LA CORRECTION FRATERNELLE
Ez 33, 7-9 ; Rm 13, 8-10 ; Mt 18, 15-20
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – Année A (9 septembre 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
La page d'évangile que nous venons d'entendre se divise en deux parties, d'ailleurs complémentaires. Dans la première partie, il est question de l'attitude à tenir avec un frère pécheur, et ce que Jésus nous propose, c'est ce que l'on a appelé la correction fraternelle. Dans une deuxième partie, Jésus énonce trois maîtres-mots de la vie de l'Église : "Tout ce que vous délierez sur la terre sera tenu pour tel dans le ciel " - "Si deux d'entre vous unissent leur voix pour demander quoi que ce soit, cela leur sera accordé par mon Père" et enfin : "Si deux ou trois sont réunis en mon Nom, je suis au milieu d'eux."
Ces quelques paroles du Christ occupent le centre du chapitre dix-huitième de saint Matthieu qui constitue ce qu'on appelle "le discours ecclésial". Dans la première partie de ce chapitre Jésus a insisté sur la place éminente, sur la place centrale des petits, des enfants d'abord, mais aussi de tous les pauvres, dans l'Église, concluant ce passage par la parabole de la brebis perdue. Et après ce que nous venons de lire, Jésus parle du pardon des offenses, concluant aussi par une parabole, celle du débiteur impitoyable. L'évangile de saint Matthieu est extrêmement bien construit, bien structuré dans lequel alternent des sections narratives où un certain nombre d'événements, de guérisons, de miracles sont racontés et des sections où Jésus prend la parole et prononce ce qu'on appelle couramment des discours, disons un enseignement. Le plus célèbre est le discours de Jésus sur la montagne, l'enseignement inaugural que nous connaissons bien et qui s'ouvre par les béatitudes. Il y a le discours eschatologique, le discours en paraboles, puis ce discours ecclésial où Jésus, en quelque sorte, donne les fondements de la vie de l'Église. C'est au cœur de ce contexte de fondation de l'Église que Jésus a d'ailleurs présenté, si je peux dire, en acte dans ce dialogue avec Pierre : "Pour vous, qui suis-je ? - "Tu es le Fils de Dieu !" - "Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église !" c'est au cœur de ce contexte de fondation de l'Église que Jésus nous en présente quelques manières d'être dont la correction fraternelle.
Au premier abord ces paroles de Jésus peuvent nous sembler bien dures, bien sévères. Quand nous voyons un frère qui est en train de pécher, allons et reprenons le seul à seul, et s'il ne veut pas écouter ce que nous lui disons, appelons deux ou trois frères pour qu'il puisse être convaincu par l'unanimité de ces frères, et s'il n'écoute pas ses frères, parlons-en à la communauté, et s'il n'écoute pas la communauté, nous devons le considérer comme s'étant lui-même exclu de cette communauté. Quoi qu'il en soit de cette procédure qui relève un peu des mœurs de l'époque et qui n'est probablement applicable de nos jours, ce qui est important à considérer c'est ce devoir de la correction fraternelle qui, effectivement peut sembler un peu rude à nos oreilles de chrétiens du vingtième siècle. Pourtant le contexte dans lequel ce passage nous est donné est bien celui de la vie ecclésiale, de l'amour fraternel, de l'amour des plus pauvres, du pardon fait aux pécheurs. Par conséquent il ne s'agit pas d'abord de directives de sévérité. Il s'agit bien de quelque chose qui relève de l'amour vrai, de l'amour fraternel. Et ceci n'est absolument pas en contradiction avec ce que saint Paul nous disait tout à l'heure : "l'amour est le résumé de toute la Loi ". C'est donc peut-être par une déformation de notre façon de voir que nous pouvons imaginer que reprendre notre frère qui est en train de pécher pourrait être un manque de délicatesse ou un manque d'amour. Au contraire, c'est un devoir essentiel de l'amour.
