LE RENONCEMENT SELON L’ÉVANGILE

Sg 9, 13-18 ; Phm 9, 10+12-17 ; Lc 14, 25-33
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – Année C (4 septembre 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Cette page d’évangile nous convie encore une fois à réfléchir sur le mystère de la croix et du renoncement. Même si le sens véritable des paroles de Jésus n’est pas que nous devions haïr notre père, notre mère, nos frères et nos sœurs, et notre propre vie, car il s’agit là d’un hébraïsme (la langue hébraïque ne comportant pas de comparatif : pour dire aimer davantage celui-ci que celui-là, on dit aimer l’un et haïr l’autre), mais que nous ne devons pas aimer nos plus proches plus que Dieu, que nous devons toujours aimer Dieu plus que qui que ce soit, même ceux qui sont le plus légitimement chers à notre cœur, il reste cependant que nous sommes par ces paroles, confrontés à cette loi évangélique du renoncement. Et les deux petites paraboles qui font suite et se terminent, vous l’avez remarqué, par le même refrain : "Celui qui ne fait pas cela ne peut être mon disciple", vont bien dans le même sens, puisque ce qui est comparé à l’homme entreprenant une construction sans pouvoir l’achever, ou au roi partant en guerre inconsidérément sans avoir mesuré les forces de l’adversaire et sa capacité d’y résister, c’est celui qui voudrait s’engager dans le chemin du Royaume sans avoir renoncé à tout.

Je crois que pour bien comprendre la signification évangélique du renoncement au monde, renoncement aux richesses du monde, aux affections même les plus légitimes, renoncement à notre propre autonomie et notre propre liberté, il faut d’abord poser un certain nombre de principes qui seuls nous permettront d’avoir une vue juste et réelle de ce renoncement. Le premier principe qui est absolument fondamental dans la foi chrétienne, c’est que le monde a été créé bon. Dieu a créé les choses bonnes, c’est le refrain qui scande le récit de la création : quand Dieu fit la lumière, Il vit que cela était bon ; quand Dieu créa les oiseaux dans le ciel et les animaux sur la terre, Il vit que cela était bon. Et quand Dieu créé l’homme et qu’Il le crée homme et femme, Dieu vit que cela était très bon. Le monde est sorti bon des mains de Dieu, car de Dieu ne peut venir que le bien, ne peuvent venir que des choses bonnes et positives.

Une deuxième donnée, c'est que l'homme est créé au cœur de ce monde, au cœur de cette création, et en quelque sorte à la charnière de l'univers. Corps et âme, l'homme participe d'une part au monde qui lui est supérieur, ce monde mystérieux des esprits purs, des anges qui échappent totalement à nos prises, et il participe également par son corps à ce monde matériel, ce monde des animaux, des végétaux, des minéraux et des étoiles. Nous faisons corps avec ce monde de la matière. L'homme est donc à la fois partie prenante de l'univers cosmique, et du monde des esprits. Et c'est pourquoi la vocation propre de l'homme est de donner à ce monde de la matière une voix pour exprimer l'adoration muette des choses, pour permettre à la louange de ces êtres de devenir audible et de pouvoir se déployer en magnifiant Dieu. En même temps l'homme parce qu'il est esprit, a pour vocation en quelque sorte, d'immerger l'esprit en cette matière pour la spiritualiser, pour lui donner cette dimension d'infini et d'universalité qui appartient seulement à l'esprit.

Et voici une troisième donnée de la foi : dans ce monde foncièrement bon où l'homme occupe une position charnière, Dieu a proposé à l'homme d'être non seulement sa créature, mais aussi d'être son ami, précisément parce que l'homme est au centre de cette création, c'est à lui plus particulièrement que Dieu a proposé cette amitié, cette intimité. Et toute intimité tout amour vous le savez est une dépendance nous ne pouvons pas aimer quelqu'un sens dépendre de lui. Aussi bien quand Dieu propose à l'homme son amitié, c'est une dépendance mutuelle que Dieu propose à l'homme. Il lui propose de devenir dépendant de Lui non seulement parce qu'il est sa créature mais aussi parce que, d'une manière infiniment plus profonde, Dieu veut instaurer cette dépendance de tendresse qui n'est pas dépendance subie mais dépendance voulue, consentie, dépendance de l'aimant par rapport à l'aimé. Et cette dépendance de l'homme à l'égard de Dieu avait pour corrélatif la dépendance de Dieu, l'amour à l'égard de l'être qu'il créait par amour et dont il se faisait dépendance par cet amour et dont il se faisait dépendance par cet amour même qu'il lui donnait.

