OUVRE-TOI !

Is 35, 4-7 ; Jc 2, 1-5 ; Mc 7, 31-37
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – Année B (6 septembre 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

"Ephatha ! c'est-à-dire : ouvre-toi !" Frères et sœurs, c'est sans doute un bonheur de pouvoir prêcher aujourd'hui. C'est pratiquement le dimanche de la rentrée, c'est un dimanche de baptêmes, et c'est le thème de la guérison du sourd-bègue. Vous l'avez remarqué, c'est un rite extrêmement simple que Jésus pratique à l'égard d'un païen, puisqu'on est dans le territoire qu'on appelait la Décapole, une petite fédération de villes à l'est du Jourdain. Jésus qui est là en mission en terre païenne rencontre un homme qu'on lui amène, fait un geste : il met ses doigts dans les oreilles et avec la salive qu'il a pris de sa propre bouche, l'a posée sur la langue de cet homme à la langue liée. A ce moment-là, le sourd-bègue se met à entendre et à parler correctement.

C'est une chance, parce que c'est un des rites du baptême. Quand on a préparé le baptême de Manon et d'Aloïs, nous avons refait ce geste. On le fait pour tous les enfants qui sont baptisés, précisément parce que l'Église a jugé que tout baptême est une sorte de renouvellement de l'être même du baptisé et que cela correspond très bien pour les enfants. Ils n'ont pas encore l'usage de la parole, ils n'ont pas encore l'intelligence de la parole, et ce geste qui est, rassurez-vous beaucoup plus hygiénique que celui qui est décrit dans l'évangile (on se contente simplement de toucher les oreilles et la bouche de l'enfant), ce geste signifie exactement la même chose. Il signifie la prière pour que soit déliée l'intelligence de l'enfant et que sa faculté de parole et de s'exprimer soient mises en œuvre au fur et à mesure de sa croissance.

Mais évidemment, c'est un peu circonstanciel de ne se référer qu'aux rites du baptême, et je voudrais aussi en profiter pour parler d'un problème plus vaste qui nous concerne tous, surtout en ce début d'année, c'est celui du sens même de l'éducation. Je crois qu'à travers ce petit épisode de la vie de Jésus et de la guérison de ce sourd-bègue, il est très intéressant de voir que c'est tout un programme de vie avec les autres, de vie avec Dieu qui est ainsi tracé. En effet, les gens qui amènent le sourd-bègue, demandent le rite classique de l'imposition des mains. Que veut dire ce geste ? C'est la prise de possession. C'est pour cela qu'également dans le baptême, il y a un rite d'imposition des mains qui veut signifier l'appartenance du baptisé, du catéchumène à Dieu. C'est ce qu'on a fait également dans le rite préparatoire des enfants au baptême.

Or, Jésus refuse le geste de l'imposition des mains, ce qui peut paraître bizarre. Il préfère un geste qui est plus physique, mais qui veut bien dire ce qu'il veut dire à cause de la parole qui l'accompagne. Il met les doigts dans les oreilles en disant : "Ouvre-toi", et même parole pour la langue : "Ouvre-toi, délie-toi". C'est ce que veut dire le mot araméen : ??????. Précisément, qu'est-ce que l'éducation ? Je crois que dans une perspective chrétienne l'éducation se résume dans un seul mot : "ephphatha", ouvre-toi. Les chrétiens considèrent l'homme à sa naissance comme une réalité qui n'a pas encore son capital de richesse spirituelle, humaine, pour pouvoir l'exercer pleinement. Nous devenons homme, et nous devenons chrétien, essentiellement par cela même que nous recevons. Il y a fondamentalement dans tout projet éducatif, que ce soit pour des tout jeunes enfants, que ce soit pour l'âge scolaire, que ce soit même pour la formation des adultes, et les recyclages puisque c'est à la mode, il y a toujours à la base cette dimension de réception et d'accueil. Je sais bien qu'en disant cela je ne suis pas tout à fait "inn" car habituellement aujourd'hui, on se préoccupe immédiatement de donner aux enfants la possibilité d'une créativité. Il faut qu'ils se débrouillent, il faut qu'à trois ans, ils puissent rechercher sur Google, par Internet, la solution des problèmes de mathématiques qui leur sont posés en maternelle supérieure. C'est un peu exagéré, c'est même un peu délirant. Vouloir jouer uniquement sur la spontanéité de l'enfant, cela risque à tout moment de le mettre dans une sorte de situation de quasi désespoir : on me demande des choses que je ne sais pas faire, donc, je suis un nul, je suis un cancre, donc je suis candidat à l'échec, je n'aurai jamais mon bac, je ne ferai jamais polytechnique, je ne ferai jamais les mines, etc … Or, c'est précisément dans la mesure où l'enfant croit qu'il peut devenir un homme, ce qui est la base même de notre éducation, c'est de recevoir un héritage humain et spirituel. La vraie responsabilité des parents, et la vraie responsabilité de l'Église, et la vraie responsabilité de toutes les institutions humaines qui sont au service de l'enfance et de la jeunesse, c'est d'abord d'assurer cette transmission et cette attitude d'éveil, de réceptivité, de répondre à l'attente dans le cœur des enfants. Avant d'être dans le "construire", l'enfant est dans le "désir". Le désir cela ne se remplit pas tout seul. Le véritable but de notre existence humaine ce n'est pas de nous construire. L'idéologie américaine du self made man n'est pas tout à fait la vérité de la pensée chrétienne. L'homme ne pourra se construire qu'en étant d'abord en attitude de réception.