Nous ne devons pas imaginer que l'amour chrétien, que la charité fraternelle, est d'abord quelque chose qui, sous prétexte de tolérance ou de respect, passe l'éponge et laisse tout faire sans jamais rien dire, hésitant à mettre son frère en face de la réalité. C'est une conception très dégradée de la charité que celle qui consisterait ainsi à laisser chacun suivre son chemin dans un respect silencieux, en n'osant pas dire ce que l'on pense, ce que l'on croit être la vérité. Il n'est pas possible que l'amour, que la charité soit en contradiction avec la vérité. Dire la vérité, être vrai non seulement, doctrinalement mais être vrai vitalement, dans nos rapports interpersonnels, cela fait partie, au premier chef, c'est un des éléments fondamentaux de la charité. Ce que nous devons à nos frères, au nom de l'amour que nous avons pour eux, au nom de l'amour qu'ils attendent de nous, c'est d'abord et avant tout la vérité. Par conséquent, s'il nous semble certain qu'un de nos frères est en danger, en danger de péché à cause de la manière dont il se conduit, à cause des opinions qu'il avance, s'il nous semble certain que ce frère risque de perdre l'essentiel de sa vie, c'est-à-dire son union au Christ, il est de la plus haute importance, il est capital, il est fondamental de le lui dire et ce serait une caricature de charité que, sous prétexte de respecter ses options personnelles, sous prétexte de ne pas nous mêler de ce qui ne nous regarde pas, sous prétexte d'établir une situation pacifique entre toutes les personnes, sous prétexte de ne pas faire de vagues et de ne pas risquer de brusquer notre frère, nous omettions de lui dire ce qui nous semble certain et nécessaire.
Bien entendu, encore faut-il que, avant de dire à notre frère : "Tu as tort ! Tu risques gros ! Ce que tu es en train de faire ne me semble pas conforme à la pensée du Seigneur !" avant de faire cela, il faut commencer par réfléchir et prier suffisamment pour que ce ne soit pas simplement une impression superficielle, un jugement hâtif manquant de profondeur. Il faut que nous soyons sûr que ce qu'il fait est bien réel et que ce n'est pas simplement une impression que nous avons. Il ne faut pas agir sur des racontars ou des ragots, sur un sentiment spontané qui a indigné notre cœur sans que nous ayons suffisamment réfléchi pour nous dire : "Au fond, peut-être est-ce moi qui ai tort d'être scandalisé, est-ce moi qui me trompe ?" Il faut d'abord prier et regarder notre cœur ayant de prétendre faire la leçon à notre frère. D'ailleurs il ne s'agit pas de "faire la leçon". Il s'agit, précisément, à titre fraternel, de lui dire ce qui nous semble être parole de Dieu telle que nous la recevons, avec humilité, avec pauvreté et en nous efforçant de la lui dire comme venant de Dieu.
Puis, il ne suffit pas d'avoir prié pour être sûr que ce que nous avons à dire est bien vrai, il faut aussi prier pour nous mettre, si je puis dire, dans le cœur de notre frère, pour nous mettre suffisamment à sa place, pour essayer de comprendre comment il pourra entendre la parole que nous lui dirons, car si nous lui disons cette parole d'une manière inaudible, inaudible psychologiquement, si nous le heurtons, si nous sommes brutal et sans nuances, alors notre intervention ne servira à rien. Au lieu de l'aider à y voir plus clair, nous le révolterons ou nous le buterons et nous ne l'aurons certainement pas gagné. Il ne s'agit donc pas de faire un chapelet d'observances, de passer son temps à faire des remontrances aux uns et aux autres pour devenir insupportable à tous. Il s'agit de trouver le chemin du cœur de notre frère pour que, véritablement, cette parole soit susceptible de l'atteindre là où il peut l'entendre et où elle peut réellement le sauver.
Bien entendu, tout cela suppose infiniment de délicatesse, infiniment de jugement, infiniment de discernement, au fond, infiniment d'amour. On ne peut se permettre de parler à son frère de sa manière d'agir que si on l'aime à la mesure de la gravité de ce qu'on va lui dire. Pour parler de quelque chose de grave qu'un frère est en train de commettre, il faut l'aimer infiniment, il faut l'aimer de l'amour même de Dieu Il est indispensable de remplir d'abord notre cœur d'amour pour pouvoir parler ainsi à notre frère. Mais il reste que si tout cela, toutes ces nuances sont indispensables, sont capitales, il reste que la vérité est au cœur de la charité et que cette manière qui est souvent, trop souvent le fait dans l'Église, de tout laisser faire, de tout laisser dire comme si "tout le monde était beau, tout le monde était gentil", cela n'a rien à voir avec l'évangile. Ce n'est pas de cela que le Christ nous parle. La communauté chrétienne que nous constituons ne peut pas se fonder sur des compromis, sur des demi-mesures, sur des non-dits, sur des choses que l'on a rentré en soi et que l'on n'ose pas se dire. Quand on est vraiment frères, on doit oser se parler comme des frères, on doit pouvoir se dire la vérité, se la dire fraternellement, se la dire avec amour, mais se dire la vérité, tout au moins ce qui nous semble être la vérité, et en mettant toutes les nuances nécessaires. C'est avec humilité, et en quelque sorte en tremblant que je m'approche de mon frère pour lui dire cela.