Et c'est là que se situe le péché de l'homme : l'homme a refusé cette dépendance, ou plus exactement, influencé par le mensonge du démon, l'homme a caricaturé cette dépendance. Au lieu de comprendre que l'amour est une dépendance de tendresse d'exultation et d'épanouissement, l'homme a voulu lire sur le conseil du père du mensonge, cette dépendance comme une tyrannie qui nous écrase, comme un arbitraire contre lequel il faut se révolter. C'est là le péché de l'homme qui, se coupant de Dieu, se coupe de lui, même de ses semblables et tout l'univers. Désormais tout, dans cet univers sorti bon des mains de Dieu, tout va être détraqué. Précisément parce que l'homme est au centre de cet univers et parce qu'il a la vocation de le rassembler en une gerbe pour le ramener à Dieu si lui-même se coupe de sa source, des racines de sa propre liberté, de sa propre joie et de propre vie, c'est-à-dire du lien d'amitié entre lui et Dieu, non seulement l'homme détruit toutes les relations de cet univers qui était centré sur l'homme.

Et voilà que désormais par la faute de l'homme, les relations des hommes entre eux, au lieu d'être relations d'affections, d'amitié et d'amour, vont devenir relations de jalousie de concurrence, de domination, d'écrasement. Les relations de l'homme avec le monde au lieu d'être celles de cette harmonieuse croissance de toute chose vers sa plénitude dans la louange, vont devenir relations d'agressivité, de déchirement. L'homme va détruire ce monde, l'abîmer (et c'est là un thème cher à beaucoup de nos contemporains que celui de cette dégradation du monde par l'homme) et en même temps l'homme va faire l'esclave des bien de ce monde, il va s'asservir aux richesses, mettre son cœur dans la recherche effrénée, illimitée d'une accumulation de bien pour la satisfaction égoïste de son confort personnel. Enfin, l'homme au lieu de déployer harmonieusement son propre être en le tournant vers son Créateur, va se trouver déchirer entre ses passions, sa raison vacillante, les tentations multiples qui s'offrent à lui.

Nous comprenons alors que toutes ces choses bonnes, et qui restent foncièrement bonnes à cause de ce péché de l'homme vont devenir ambiguës. Toute réalité du monde qui, en soi devait conduire l'homme jusqu'à Dieu, et que l'homme devait élever jusqu'à son Créateur, toute réalité du monde va devenir l'occasion d'une tentation pour l'homme tentation de s'enfouir dans cette réalité, sans voir son accomplissement et ce vers quoi elle est tournée. Au lieu que les biens du monde deviennent l'hymne de la glorification du Créateur, par l'achèvement de la création grâce au travail de l'homme, voilà que ces biens vont devenir l'accaparement du cœur de l'homme. Au lieu que les affections humaines soient harmonieusement greffées sur cet amour que Dieu nous donne et que nous devons Lui rendre et qui doit s'épanouir et se multiplier entre nous, voici que ces affections humaines vont devenir concurrentielles avec l'amour de Dieu et entre elles. Voici que notre propre liberté qui devait s'épanouir dans la dépendance d'amitié à l'égard de Dieu, va fallacieusement s'imaginer qu'elle ne peut s'épanouir que dans une fausse autonomie, dans la rupture et la solitude.

Alors nous comprenons que, puisque toutes les relations de l'homme avec les réalités du monde ont ainsi été troublées et déformées, nous ne pouvons plus naïvement jouir de ces réalités du monde comme si rien ne s'était passé ? Le péché de l'homme a gâché tant de choses ? Et alors le devoir de l'homme comporte trois dimensions fondamentales. La première, c'est de refuser toute compromission avec le mal, avec le prince des ténèbres, avec le mensonge de Satan, de refuser toute compromission avec cet usage perverti des choses des êtres et de nous-mêmes, refuser une liberté qui serait fausse autonomie dans l'indifférence et l'isolement, refuser des affections qui serait déréglées et concurrentielles, refuser un enfouissement dans les richesses du monde. C'est la première attitude qui nous est demandée.