C'est pour cela que le Christ ce jour-là a voulu ce geste pour ce sourd-bègue. J'interprète son bégaiement comme une tentative pour lui-même, à partir des pauvres possibilités qui sont les siennes, puisqu'il n'entend pas et qu'il n'est pas encore allé se faire appareiller chez je ne sais quel acousticien spécialiste, il essaie lui-même et c'est cela son bégaiement, il essaie de construire sa propre parole. Et Jésus lui dit : tu ne la construiras pas cette parole avant que j'aie ouvert en toi cette faculté de réceptivité. A partir de là, vous pouvez extrapoler et vous dire que pour tout enfant, le mot clé, c'est "ouvre-toi", pas sésame, mais ton cœur, ton intelligence, ta sensibilité, ton imagination, ton affectivité. Tout ce qui te constitue, laisse-le d'abord s'éveiller selon ce qui t'est offert et ce qui t'est donné.

Ceci suppose deux choses. Premièrement, une grande générosité de la génération qui assume les fonctions de transmission. Cette génération, c'est évidemment celle des parents, mais c'est aussi celle des grands-parents et d'une certaine manière c'est la société. Qu'est-ce qu'une société vivante ? Ce n'est pas une société qui cherche à se perfectionner elle-même, c'est une société qui cherche à donner et à transmettre. Cela suppose une générosité incroyable. Cela suppose le fait qu'on ne cultive pas son bonheur au détriment de la génération qui vient. Cela suppose qu'on accueille cette génération et qu'on veut lui donner les outils pour qu'elle prenne sa véritable dimension et sa véritable place.

Et la deuxième chose, cela suppose qu'on laisse vivre la jeune génération non pas dans une idéologie de la construction de soi, cela viendra en son temps, mais dans le souci de lui dire : regarde les richesses qui te sont offertes, regarde ce qui t'est donné. Le bonheur que nous partageons nous comme parents, comme grands-parents, c'est cela qu'on veut partager avec toi. Cela ne veut pas dire qu'il faut étouffer les enfants de notre amour, comme le disait Anne Roumanoff : mes parents me cassent les pieds ! mais il faut savoir que chaque fois qu'un enfant doit s'éveiller à une réalité, si on ne l'aide pas à ouvrir toutes ses facultés spirituelles à cette réalité, il ne pourra jamais le faire exactement tout seul. En humanité comme en religion, il faut se méfier des autodidactes. Ils croient toujours qu'ils peuvent tout inventer et refaire le monde. Cela se termine en général dans une sorte d'autisme intellectuel insupportable pour l'entourage. Si on veut qu'une nouvelle génération d'hommes puisse naître aujourd'hui et grandir en étant véritablement éveillés à tout ce qui leur est offert, c'est à nous, la génération qui est dépositaire de ce trésor de tout mettre en œuvre pour qu'ils le reçoivent dans les meilleures conditions.

Frères et sœurs, je n'ai pas besoin de tirer de conclusions de ce que je viens de dire. C'est à chacun dans sa vie de parents, dans sa vie professionnelle, dans ses responsabilités dans le milieu où il vit, d'essayer de réfléchir sur cette dimension authentique et nécessaire de la réceptivité, avec la générosité qui l'accompagne de la part de ceux qui donnent, et la capacité de s'ouvrir qu'il faut éveiller dans le cœur de ceux qui attendent de nous que nous transmettions le patrimoine d'humanité auquel ils ont fondamentalement droit.

 

AMEN