A ce moment-là, nous comprenons peut-être la phrase suivante du Christ : "Tout ce que vous lierez ou délierez sur la terre sera considéré comme tel dans le ciel ". Cette parole du Christ n'est pas tellement une parole juridique qui conférerait aux chrétiens, à l'Église, un certain pouvoir de décider, d'admettre dans la communauté ou de rejeter hors de la communauté. Ce que cette phrase veut dire, c'est que nous ayons pour fonction, nous ayons pour devoir, nous ayons pour mission de lier sur la terre ce qui doit être lié dans le ciel, c'est-à-dire de lier la communauté chrétienne. C'est notre devoir à tous, c'est le devoir le plus impérieux de la charité fraternelle que d'établir ce lien profond qui ne pourra pas être délié, car ce que nous aurons lié sur la terre, c'est cela qui sera lié au ciel, et ce que nous n'aurons pas lié sur la terre ne sera pas lié au ciel. C'est donc entre nos mains qu'est déposée cette mission de faire l'unité, et de faire l'unité non pas sur un plus petit commun dénominateur, mais de faire l'unité dans cette vérité, une unité qui aille jusqu'au fond, jusqu'à la racine, une unité de frères qui peuvent se regarder dans les yeux sans avoir honte de tous ces compromis ou de toutes ces choses qui ne sont pas dites ,de frères qui s'aiment dans la plus profonde réalité de leur cœur, en étant véritablement transparents les uns avec les autres, les uns en face des autres. C'est ainsi que se constitue l'Église. Et l'Église se constitue par nos mains, par nos paroles, par nos actes, par nos cœurs. C'est dans la mesure où nous établissons entre nous de véritables liens que ces liens sont pour le paradis, pour l'éternité, pour toujours, que Dieu dans le ciel consacrera ces liens d'amour que nous aurons établis sur la terre.
Il faut que nous soyons réellement frères. Il faut que véritablement se construise entre nous cette vérité de l'Église, sans quoi le Royaume de Dieu ne viendra pas, sans quoi le Christ ne pourra pas, par force, par une sorte de coup de force qu'Il imposerait, créer ce Royaume de Dieu, alors que nous n'aurons pas travaillé à le réaliser, car le Christ ne bâtit pas son Royaume en dehors de nous et sans nous. C'est à travers nous qu'Il le construit : "Quand deux ou trois d'entre vous demandent quelque chose, cela leur est donné !" encore faut-il que nous nous rassemblions pour le demander, encore faut-il que nous unissions nos cœurs pour que cette demande soit prononcée Et ce n'est pas simplement parce que, arbitrairement, Dieu voudrait que nous passions par l'étape de la demande avant celle de la réalisation, c'est parce que Dieu ne peut réaliser nos désirs que si nous les désirons vraiment, et donc si nous les exprimons. Tant que nous ne demandons pas, Dieu ne peut pas réaliser parce que nous n'avons pas assez voulu, assez désiré. Et ce n'est pas possible que Dieu réalise en nous ce que nous n'ayons pas désiré parce que Dieu ne veut pas le réaliser sans nous, parce que nous sommes des êtres libres, parce que nous sommes des partenaires à part entière en face de Dieu, et qu'Il nous respecte trop pour nous imposer telle ou telle discipline fusse tel ou tel bonheur que nous n'aurions pas réellement voulu dans notre cœur.
Il nous faut donc désirer ce que Dieu veut nous donner. Il nous faut désirer ces liens d'Église, cette réalité ecclésiale. Il faut que nous désirions que le Christ soit parmi nous. Il faut que nous nous rassemblions en son Nom pour qu'Il soit vraiment là. Et si ce n'était pas en son Nom que nous étions rassemblés, alors nous ne serions pas l'Église, alors le Christ ne serait pas au milieu de nous, alors le Royaume ne pourrait pas advenir car le Royaume des cieux, ce sera l'épanouissement de cette Église qui se construit jour après jour, par nos cœurs, par nos actes, par nos mains, par l'amour que nous y mettons.
Ceci est fondamental et capital, Il faut absolument que, dès cette terre, nous vivions l'Église, que nous laissions l'Esprit de Dieu façonner avec nos mains, avec nos cœurs, cette Église. Non pas que l'Esprit le fera sans nous, mais Il le fera précisément à travers nous, encore faut-il que nous nous prêtions volontairement, librement, efficacement à cette action de l'Esprit.
Qu'au début de cette nouvelle année que nous allons passer ensemble, ce soit le maître-mot de notre vie communautaire, de notre vie paroissiale : construire entre nous l'Église par un amour fraternel si profond que cet amour soit vrai et que nous puissions véritablement être transparents les uns en face des autres.
AMEN