La deuxième, non moins indispensable, consiste à mettre toutes nos forces à restaurer le monde tel qu'il devrait être, tel que Dieu l'a créé nous efforcer de rétablir dans la lumière et dans la joie, la relation des êtres les uns avec les autres, des personnes humaines entre elles, de l'homme avec la nature, de l'homme avec les biens de consommations, de l'homme avec lui-même.

Mais ce refus du mal et cette volonté de participer à la restauration du monde ne peuvent pas aller sans une troisième dimension qui est devenu indispensable à cause du péché. Cette troisième attitude, c'est le renoncement. Nous ne pouvons pas rétablir une relation saine entre nous et nos frères, entre nous et le monde, si nous ne commençons pas par mettre Dieu au début de toutes choses, c'est-à-dire par renoncer à tout pour Dieu. C'est seulement si nous aimons le Seigneur Dieu pour le préférer à tout, pour le mettre au-dessus de tous les biens si séduisants soient-ils, au-dessus de toute affection si légitime et si profonde soit-elle. C'est seulement si nous mettons l'amour de Dieu au-dessus de notre liberté et de notre propre désir l'épanouissement de nous-mêmes, c'est seulement si nous renonçons à tout pour Dieu que nous pourrons retrouver et les affections, et les possessions, et l'épanouissement de nous-mêmes, dans la liberté, d'une manière vraie, authentique, débarrassée de toutes les ambiguïtés que le péché y a introduites.

C'est pourquoi c'est un passage nécessaire pour tout chrétien que celui du détachement nous a rendus tellement agrippés aux êtres et que choses, le péché a rendu tellement mensongère notre attitude, car quand nous croyons aimer les autres, notre tendance irrésistible est toujours à les dominer, les posséder, les ramener à nous, le péché nous a tellement abîmés que quand nous croyons légitimement cultiver le monde et poursuivre la création de Dieu, en réalité nous le déformons et le ramenons à notre intérêt qui n'est pas le leur, car il tend vers la gloire de Dieu. Il faut d'abord que nos mains s'ouvrent pour lâcher prise, et que nous acceptions de tout donner pour pouvoir redécouvrir à partir de cet amour de Dieu la véritable manière d'aimer nos frères, d'aimer ce monde et la beauté des choses et la manière d'être libre, sans quoi nous ne sortirons jamais de l'équivoque que le péché a introduit. Tel est le sens du renoncement chrétien.

Le renoncement n'est pas une fin en soi, la croix n'est pas un aboutissement, la croix que le Christ nous demande de porter à sa suite pour être son disciple, c'est le chemin de la Résurrection, et le renoncement dont le Christ nous parle, c'est le chemin de l'épanouissement, et c'en est le seul chemin. Si nous voulons éviter ce passage par le renoncement, nous n'arriverons jamais à la plénitude de notre être, ni à la restauration du monde. Nous devons accepter ce passage par la croix, ce détachement qui est dur, qui est difficile et crucifiant, qui n'est pas réservé à une élite spirituelle, qui n'est pas réservé aux seuls religieux, prêtres et consacrés, mais auquel est appelé tout baptisé. Nous devons accepter ce renoncement total mais en vue d'une restauration d'un épanouissement véritable de la plénitude de notre être et du monde. Tel est le sens réel du renoncement évangélique.

Frères et sœurs, ne soyons pas des chrétiens tristes. Il n'y a rien de plus étranger à la foi chrétienne que la tristesse, car la tristesse c'est à la fois l'oubli de cette résurrection qui doit épanouir toutes choses, et en même temps, le regret de cette croix que l'on porte malgré soi. Nous devons être des chrétiens joyeux parce que nous savons que nous allons vers la vie, que le Christ veut notre bonheur, et que ce renoncement dur et crucifiant, nous l'acceptons par amour et non par force, non comme un boulet que l'on traîne, mais comme un sacrifice que nous accomplissons dans la joie pour l'amour de Dieu. Et cet amour de Dieu doit revenir sur nous en plénitude de vie.

Que ce dimanche soit une étape dans notre marche vers le Royaume, comme l'est chaque dimanche. Qu'il soit pour nous la découverte de ce don de soi, de ce renoncement à soi, pour l'amour et la gloire de Dieu et pour notre joie véritable.

 

AMEN