est le problème de l'ouverture à son Dieu. Le grand drame des chrétiens aujourd'hui c'est qu'il leur est demandé une conversion radicale, dans laquelle sans cesse, aujourd'hui comme hier, le problème nu­méro un est de s'ouvrir au mystère de son Dieu. Ce n'est pas si facile que cela, car les membres qui com­posent l'Église sont pesants de toute leur humanité qui n'est pas encore convertie et à certains moments aiment beaucoup ce monde et s'aiment beaucoup eux-mêmes, ce qui empêche leur cœur de s'ouvrir carrément à la puissance de l'amour de Dieu.

Comme on le voit à travers ce récit de guéri­son, il faut que le Christ enfonce ses doigts dans les oreilles de ce sourd : c'est une guérison qui a quelque chose de douloureux, qui a quelque chose d'une pé­nétration de la puissance de Dieu à l'intime de notre cœur, qui a quelque chose de déchirant et d'exigeant. Par conséquent la première exigences est de s'ouvrir au mystère même de Dieu. Une assemblée chrétienne, des chrétiens qui perdraient de vue cette exigence première perdraient purement et simplement leur identité. Or cette ouverture au mystère de Dieu, com­ment s'appelle-t-elle ? Elle s'appelle la foi, c'est-à-dire le moment où un être non pas perd son identité mais la retrouve par le don même que lui fait Dieu de sa grâce et de son amour. C'est effectivement une nou­velle naissance, c'est la langue qui se dénoue pour chanter les merveilles de Dieu, ce sont les oreilles qui s'ouvrent pour entendre la nouvelle du salut. C'est effectivement une expérience catéchuménale que nous faisons de jour en jour, de semaine en semaine, et qui ne cesse pas tout au long de notre vie.

Mais alors, et c'est là qu'il faut bien compren­dre, dans la mesure où nous nous ouvrons à ce Dieu qui est le créateur du monde, alors par Dieu Lui-même nous est ménagée cette véritable ouverture au monde que l'on recherche tant. Le problème ce n'est pas que nous ayons à établir des ponts qui ne serons jamais des court-circuits, le problème, c'est de nous ouvrir au mystère de Dieu, c'est de nous ouvrir à son dessein d'amour créateur sur le monde. Et quelle sera alors, la manière dont nous serons ouvert au monde ? C'est la manière dont nous sommes envoyés à toutes les nations. Vous voyez que la perspective change radicalement. L'ouverture au monde n'est pas simple­ment ce bricolage dans lequel on va remettre la théo­logie au goût du jour des dernières sciences humaines. L'ouverture au monde sera la manière dont Dieu nous saisit pour être totalement ouvert à son mystère créa­teur, et par conséquent, par là même et dans le projet même de Dieu sur ce monde, pour devenir réellement les serviteurs de ce monde.

C'est peut-être là une des grâces qui nous est faite d'une façon plus spécifique à la fin de ce ving­tième siècle. C'est peut-être un des aspects les plus profonds du concile Vatican II aujourd'hui, dans notre monde et dans notre Église. C'est le fait que d'une manière renouvelée, inattendue, Dieu réveille au cœur même de son Église, au cœur même de chacun des croyants, ce sens du service, ce désir de redécouvrir à quelle profondeur et à quelle exigence nous sommes appelés, dans la mesure où nous devenons pour le monde les serviteurs de la vérité de l'homme.

Il reste un dernier point de cette ouverture au monde qu'il me semble nécessaire de mettre au clair, le langage est souvent confus en la matière, car ce n'est pas l'Église qui a besoin de s'ouvrir au mystère de Dieu ou au mystère du monde. Cela n'est pas vrai. Les membres qui composent l'Église, sans doute. Mais l'Église elle-même n'est rien d'autre que cette réalité de l'homme, de l'humanité transfigurée déjà et ouverte au mystère de la présence de son Seigneur. Si l'Église n'était pas cela, elle ne serait rien. Et il se trouve que nous chacun individuellement, nous parti­cipons très pauvrement, à cause de nos péchés, de nos limites et du vieil homme qu'on n'arrive pas vraiment à convertir, nous participons à ce mystère de l'Église comme l'Épouse qui s'ouvre au plus intime de son cœur à la présence de son Époux. Mais elle l'Église est toujours ouverte à la présence de son Seigneur. C'est pour cela que nous célébrons l'eucharistie. C'est pour cela que nous sommes rassemblés en Église, c'est-à-dire en assemblée de louange. C'est pour cela que nous sommes les témoins de la charité de Dieu répandue dans le Christ. Mais nous-mêmes, nous avons sans cesse, dans notre propre cœur, à laisser se réaliser progressivement le mystère de l'Église en nous, c'est-à-dire la manière dont nous sommes saisis par l'Esprit Saint, par la puissance de Dieu, par la puissance du Christ qui vient chaque jour dans son Église, nous dire à nous individuellement : "convertis-toi ! Epphata ! Ouvre-toi" .

Vous voyez, il y a là tout un programme pour cette année qui s'ouvre à nous : découvrir le sens vé­ritable de notre conversion. Si au plus intime de nous-mêmes, nous ne nous ouvrons pas au mystère du Dieu qui veut nous sauver par la mort et la résurrection de son Fils et nous manifester le sens ultime de son amour pour nous et l'exigence que nous avons d'être pour Lui et à Lui, alors nous ne pourrons pas non plus rencontrer nos frères pour les éveiller à cette pré­sence.

 

AMEN